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Full text of "La syphilis : poème en vers latins"

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POEME EN VERS LATINS 

DE JÉRÔME FRACASTOR 

TRADUIT EN VERS FRANÇAIS 

précédé d'une étude historique et scientifique sur fracastor 
et accompagné de notes 

PAR PROSPER YVAREN 

DOCTEUR ex médecine de la faculté de paris. 



A PARIS 

CHEZ J.-B. BAILLIÈRE 

LIBRAIRE DE t'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE 
17 , rue de l'Ecole de-Médecine. 

A LONDRES, CHEZ H. BAILLIÈRE, 21Ç), REGENT-5TREEX. 

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J~Le œracuicfew. 



ÉTUDE 



SUR FRACASTOR. 



ETUDE 



SUR 



Je n'hésite pas à prendre pour épigraphe de cette étude 
une page du grave historien^ Thoti : à quelque hauteur 
que Fracastor y soit élevée j'ose croire que l'appréciation 
de ses ouvrages et de sa vie privée ne l'en fera pas des- 
cendre. 

«.... Maxime omnium funesta 3 quamvis non omnino 
immaturata 3 mors fuit Hieronymi Fracastorii Veronœ 3 
loco nobili nati , qui ad exactam pkilosophue et matkemati- 

i 



2 ETUDE SUR FRACASTOR. 

carum artium 3 ac prœcipue A stronomiœ 3 quam et doctissi- 
mis script is illuslravit 3 cognitionem summum judicium et 
admirablle ingenium attidit 3 quo multa ab antiquis aut 
ignorata 3 aut secus accepta adinvenit et explicavit 3 et me- 
dicinam 3 ut honestissime et citra lucrum 3 ila felicissime 
fecit. 

« Poeticam vero ita excoluit 3 ut ad virgilianam majes- 
tatem proxime accessisse eum faterentur œmuli 3 et in iis 
Jacobus Sanazarius alioqui parcus et amarulentus aliéna; 
■eruditionis laudator > qui visa ejus Syphilide 3 non solum 
Joannem JovianumPontanum 3 sed se quoque ipsum in opère 
accurata XX annorum lima perpolito viclum exclamavit. Ei , 
certe hujus seculi ingens miraculum 3 J. C. Scaliger tan- 
quam illarum quas dixi scientiarum et poetices summum 
fastigium consecuto aras erexit. ( Thuani hîstoriœ , T. 1 . 
lib. XII. §• i5. ) » 

« De tous les hommes illustres que l'Italie perdit à 

« cette époque ( vers le milieu du 16 e siècle ) 3 Jérôme 
« Fracastor est celui dont la mort , quoique n'étant pas 
« tout-à-fait prématurée , fut regardée comme la plus 
« funeste. 

« Fracastor, né à Vérone de parents nobles, appliqua 
« un jugement profond et un admirable génie à l'étude 
« de la philosophie , à celle des sciences mathématiques 



ETUDE SUR FRACASTOR. 3 

« et principalement de l'astronomie à laquelle il consacra 
« les plus savants écrits. Il ajouta une foule de découver- 
« tes aux connaissances des anciens 3 et signala ce que 
« celles-ci avaient d'erroné. Il cultiva la médecine avec 
« bonheur , de la manière la plus honorable et la plus 
« désintéressée. 

« Quant à la poésie , il y excella au point d'atteindre 
« de bien près à la perfection de Virgile, de l'aveu de ses 
« propres émules , de l'aveu même de Jacques Sannazar 
« si sobre de louanges et si prodigue d'amères critiques 
« pour les œuvres d'autrui : après avoir lu le poème sur 
« la Syphilis , Sannazar le proclama supérieur non-seu- 
« lement aux poésies de Jean Jovien Pontano , mais à 
« l'œuvre que lui-même avait mis vingt ans de sa vie à 
« corriger et à polir ( le poème de partit Virginis ) : 
« Jules César Scaliger , un des prodiges de son siècle, 
« éleva des autels poétiques à Fracastor, pour honorer en 
« lui l'homme qui était parvenu au faîte des sciences et 
» de la poésie. » ( De Tliou, Histoire s tom. 1. liv. XII. 
§. i5.) 

Le rang qu'au 16 e siècle Fracastor occupa dans la ré- 
publique des lettres fut des plus éminents. Le vide qu'y 
produisit sa mort et la vivacité des regrets qu'elle y occa- 
sionna sont attestés par une lettre de J. C. Scaliger à 

1. 



4 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

Matthieu Bandello , dont j'extrais ici quelques passages: 
« Gravi teste , ac potius aactore glorlœ 3 splendoris atque 
felicilatis suœ privât a est nobilissima patria nostra Hiero- 
nymo Fracastorio ., viro cum in omni disciplinarum génère 
singulâri 3 tum in poeticis pêne comparabili. Quo in mœrore 
ac lactu cumversata essetdiu civitas nostra } mullis titulisj 
plurimis elogiis et publiée et privatim testata est , quantum 
in unius divini capitis factura deccssisset de universœ rei- 

publicœ dignitate 

« Quocirca fuit omnino Fracastorius tanta in admirât ion e 
civium ut ipsi principes rei litterariœ sibi eum facile antefer- 
rent vivum , et eo morluo quasi se inanes putarent sine illo 3 
non solum Ipsum inter suos conventus 3 scd etiam seipsos in 
illius quœrerent desiderio. Atque ita tum prœsentes summis 
apparatibus justa persolverunt parenti omnium bonarum 
artiwn. » ( J. C. Scaliger., Litt. LVI. ) 

« Notre noble patrie a perdu un illustre témoin , ou 
« plutôt un des principaux auteurs de sa gloire 3 de sa 
« splendeur et de sa félicité, Jérôme Fracastor, génie 
« supérieur dans toutes les sciences et presque sans rival 
« comme poète : long-temps plongée dans la douleur et 
« le deuil , notre cité témoigna par une foule d'honneurs 
« et par de nombreux éloges soit publics soit privés , tout 
« ce que la perte seule d'une tête si divine avait ravi de- 
« clat à la république entière 



ÉTUDE SUR FRACASTOR. 5 

« Fracastor était si haut placé dans l'admiration de 
« tous, que non-seulement, durant sa vie, les princes de 
« la science lui donnaient volontiers la préférence sur eux- 
« mêmes , mais mie, de plus et comme si sa mort les eût 
« réduits à rien, ils se plaignirent de le savoir à jamais 
« absent de leurs assemblées dont par là même ils se 
« croyaient absents avec lui ; aussi payèrent-ils , avec la 
« plus grande pompe , le tribut de leurs justes regrets à 
« ce père de tous les arts libéraux. » [Jules César Scali- 
ger 3 Lettre 56. ) 

En effet j Vérone, sa patrie, lui décerna de magnifiques 
funérailles. Les poètes les plus célèbres de l'époque dé- 
plorèrent dans des vers élégiaques la mort de Fracastor. 
Sa statue fut promptement coulée en bronze à Padoue , 
aux frais de Jean-Baptiste Rhamnusius , son ami et son 
admirateur ; elle y fut placée dans un lieu public où toute 
la jeunesse de Padoue et tous les membres de l'Université 
vinrent la saluer. 

De leur côté aussi , les principaux citoyens de Vérone 
(par une délibération du Conseil , du mois de novem- 
bre i555^ religieusement conservée dans les archives de la 
ville ) votèrent une statue de marbre à Jérôme Fracastor ^ 
à l'auteur du divin Poème sur la Syphilis , à celui dont les- 
vers ont éclipse tous les vers qui ont paru depuis quinze? 
cents ans,. 



6 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

Tels sont les motifs et les termes remarquables de la 
délibération. 

La statue , ouvrage de deux fameux sculpteurs, repré- 
sente le poète en pied, la tête couronnée de lauriers. Elle 
fut érigée à Vérone sous un arc en pierre , sur la place 
dite des Seigneurs , non loin des statues du poète Catulle , 
de Pline l'ancien et d'autres fameux personnages , nés à 
Vérone, à la mémoire desquels leurs concitoyens avaient 
accordé de pareils honneurs. 

Les Œuvres de Fracastor ont été souvent réimprimées. 
La meilleure édition est celle de Padoue. (Cominus 3 
edentibus Vulpiis fratribus , 1739; 2 vol. in-4°.) 

Honneur au siècle où la science et la poésie occupaient 
une place si élevée., où la mort d'un médecin devenait un 
deuil public , où un simple fils des muses marchait l'égal 
des plus grands capitaines , des plus illustres potentats 3 et 
descendait dans la tombe., escorté de regrets et d'homma- 
ges universels ! Rappelons que ce siècle fut celui de 
Léon X j le siècle qui précéda celui de Louis XIV. 

Le prestige qui entourait alors le nom de Fracastor ne 
fut point un caprice de la mode , un engouement passa- 
ger. Cependant je suis loin de prétendre qu'il ait conservé 
jusqu'à nous son premier éclat. 11 n'est donné qu'à un 
bien petit nombre d'hommes d'être les contemporains 



ÉTLDE SUR FRACASTOR. J 

immuables de tous les siècles , les génies familiers de tou- 
tes les intelligences., et de voir leur pensée se transmettre 
à jamais, comme la vie , d'homme à homme, de nation à 
nation. Tels Homère, Hippocrate , Galilée ou Newton. 
L étoile de Fracastor a pâli, je le sais ; le temps a jeté sur 
elle cette demi obscurité qui n'est plus le jour , mais qui 
n'est pas la nuit a cette brume légère dans laquelle les 
objets s'effacent sans néanmoins se perdre, et où l'œil de 
l'observateur attentif sait toujours les retrouver. En uo 
mot, le crépuscule s'est fait pour Fracastor. 

Essayons de remettre en lumière le génie de cet écri- 
vain, l'un des plus célèbres du i6 e , siècle. 

Nous avons sur lui diverses biographies ; je n'en don- 
nerai ici qu'un abrégé. C'est surtout aux livres qu'il nous 
a laissés , aux livres renfermant les trésors de sa pensée 
que s'attachera l'examen auquel je vais me livrer. J'insis- 
terai de préférence sur la partie de ses œuvres relative à 
l'art qui fut sa principale occupation , à la science médi- 
cale à laquelle j'ai voué moi-même mes études et ma vie. 

Jérôme Fracastor naquit à Vérone en l'an r483 , de 
parents nobles parleurs ancêtres non moins que par leurs 
vertus. Son enfance fut marquée par un événement 
extraordinaire : sa mère , le tenant un jour dans ses 
bras , fut écrasée par la foudre sans que lui-même en fût 
aucunement atteint. 



8 ETUDE SUR FRACASTOR. 

Il commença ses études, très-jeune encore., à l'univer- 
sité de Padoue. Ses progrès dans les lettres furent si 
grands qu'il éclipsa bientôt tous ses condisciples. 

Ardent, infatigable au travail , on le vit explorer toutes 
les branches des connaissances humaines. De l'étude des 
bonnes lettres il passa à celle des mathématiques , où sa 
rare pénétration et l'immensité d'une mémoire toujours 
sûre abrégèrent beaucoup pour lui le temps qu'exige or- 
dinairement une science toute d'abstractions , de formu- 
les et déchiffres. 

11 s'adonna ensuite pendant plusieurs années à la phi- 
losophie^ sous la direction du savant Pierre Pomponace , 
de Mantoue ; puis , son goût le portant à la médecine _, il 
s'en occupa avec tant d'ardeur , il y appliqua tellement 
les ressources de son génie que, dans les discussions jour- 
nalières, non-seulement avec les élèves , mais encore avec 
les docteurs de l'école, de l'aveu de tous, il n'avait point 
d'égal. Aussi l'appela-t-on dès l'abord un jeune homme 
divin, et l'université de Padoue fut-elle prodigue envers 
ce jeune homme des honneurs que personne avant lui 
n'avait obtenus que dans la vigueur de l'âge et après de 
longs travaux. 

A l'âge de 19 ans,, Fracastor professait la logique dans 
cette célèbre université. Il y eut pour condisciples les jeu- 



ÉTUDE SUR FRACASTOR. 9 

nés gens les plus illustres. De ce nombre étaient Gaspard 
Contarini, qui fut ensuite cardinal , André Navagero 
( Naugerius) et Marc-Antoine Contarini de l'Ordre des 
Patriciens à Venise , les mêmes à qui la république confia 
de grandes ambassades ; Jean-Jacob Bardulo., de Man- 
toue., très-grave philosophe, Pomponio et Lucas Gaurico 
frères , habiles astronomes , Jean-Baptiste Ramusio 
( Rhamnusius) qui devint membre du conseil des Dix à 
Venise , personnage versé dans les lettres grecques , mais 
surtout dans la cosmographie et dans l'histoire de pres- 
que tous les peuples. Ramusio dut plus tard à Fracastor 
l'idée et une partie des matériaux de son utile Collection 
de voyages maritimes. 

Il cultiva principalement l'amitié de deux très-nobles 
frères Jean-Baptiste et Raymond délia Torre ( Torriani, 
Turrius), de Vérone, avec lesquels il discourait habituelle- 
ment, sous les yeux de Jérôme délia Torre leur père qui, 
par ses talents et sa doctrine , avait obtenu la première 
chaire de médecine à l'université de Padoue. 

Dans une des guerres qui ravagèrent alors l'Italie , 
l'académie de Padoue fut bouleversée. Fracastor apprit 
en même temps la mort de son père. Il se préparait à 
retourner à Vérone, lorsque Alviano., général de l'armée 
vénitienne , généreux ami des lettres , l'attira à l'académie 



10 ETUDE SIR FRACASTOR. 

instituée à Pordenono, non loin de Venise; mais Alviano 
ayant été battu et fait prisonnier à Ghiaradda en i5og, 
par les Français , Fracastor se retira à Vérone : il y trouva 
l'héritage paternel presque entièrement anéanti par suite 
de la guerre. 

Fracastor se maria. Il eut quatre fils dont deux mouru- 
rent en bas âge. Il en déplora la perte dansjdes vers em- 
preints de tout ce que la tendresse paternelle peut exhaler 
de touchantes douleurs. Quelques années après 3 il perdit 
aussi le troisième; le quatrième, Paul-Philippe, lui sur- 
vécut. 

Fracastor avait une maison dans Vérone. Il préférait 
cependant habiter la charmante retraite qu'il s'était créée 
à quinze milles de la ville., sur la colline Caphi, au pied du 
mont Baldo,, entre l'Adige et le lac Benaco. Ce fut là qu'il 
composa le poème sur la Syphilis , qu'il dédia à Pierre 
Bembo , plus tard cardinal , alors secrétaire du souverain 
Pontife Léon X. 

Simple dans ses goûts^ modeste, bon , affable pour 
tous , servir l'humanité par la pratique de la médecine fut 
constamment le plus doux , le premier de ses devoirs. Il 
acquit une telle réputation qu'il fut proclamé le plus ha- 
bile des médecins de son époque. 11 était consulté non- 
seulement par les personnages les plus considérables de 



ETUDE SUR FRACASTOR. I i 

Venise , mais encore il était appelé par les princes et les 
souverains étrangers., lorsqu'ils étaient atteints de maladies 
qui mettaient leurs jours en danger, et alors son désinté- 
ressement lui faisait refuser le prix qu'ils lui offraient pour 
les soins qui leur avaient rendu la santé. Il ne voulait rap- 
porter dans sa patrie que l'estime et l'amitié de ces grands 
personnages. 

Dans ses loisirs., il s'appliqua à étudier la cosmographie. 
Il parvint, aidé de ses connaissances en mathématiques, 
à déterminer et à tracer avec une rare précision les lati- 
tudes et les longitudes des pays découverts d'abord en 
Orient par les Portugais., et de ceux qui le furent bientôt 
en Occident par Christophe Colomb. 

Il tira la botanique de l'obscurité où ses devan- 
ciers l'avaient laissée tomber. Il dénomma, classa les 
plantes avec une admirable clarté , il refit enfin cette 
science qui se perdait. Voyez à ce sujet les lettres de 
Fracastor insérées dans le recueil de Pini. ( Scielta di 
littere. Venet.\^[± 3 [±vol. m-8°; tom. 3., pag. 399., 436.) 

Fracastor était attaché au Concile de Trente en qualité 
de médecin,, à l'époque où ce concile fut transféré à Bolo- 
gne. — On a fait jouer à Fracastor, au sujet de cette 
translation un rôle qui , quelque important qu'il soit 9 
n'en serait pas plus honorable, le rôle d'un astrologue 



12 ETUDE SUR FRACASTOR. 

mystificateur. On a dit que le pape Paul III ayant inté- 
rêt de faire transférer le Concile dans une ville d'Italie 
sujette du Saint-Siège, avait , d'une part, à prévenir les 
obstacles que pouvait élever l'empereur Charles-Quint, 
de l'autre , à rompre les habitudes contractées par les 
Pères durant un séjour de plusieurs années à Trente , et 
que, pour triompher de ces difficultés, il eut recours à la 
science astrologique de Fracastor , très-renommée dans 
toute l'Europe. Fracastor., secondant les vues du souve- 
rain Pontife , aurait consulté les astres et n'aurait pas 
manqué de trouver, dans la conjonction de certaines pla- 
nètes, des signes annonçant qu'une maladie contagieuse 
ne pouvait tarder d'envahir la ville de Trente. 

Cette anecdote, à laquelle la croyance en l'astrologie 
universellement répandue au 16 e siècle a pu donner nais- 
sance, n'est au fond qu'une de ces erreurs que la malice 
et le défaut de critique font passer d'un biographe à un 
autre. 

Il est vrai que les Pères épouvantés désertèrent la ville 
de Trente, et qu'ils s'assemblèrent à Bologne dans les États 
du Saint-Siège et y tinrent la neuvième session du Con- 
cile, le 21 avril i5/j7> et la dixième au mois de juin de la 
même année. Mais j'aime à croire qu'ils n'eussent pas pris la 
fuite devant la menace d'un astrologue, cet astrologue fût-il 



ETUDE SUR FRÀCASTOR. l3 

Fracastor lui-même , devant les dangers problématiques 
d'une future épidémie. Us cédèrent à un péril réel , et 
se retirèrent devant les ravages d'une maladie ' grave 
qui s'était développée à Trente durant leur séjour, et dont 
plusieurs des principaux d'entre eux avaient été victimes. 
Voici ce que je lis à ce sujet dans l'histoire du concile 
de Trente par le Père Sforza Pallavicini , fait cardinal en 
1657 » mort à Rome en 1667. T. 2. ( M igné , éditeur. — 
Montrouge 1 844- ) 

« Il survint à Trente une maladie (le pourpre), ac- 
compagnée d'une mortalité extraordinaire et d'indices 
de contagion sur le corps et de corruption dans l'air, 
ce qui effraya d'autant plus les Pères du Concile que 
la mort s'approcha de plus près; car ils virent périr de 
ce mal , trois jours après la session, l'évêque de Capa- 
cio , et peu auparavant, le général des Mineurs, avec 
quelques membres de la suite des Légats. Ils tournè- 
rent leurs pensées vers le départ. L'empressement de- 
vint encore plus grand, lorsque le bruit de la contagion 
se fut répandu dans les lieux circonvoisins ; cardes lors 
il fut question de défendre toute communication avec 
Trente, et de couper aux Pères toute retraite à l'avenir. 
« On songea à transférer le Concile.... Les Légats de- 
mandèrent d'abord l'avis des hommes de l'art sur la 



l4 ÉTIDE SLR FRACASTOR. 

« maladie régnante. Il y avait là deux médecins étrangers 
« très-célèbres : le premier, Balduino Balduini, de Barga, 
» attaché à la maison du premier Légat; l'autre Jérôme 
« Fracastor, de Vérone , qui avait été envoyé comme 
« médecin du Concile, et qui avait la réputation d'être le 
« plus grand médecin de son temps. On raconte même 
« que douze ans auparavant, Charles-Quint voyageant en 
« Italie et quittant Peschiera., où était accourue l'élite de 
« plusieurs provinces.... ne fit attention à personne , 
« mais que le cardinal Madrucci lui ayant seulement 
« montré Fracastor, il arrêta sa marche 3 au milieu de la 
« poussière et à l'ardeur du soleil , pour le considé- 
« rer. (0 

« Les deux médecins déclarèrent que la maladie pré- 
« sentait des signes de contagion et des symptômes de 
« peste qui se développeraient ensuite , lorsque la tem- 
« pérature serait plus chaude; et que les personnes no- 
« blés et délicates y seraient plus exposées que les autres. 

« En effet , l'enquête démontra que depuis quelque 

(1) A cette époque, Fracastor avait déjà publié son poème sur la Syphilis 
( imprimé pour la première fois en 1530 ). On verra , si on consulte la note 
première du troisième chant, que le vainqueur de Pavie , tout aussi vulné- 
rable en certain point que notre François I e ' , avait des raisons personnelles 
de sentir s'éveiller en lui au nom de Fracastor un vif mouvement de curio- 
sité et d'intérêt. 



ÉTUDE SUR FRACASTOR. l5 

« temps , il s'était déclaré à Trente des fièvres pestilen- 
« tielles, accompagnées de pourpre, c'est-à-dire , comme 
« l'expliquait Fracastor selon la définition de Galien , 
« des fièvres tout à la fois contagieuses et le plus souvent 
« mortelles. » 

Dans cette version plus véridique , on pourrait bien 
entrevoir chez Fracastor quelque désir de servir les inté- 
rêts de souverain Pontife , mais il n'y a là rien qui sente 
l'astrologue et le charlatan. 

Que Fracastor fût dévoué au Pape , j'en suis convaincu, 
car il était lui-même à Rome l'objet des distinctions les 
plus flatteuses. Je lis dans une lettre que lui adressait le 
cardinal Bembo en 1 546 , époque de la translation du Con- 
cile : « Votre nom est bien grand , bien accueilli et bien 
« révéré dans toute cette Cour, comme partout où il y a 
« des hommes vertueux et savants. » 

Fracastor mourut à sa maison de campagne de Caphij, 
le 8 des Ides du mois d'août de l'an 1 553 , dans la soixante- 
onzième année de son âge, frappé d'apoplexie pendant 
qu'il dînait. On dit qu'à la première atteinte du mal, sa 
langue étant déjà embarrassée , il demanda par signes à 
respirer l'odeur de certaines plantes dont la vertu , en 
pareil cas , lui était connue. Il porta aussi plusieurs fois 
la main à la tête, voulant par là donner à entendre à 



l6 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

ceux qui l'entouraient qu'on appliquât promptement des 
ventouses sur son cerveau, remède dont il avait eu occasion 
d'obtenir un parfait résultat , dans une affection sembla- 
ble , sur une religieuse Bernardine ; mais ses serviteurs 
troublés ne le comprirent pas. Ils eurent recours à divers 
moyens inefficaces , et le malade expira dans la nuit. Son 
corps fut porté peu après à Vérone. 

Fracastor nous a laissé les ouvrages suivants : 
i° De Sympathia et Ântipathia rerum ; Liber unus. 
2° De Contaglonlbus 3 morbisque contagiosis s et eorum 
curatione ; Libri très. 0) 

3° De causis dlerum criticorwn ; Libellas. (i555.) 
4° Naugerius 3 sive de Poetica ; Dialogus. (Publié en 
i555. ) 

5° TurriuSj, sive de intellectione ; Dialogus. (en 1 555. ) 
6° Fracastorius 9 sive de anima; Dialogus. (en 1 555. ) 
7° De vini temperatura ; Sententia. ( 1 534») 
8° Homocentriea , sive de stellis ; Liberunus. (î 558.) 

P OEM ATA : 

9° Syphilidis 3 sive morbi Gallici 3 Libri très. (î 55o.) 
io° Josephi j libri duo emendati. Poema inchoatum ( Pu- 
blié en î 555, ) 

(1) Ces deux ouvrages dédiés au cardinal Alexandre Farnèse furent pu- 
bliés ensemble en 1546. 



ÉTUDE SUR FRACASTOR. 17 

1 1° Alcon\ sive de cura canum venaticorum. (en 1591.) 
12° Carminum variorum, Liber unus* (Publié en 1 555.) 
[ 3° Ses lettres sur la Botanique, insérées dans le Recueil 
de Pini. 

Fracastor s'offre donc à notre appréciation comme as- 
tronome , comme philosophe , comme naturaliste et mé- 
decin , et comme poète. 

Pour déterminer la valeur de [ses connaissances en 
astronomie , il me suffira de relater le jugement qu'en a 
porté récemment M. Libri , et avant lui Tiraboschi, cité 
par Ginguené : « Un seul nom , dit M. Libri dans son 
Histoire des sciences mathématiques en Italie , Tom. 
3, pag. 100, 101, celui de Fracastor, domine au 16 e 
siècle le nom de tous les astronomes Italiens. 11 fut célè- 
bre par la profondeur et la variété de ses connaissances ; 
il fut botaniste, philosophe et mathématicien, et, culti- 
vant des sciences si diverses , il s'illustra dans toutes. En 
combattant les Epicycles, il aplanit la route au système 
de Copernic. Il substitua l'action des atomes aux causes 
occultes ; il considéra tous les corps comme s^attirant 
mutuellement , et les actions électriques, magnétiques et 
physiologiques comme ayant pour cause un principe im- 
pondérable [Opéra Fracastorii in-^° Venet. 1 S74 -» f ^- 
5t 3 62.). Son livre de Sympathia et Antipathia est rempli 

2 



l8 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

d'observations intéressantes. Les Homocentriques décè- 
lent le savant astronome. On lui doit peut-être la première 
idée des lunettes astronomiques. {Ibidem, fol. i3, 4 2 -> 
H. Sect. ii , c. 8j Sect. m. c. 25, ) » 

« L'Astronomie , dit Ginguené , dans son Histoire litté- 
raire d'Italie, Partie il , chap. 28, tom.7, pag. 129, fut 
une des sciences qui participèrent le plus à ce mouvement 
général (XVI e siècle). Un grand poète, qui s'est déjà offert 
à nous comme savant médecin , s'offre encore ici comme 
savant astronome. Fracastor aperçut, un des premiers., que 
le système des anciens, qui expliquaient les mouvements 
célestes par des cercles excentriques et par des épicycles 
\ïWé sur, /.UX-^oç cercle; petits cercles ajoutés à de plus 
grands : ils servaient autrefois ta expliquer les stations et 
les rétrogradations des planètes), était une source d'er- 
reurs : il y substitua d'autres cercles homocentriques ou 
concentriques, et s'efforça de tout expliquer par ce moyen ; 
il ne parvint pas à son but , mais du moins il ne suivit 
pas en aveugle les préjugés des anciens, et il donna cette 
preuve de plus de la pénétration et de la vivacité de son 
génie (Tiraboschi , pag. 38 1. ). Il en donna une autre de 
sa sincérité , en déclarant, au commencement de son tra- 
vail sur les Homocentriques [De Homocentricis c. 1.), qu'il 
en devait la première idée à Jean-Baptiste Délia Torre , 



ETUDE SUR FRACASTOR 19 

son compatriote et son maître, qui lui avait recommandé 
en mourant de pénétrer plus avant dans cette matière. 11 
ne se borna point à des spéculations abstraites sur les 
astres ; il mit une grande application à les observer. 11 
employait à cela de certains verres, qui préludaient en 
quelque sorte à l'invention du télescope. Il a écrit que la 
lune et les étoiles , quand on les regardait avec ces ver- 
res , semblaient se rapprocher de la terre , au point de 
ne paraître pas plus élevés que de hautes tours. Il a 
même dit plus positivement encore , en décrivant la lu- 
nette dont il se servait : « Si quelqu'un regarde avec deux 
verres oculaires, en les plaçant l'un sur l'autre., il verra 
les objets beaucoup plus grands et plus rapprochés. » 
{Voir Bailly 3 Hist. de l' Astronomie 3 tom. i. liv. 8. §. 27.) 
Je crois devoir transcrire le texte latin de ces deux 
passages : 

« Per duo specilla ocularia si cjuis perspiciat altero alteri 
supposito majora mulio et propinquiora videbit omnia. 
( Sec. 11. c. 8. deHomocentricis. ) » 

« Quinimo quœdam specilla tantœ fiunt densitatis 3 ut si 
per ea quis lunam aut aliud syderum spectet 3 adeo propin- 
quiora illa judicet 3 ut ne turres ipsas excédant. ( Ibid. Sect. 
ni. c. 28. ) » 

Les idées de Fracastor en philosophie se trouvent ex- 



20 ETUDE SUR FRACASTOR. 

posées dans les trois dialogues dont j'ai cité plus haut les 
titres. Il les composa au déclin de sa vie et à la sollici- 
tation de ses amis ; il les donne comme le souvenir d'en- 
tretiens qu'il avait eus avec eux., au sortir de la jeunesse et 
à la fleur de l'âge, touchant la mission du poète , l'intelli- 
gence et lame. Chaque dialogue porte en tête le nom de 
l'un de ces amis. 

Le premier , intitulé Naugerius ou de la poétique , est 
adressé à Jean-Baptiste Rhamnusius. Le second est inti- 
tulé Turrius ou de l'intelligence. Le troisième porte le 
nom de Fracastor lui-même, Fracastorius ou de l'àme : 
la mort ne permit pas à l'auteur de l'achever. 

La manière dont il entre en matière dans le Naugerius 
est charmante ; je ne résiste pas au plaisir de traduire ce 
passage : 

« Le hasard ayant réuni à Vérone , durant les jours de 
la canicule , André Navagerio , patricien et sénateur de 
Venise , profondément versé dans les lettres Grecques et 
dans les Latines , et auteur d'une excellente histoire de 
son temps , et Jean-Jacques Bardulo , de Mantoue , non 
moins instruit dans l'une et l'autre langue , nous déci- 
dâmes , pour nous soustraire aux chaleurs accablantes de 
l'été, d'aller, en compagnie des frères Jean-Baptiste et 
Raymond Délia Torre , chercher la fraîcheur dans les bois 



ETUDE SUR FRACASTOR. 2t 

du mont Baldo. Nous arrivâmes , sur le soir , à l'endroit 
appelé Méono. La nuit venue , tandis que nous donnions 
à notre corps un repos nécessaire, Bardulo , qui excellait 
dans les sciences mathématiques et surtout dans l'astro- 
nomie , et qui n'avait jamais rencontré un ciel si favora- 
ble , s'absorba tout entier dans la contemplation des as- 
tres. On ne put l'arracher à ce spectacle que fort avant 
dans la nuit. Mais déjà, aux premières lueurs de l'aube r 
Bardulo se levant et nous tirant du sommeil, nous fnvita 
à venir, à l'entrée d'une grotte voisine, saluer le lever de- 
l'aurore et celui du soleil dont le disque ne nous avait 
nulle autre part apparu si large et sîpur. » 

« Les bois et les montagnes d'alentour commençaient 
déjà à se remplir de murmures et de bruit. Ailleurs, tout 
était silence et solitude, rfen ne décelait encore la vie, si ce 
n'est quelques bergers veillant sur leur troupeaux épars. » 

« Après quelques instants, nous dirigeâmes nos pas vers 
une fontaine peu éloignée, à laquelle une prairie naturelle 
conduisait par une pente douce : là , de plusieurs grottes 
creusées dans une roche escarpée , tombait sans cesse en 
gouttelettes de pluie une eau qui , réunie en petits ruis- 
seaux, formait une fontaine limpide et courait en mur- 
murant à travers la prairie. Tout autour de ces lieux , des 
hêtres nombreux étendaient leur ombrage , et des multi— 



22 ETUDE SUR FRACASTOR- 

tudcs d'oiseaux, hôtes assidus de la fontaine, y faisaient 
entendre leurs chants. » 

« Forte enim cum per caniculœ dies Veronœ essent An- 
dréas N augerius , V enetus patricius et senator 3 vir grœce 
et latine doctissimus _, liistoriarmn aatem sui temporis 
scriptor egregius ., et Joannes Jacobus Bardulo^ Mantuanus 
civisj et ipse lingua utraque disertissimus ., œstasque vide- 
retur gravissima s decrevimus cum Turriis fratribiiSj Joanne 
Baptista et Rhamondo , in Baldi frigora simid secedere. 
Accessimus autem sub vesperam 3 locum Meonem vocant : 
nox cum advenisset _, dum alii curamus corpora , Bardulo s 
qui mathematicarum rerum inprimisque omnis Astronomiœ 
peritissimus erat, numquam autem alias forte tantum cœli 
nactus fuerat, spectatum sydera omnia sese transtulit. Utide 
nec îiisi post multam noclem divelli potuil : mane vero cum 
primum illuxisset dies j, idem ille exsur gens s nos que somna 
excitans , vicinam m speculam vocavit , unde orientem au- 
roram solemque salutaremus , cujus exortus nusquam am- 
plior , nusquam purior visus a nobis fuit. » 

« Accipiebantjamsylvœ montesquemugitibus circum com- 
pleri : alioqui ubique silentium et vasta solitudo * ubi prœter 
rarospastores atque armenta, animatum nihil inspectabatur: 
hic ubi aliquantisper immoratum est, placuit vicinum ad 
fontem gressus movere ' _, quo irriguum pratum leni ascensu 



ÉTUDE SUR FRAGASTOR. 20 

ducebat. Excavabatur asper tofus in specus varios , qui 
omnes perpetuis stillis imptuebant in terrain , unde corriva- 
tis in tmiim aquis nitidissimus fous per virens pratum com- 
murmurans descendebat. Circa tofum multœ fagi umbram 
dabant 3 quas inter variœ fonti assuelcp volucres circum su- 
praque cantu placido volitabant. » 

Pans ce premier dialogue , Fracastor recherche quelle 
est la mission du poète : elle ne doit pas avoir pour but 
unique de charmer l'imagination , de récréer l'esprit: 
c'est plus haut qu'elle doit atteindre. L'empire qui lui est 
assigné est plus vaste que le monde : il embrasse les 
champs infinis de l'âme, et , comme la pensée, il n'a point 
de limites. Les autres arts se meuvent dans une sphère 
bornée ; la poésie plane au-dessus de tous ; seule elle a 
le droit de puiser dans leur commun patrimoine, et quel- 
les que soient les richesses qu'elle en emprunte , elles les 
accroît par la manière dont elle les met en œuvre, par 
les couleurs brillantes dont elle les revêt , par le langage 
élevé dans lequel elle les transmet à la postérité. Mais l'im- 
mortalité qui deviendra son partage, comment la con- 
quérir, si ce n'est en unissant au charme des images une 
puissance plus réelle , plus forte : l'utilité , la moralité 
des tableaux ? Servir les hommes et les rendre meilleurs, 
telle est sa fin suprême. Qu'elle y soit donc fidèle même 



2l± ETUDE SUR FRACASTOR. 

dans ses fictions les plus hardies , dans ses inspirations 
les plus passionnées. Le délire poétique , furor poeticus , 
est une sorte de révélation divine.... Dans tout l'empor- 
tement de l'enthousiasme , le poète n'en doit pas moins 
rester les pieds liés à la vérité. Alors, sa pensée sera émi- 
nemment utile aux hommes ; alors , celui que les anciens 
appelaient fils des dieux, pourra, sans crainte, au nom 
des éternelles lumières , au nom des semences de bien 
qu'il aura fait germer dans le cœur de ses frères, forcer 
Platon à lui ouvrir les portes de sa République. 

DicemtiSj conclut Fracastor, poetœ fînem esse delectare et 
prodesse imitando in unocjuoque maxima et pulcherrima per 
genus dicendi simpticiter pulchrum ex convenienlibus. 

Je passe, sans en donner une analyse qui offrirait d'ail- 
leurs peu d'intérêt, le dialogue sur l'intellect , et celui sur 
l'âme : ce dernier est resté inachevé. 

Quant à l'opuscule sur les qualités du vin , de vint tem- 
peratura Sententia 3 n'y trouvant rien qui puisse captiver 
sérieusement le lecteur, je le passe également sous silence, 
me conformant en cela à la règle imposée par Fracastor 
lui-même à la poésie. Il fait suivre ce court essai d'une 
ancienne épigramme. J'aime mieux la rapporter ici, que 
de reproduire la discussion sur les quatre qualités élé- 
mentaires , admises par Galien : le chaud , le froid , 



iTCDE SUR FRACASTOR. 2 3 

le sec , l'humide., à laquelle Fracastor se livre, à propos de 
la nature du vin ; 

Infantem Nympbœ Bacchum , quo tempore ab igné 

Prodiit , inventum sub cinere abluerant. 
Ex illoNymphis cum Baccho gratia multa est , 

Sejunctus quod sit ignis , et urat adhuc. 

J'ai fait connaître l'astronome et le philosophe, j'ai 
hâte d'aborder le médecin et le poète. 

Je ne parlerai de l'opuscule de notre auteur sur les 
jours critiques, que pour en extraire la belle maxime sui- 
vante : Quidquid vero molimur 3 id omne veritatis et Phi- 
losophiœ amore facimus quœ in nuUius verba jurare addicta 
est. (DeDieb. crit. c. ni.) 

« Dans nos travaux , nous marchons toujours soutenu 
« par l'amour de la vérité et de la philosophie, qui nous 
« défendent de jurer par la parole d'aucun maître. » 

Je signalerai aussi la vivacité , la verve , les saillies , la 
mordante ironie qu'il met à attaquer les partisans de l'in- 
fluence lunaire , et ceux de la doctrine de Galien , relati- 
vement à la production de ces jours critiques. J'avouerai 
pourtant que la théorie qu'il en donne à son tour se res- 
sent des préjugés et des subtilités scholastiques de l'épo- 
que où il vivait. 



20 ÉTUDE SUR FRÀÇASÏOR. 

, J'arrive à son traité des maladies contagieuses. C'était 
un champ vierge , où nul auteur jusqu'alors n'avait mis le 
pied. Fracastor ne s'est pas borné à y tracer le premier 
sillon , à y jeter le premier grain. Il l'a défriché en entier. 
Sur ce terrain , il a creusé les fondements d'un vaste édi- 
fice, et il lui a été donné d'en couronner le faîte de ses pro- 
pres mains. C'est un des plus beaux monuments du génie 
médical au 16 e siècle. Depuis trois cents ans, très-peu de 
matériaux neufs et' importants sont venus s'y ajouter, et 
les efforts de quelques critiques , sévères jusqu'à l'injus- 
tice , ont à peine réussi à en disjoindre quelques pierres. 

Dans cette œuvre , tout entière de sa création, Fracastor 
n'a eu pour guide que la force et la pénétration de son 
jugement, pour soutien que l'observation des faits. 

C'est dans leur ensemble , dans leur généralité que je 
vais présenter les idées de cet homme vraiment grand. — 
Envisagées à ce point de vue, elles apparaîtront dans toute 
leur puissance et leur élévation. Je ne nie point qu'en 
descendant à leur application, en entrant dans les détails, 
on ne trouvât plus d'un fait contestable, plus d'une opi- 
nion peut-être erronée ; mais ces légères imperfections 
tiennent au siècle où vivait Fracastor. Partout elles sont 
inhérentes au milieu dans lequel l'homme existe, et le 
génie lui-même , cà quelque hauteur qu'il atteigne , ne 



ETUDE SUR FRACASTOR. 1" 

peut tellement secouer ses ailes, qu'il n'y reste encore des 
traces de poussière. Chaque temps a ses erreurs et ses té- 
nèbres. La colonne de feu qui guidait dans le désert les 
enfants d'Israël n'avait-elle pas une de ses moitiés voilées? 
Le côté obscur de Fracastor, ce sont les théories galéni- 
ques , les explications humorales , les formules scholasti- 
ques. Éloignons-les , tout est lumière , tout est or pur. 

Il m'a fallu faire un travail, plein d'intérêt sans doute, 
mais parfois assez pénible , pour dégager l'idée vraie , 
l'idée pratique , de l'enveloppe étrangère , de la couche 
stérile qui la revêtait. Si j'eusse présenté pêle-mêle le faux 
et le vrai , le bon et le mauvais , peut-être le lecteur se 
serait-il rebuté. J'ai donc cru pouvoir, sans encourir le 
moindre blâme, dépouiller Fracastor du bien d'autrui qui 
l'appauvrit, pour ne montrer que ce qui est son bien à lui, ce 
qui fait sa personnalité , sa richesse. C'est ainsi qu'en pre- 
nant sur les rayons d'une vieille bibliothèque un livre ex- 
cellent mais ancien , nous avons soin d'abord de le frap- 
per dans nos mains, pour chasser la poussière qui a soujljé 
ses feuillets. 

Le livre de Sympathia et Antipathia précède le livre de 
Contagionibus, et lui sert en quelque sorte de vestibule. 
L'auteur y traite de la sympathie des éléments , de l'at- 
traction et de la répulsion des corps, suivant que lesprin- 



28 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

cipes qui entrent dans leur composition sont analogues 
ou contraires ; de la sympathie et de l'antipathie de l'âme 
et des sens , d'où résultent la joie , la tristesse , la crainte, 
le délire , l'admiration, la colère , le rire , la pudeur, etc. 
Il cherche à pénétrer le secret des phénomènes de la na- 
ture , et par les mots sympathie et antipathie il désigne 
aussi ces forces que nous nommons aujourd'hui attrac- 
tion moléculaire, affinités chimiques, et, dans un autre 
ordre de choses, aptitude, prédisposition morbide , etc. 
Dans le traité de Contagionibus,\epremier livre embrasse 
leurs généralités , le second comprend l'exposition de 
chacune de ces maladies en particulier , le troisième est 
consacré à leur prophylaxie , et à leur cure. 

Fracastor, après avoir donné , au point de vue le plus 
absolu , le plus sommaire , la définition suivante de la con- 
tagion : La contagion est une infection spécifique passant 
d'un objet à un autre ; Contaglo est quœdam ab uno in aliud 
translens infectio , descend dans les détails et élucide ce 
que sa définition peut avoir de trop synthétique , en déve- 
loppant de la manière suivante les divers caractères de la 
contagion : 

« La contagion a lieu toujours entre deux objets : soit 
entre deux objets différents , soit entre deux parties d'un 
même objet. Le premier cas constitue la contagion fran- 



ÉTUDE SUR FRACASTOR. 29 

che , la contagion proprement dite. Ce n'est que par ana- 
logie et par extension que l'on peut donner le nom de 
contagion au second cas. Pour qu'il y ait contagion , il 
faut que l'altération qui se manifeste dans l'objet infecté soit 
de même nature que celle qui existe dans l'objet infectant.» 
« Un autre caractère de la contagion consiste en ce 
qu'elle s'opère dans les "particules les plus subtiles, dans 
les particules que nos sens ne peuvent saisir : on doit en- 
tendre par ces particules celles d'où résulte la composi- 
tion 3 la mixtion des corps , le Mistum. » Voici le sens 
que les chimistes du 16 e siècle attachaient au mot mis- 
tum : Mistio est compositio per minima undequaque. 

« La contagion s'opère donc d'abord entre les particu- 
les composantes , quoiqu'elle s'étende bientôt au tout et 
l'altère. C'est une affection de ces particules. » 

En résumé , dicemus contagionem esse consimilem qtiam- 
dam misti ( secundum substantiam) corruptionem , de uno 
in aliud transeuntem^ infectione in particidis insensibilibus 
primo fada. » 

Donnant à la traduction de ce texte une couleur tant 
soit peu moderne , je dirai : La contagion est une vicia- 
tion particulière des parties matérielles les plus déliées 
de l'agrégat vivant , viciation toujours de nature identi- 
que , transmissible d'un objet ou d'un individu à un au- 



3o ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

tre, et ne s'étendant jamais à l'agrégat entier, qu'après que 
l'infection s'est opérée dans ses molécules élémentaires. 
Ceci paraîtra quelque peu abstrait, quelque peu sub- 
til ; mais quand il s'agit de définir une chose aussi indé- 
finissable , dé saisir une chose aussi insaisissable que la 
contagion , ne nous étonnons pas que l'obscurité du su- 
jet s'étende aux mots destinés à le retracer. Il y a là de 
l'analogie avec les ténèbres visibles de Milton. On ne peut 
pas dire que l'objet se produise à la pensée d'une manière 
claire et précise , cependant on en entrevoit la réalité, 
quel que soit d'ailleurs le lointain vague et brumeux dans 
lequel il s'efface. Ne trouvez-vous pas dans ce mistum une 
première lueur de la théorie atomistique? 

Aujourd'hui encore , si ne voulant pas nous borner à 
énoncer le simple fait de la contagion et à constater, sans 
aller au-delà , le phénomène de l'incubation préalable , 
nous prétendions pénétrer le mystère de l'imprégnation 
de toute l'économie animale par un virus contagieux , 
serions-nous moins vagues , serions-nous plus clairs que 
Fracastor ?... nullement. 

« Les principes de la contagion diffèrent entre eux par 
le mode de transmission. Ce mode est triple : en effet , 
les uns ne se propagent que par contact , les autres se 
propagent par contact et par foyer, les autres enfin, par 
contact , par foyer et à distance. » 



ÉTUDE SUR FI1ACAST0R. 3l 

Fracastor donne le nom de foyer de contagion aux 
vêtements , aux objets en bois et aux substances analo- 
gues qui , bien que netant pas altérées elles-mêmes par 
les germes contagieux , sont aptes néanmoins à les con- 
server et à les transmettre. » 

« Un certain ordre semble régner en cette matière : 
Ainsi, les principes transmissibles à distance se propa- 
gent en outre par foyer et par contact; les principes trans- 
missibles par foyer se propagent de plus par contact. Tous 
ne sont pas transmissibles par foyer ni à distance , tous 
le sont par contact. » 

« Le principe de la contagion par contact paraît résider 
dans les particules insensibles qui s'évaporent des corps., 
et qui , chaudes 3 acres et humides > deviennent les semen- 
ces des maladies contagieuses. » 

« Ces semences peuvent se conserver deux et trois ans 
en un foyer de contagion. On s'étonnera moins de ce fait, 
si l'on veut bien considérer que le bois , les vêtements, etc. 
retiennent pendant un temps indéfini un principe odo- 
rant étranger , formé des corpuscules les plus subtils , 
les plus fugaces. » 

« La contagion par foyer et celle par contact ont un 
principe et un mode d'infection communs. Elles ne diffé- 
rent qu'en ce que les germes de la première ont une den- 



02 ETUDE SUR FRACASTOR. 

site plus forte; ceux de la seconde, une cohésion plus fai- 
ble. D'où résulte , chez ceux-ci , une grande facilité à 
s'altérer ; chez ceux-là , la faculté de résister longtemps et 
de se réunir en foyer. » 

« Tous les corps ne sont pas aptes à devenir foyer, mais 
seulement ceux qui sont poreux , et qui ont une tempéra- 
ture chaude ou du moins peu froide. Le fer , les pierres 
et les autres corps froids et dépourvus de pores ne possè- 
dent pas cette propriété. La laine , les tissus et la plupart 
des espèces de bois la possèdent. » 

« La contagion qui se propage à distance n'a point d'au- 
tre principe , d'autre mode d'infection que les deux précé- 
dentes. On doit seulement attribuer à ses germes une 
cohésion plus grande, une subtilité plus pénétrante , une 
action plus énergique. » 

« Comment ces germes sont-ils portés au loin et se ré- 
pandent-ils dans l'univers ? » 

« La cause qui imprime le mouvement aux corpuscu- 
les réside en partie en eux-mêmes, et en partie leur 
vient de dehors. Ainsi les matières évaporées se portent 
d'elles-mêmes en haut , témoin la fumée. Mais elles peu- 
vent être repoussées en bas ou rejetées sur les côtés , soit 
par la résistance de l'air , soit par des obstacles qu'elles 
rencontrent. L'air en outre a la propriété de les diviser à 
l'infini , pourvu qu'elles soient légères et très-solubles. » 



ETUDE SUR FiîACÀSTOR. , ô5 

« D'après ces lois , les émanations contagieuses se ré- 
pandent çà et là et occupent un grand espace de l'air : 
d'abord , et en plus grande quantité, de bas en haut ; bien- 
tôt , vers les côtés ; plus tard , de haut en bas. C'est ainsi 
que les germes de la contagion peuvent agir sur les objets 
qui se trouvent à leur portée , et se conserver non-seule- 
ment dans un foyer, mais encore, durant un certain temps, 
dans l'air , plus longtemps au reste dans un foyer que dans 
l'air. » 

« Si quelqu'un pousse la curiosité jusqu'à demander 
pourquoi ces germes ne subissent pas d'altération , du 
moins intrinsèquement , malgré leur mélange à tant 
d'agents divers , qu'il sache que ce n'est pas là une pro- 
priété exclusivement attachée à ces germes , mais qu'elle 
l'est à une foule d'autres substances , au poivre , à la 
chaux , à l'euphorbe, à la pierre à fusil., aux métaux, etc. 
qui résistent un grand nombre d'années aux agents exté- 
rieurs; les pierres entr'autres qui restent intactes, mille, 
deux mille ans. » 

« Quant à la violence d'action inhérente à de si petites 
quantités, la foudre qui n'est autre chose qu'une vapeur, 
fulgur quod nihil aliud est quain vapor , nous en fournira 
l'explication. » 

« Le feu n'est-il pas contenu dans les veines d'un 

3 



5/f ÉTUDE StJR PRACASTOR. 

caillou,, quelque petit qu'il soit? » — En 1847, Fracastor 
eût ajouté : La mort d'un taureau n'est-elle pas clans quel- 
ques gouttes d'acide prussique ? 

« Au point de vue général , point de vue qui embrasse 
toute la nature vivante , animaux et végétaux , la conta- 
gion offre de bizarres et inexplicables variétés. Tantôt elle 
attaque les arbres et les fruits de la terre ( de nos jours 
la maladie des pommes de terre ), et n'atteint aucun ani- 
mal. Tantôt elle frappe les animaux, et épargne les arbres 
et les récoltes. Tantôt , parmi le règne animal , c'est 
l'homme, ce sont les bœufs , les chevaux, ou toute autre 
espèce qu'elle attaque. Dans l'espèce humaine, tantôt elle 
choisit, pour victimes , les enfants et les adultes , et res- 
pecte les vieillards , ou bien c'est le contraire. Parfois , les 
hommes seuls en sont affectés, sans qu'aucune femme le 
soit. Si, le plus souvent, tous subissent son action , il est 
néanmoins des individus qui s'y montrent tout-à-fait ré- 
fractaires. » 

« Il existe aussi un certain rapport de capacité, une 
réciprocité de convenance entre certaines espèces de con- 
tagion et certains organes. » 

« Fracastor , curieux de pénétrer plus avant dans la 
nature mystérieuse de la contagion , se demande si on 
doit la considérer comme une putréfaction, Il répond par 



ETUDE SUR FRACASTOR. ÛD 

l'affirmative , mais il donne au mot putréfaction une signi- 
fication restreinte : putréfaction dans laquelle s'opère une 
dissolution simple du mistam (molécules élémentaires) , 
une simple évaporation de l'humide et de la chaleur innés , 
une altération des particules insensibles , sans corruption. 
Cette putréfaction doit avoir pour caractère essentiel , d'en- 
gendrer des germes de contagion semblables à ceux qu'elle 
a reçus, et de les communiquer à autrui toujours identiques 
à eux-mêmes : tout comme, dans un animal , les esprits 
vitaux possèdent la faculté de tirer du sang des esprits 
semblables à eux-mêmes : Non aliter quant spiritus in 
animali e sanguine soient alios sibi similes generare. » 

Ces explications sont pour nous bien obscures, bien 
vaines ; mais n'allons pas les reprocher à Fracastor. — 
Galien et ses théories humorales régnaient encore , et l'on 
n'avait point appris à secouer entièrement le joug de l'au- 
torité, quelque despotique, quelque absurde quelle fût. 

« La contagion pénètre dans le corps par deux voies, 
par l'absorption cutanée et par la respiration : par la peau , 
au moyen des pores dont celle-ci est criblée ; par les pou- 
mons 3 au moyen des radicules veineuses qui y sont dis- 
séminées. » 

« La contagion diffère absolument du poison. Jamais 
un empoisonnement n'est contagieux ; jamais un poison 

5. 



36 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

n'a la propriété de développer, chez ceux qu'il frappe, un 
principe et des germes identiques et transmissibles. » 

« Les diverses espèces de contagion présentent encore 
entre elles d'autres différences. Toutes n'ont pas une même 
manière d'être et de se comporter. Il en est qui s'engen- 
drent et se manifestent chez un premier sujet qui les com- 
munique à un autre. D'autres viennent du dehors et , une 
fois formées , se transmettent d'homme à homme. Quel- 
ques-unes errent sur la surface du corps et attaquent à 
peine la peau. D'autres occupent les solides ; d'autres, les 
organes internes ; d'autres , toutes les parties tant internes 
qu'externes. Quelques-unes se transmettent avec facilité 
et promptitude; d'autres, avec plus de difficulté et de len- 
teur. Certaines éclatent soudainement ; d'autres , après 
un temps d'incubation variable. Telle donne toujours la 
mort ; telle ne fait courir à la vie aucun risque. » 

« La contagion attaque les corps vivants , jamais un 
cadavre. — Parmi les corps vivants, il en est qui la con- 
tractent avec facilité , d'autres difficilement. Il en est 
qu'elle n'atteint jamais. D'où Fracastor est amené à se 
demander s'il ne serait pas possible de se rendre, par ac- 
coutumance , inaccessible aux maladies contagieuses , 
comme l'on se rend invulnérable aux poisons. » 

« La contagion accompagne souvent les maladies épi- 



ETUDE SLU FKACASTOR. 07 

démiques. En effet , parmi ces dernières, les unes sont 
communes et ne sont pas contagieuses ; d'autres sont à la- 
fois communes et contagieuses. Elles ont les unes et les 
autres ce caractère , d'être apportées du dehors à l'homme, 
et de s'engendrer chez lui sous l'influence de causes gé- 
nérales. Les maladies épidémiques et contagieuses ont, de 
plus que les premières, la propriété d'être communiquées 
d'un individu à un autre , indépendamment des causes- 
générales qui les ont d'abord produites. » 

Quelles sont ces causes ? 

Dans la recherche qu'en fait Fracastor , lise glisse par- 
fois de légères erreurs. Ainsi , il applique à la contagion- 
tel trait qui est propre à l'épidémie. Mais ces taches sont 
rares et , dans l'ensemble , c'est d'un coup d'œil péné- 
trant qu'il observe les différences existant entre la conta- 
gion et l'épidémie; c'est de main de maître que, décrivant 
celles-ci., il retrace leur physionomie propre et leur carac- 
tère distinctif. On en jugera par la rapide exposition qui 
suit : 

« C'est de l'air que proviennent principalement les ma- 
ladies épidémiques contagieuses dont le germe nous est 
apporté du dehors. Plus rarement elles ont leur principe 
dans l'eau ou dans la terre ( eaux stagnantes , terres ma- 
récageuses , etc. ). » 



38 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

« L'air est de tous les éléments le plus apte à trans- 
mettre ces maladies , soit comme étant l'élément le plus 
nécessaire à notre existence, soit en raison de sa grande 
facilité à s'altérer en lui-même, et à charrier les émana- 
tions étrangères. » 

« L'air s'altère en lui-même par l'élévation ou par l'a- 
baissement de sa température , par ses degrés variables 
d'humidité ou de sécheresse. » 

« Outre ces modifications, il s'altère aussi, comme nous 
venons de le dire , en devenant le véhicule d'émanations 
étrangères , soit d'émanations simples ( vapores), soit d'é- 
manations contagieuses { seminaria contagiosa ). » 

« Les émanations simples diffèrent des émanations 
contagieuses, en ce qu'elles ont, de moins que ces derniè- 
res, un principe particulier spécifique. Elles disposent bien 
notre corps à la putridité, en obstruant les voies de dépu- 
ration , en s'opposant à l'élimination des humeurs ; mais 
elles manquent de la propriété inhérente au ferment con- 
tagieux qui , outre certains caractères communs à lui et 
aux émanations simples , possède la faculté de créer un 
principe identique à lui et transmissible. » 

« Tant que l'air ne charrie et ne transmet que des 
émanations simples, il peut bien en résulter une épidé- 
mie , mais il ne se forme point de germe contagieux, ni 



ÉTUDE SUR FRACASTOR. 0$ 

par conséquent de maladie transmissible par le contact; 
à moins, ajoute l'auteur, et c'est ici une observation qui 
fait éclater dans tout son jour le génie de Fracastor , à 
moins que l'entassement des malades ne développe un 
foyer de putréfaction étendu et renfermé ( msi profunda et 
conclusa putrefactio fuit ). » 

Serait-ce trop m'abuser que de voir dans ce passage 3 je 
ne dirai pas les germes de la doctrine., mais la doctrine 
tout entière de l'infection, dont quelques modernes se sont 
montrés si jaloux de revendiquer l'idée- première-, l'in- 
vention ? 

Cette doctrine ne ressort-elle pas évidente , irrécusa- 
ble, complète, de ces mots: Si igilur vupores simplices in 
nos aer importet ? non jam contagio est 3 . nec œgritudo con- 
tagiosa ^nisi profunda et conclusa putrefactio fiât ? 

Tant que l'air ne nous apporte que des émanations 
simples, il ne se produit qu'une maladie épidémiquc 
offrant, sous un caractère général., de nombreuses variétés, 
suivant les influences locales et les conditions individuel- 
les. Mais qu'à ces effluves simples viennent se joindre 
deux circonstances éminemment délétères , l'entassement 
des malades et le non renouvellement de l'air , profunda 
et conclusa fiât putrefactio , alors, toutes les variétés s'effa- 
cent., l'épidémie revêt une physionomie nouvelle , uni- 



/)0 ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

forme chez tous ; elle emprunte à ces deux circonstances 
un degré de malignité extrême, d'où résulte son génie dis- 
tinctif , et trop souvent son insurmontable danger. Dès 
lors, la contagion éclate , l'épidémie devient contagieuse , 
c'est-à-dire, transmissible dans son identité , d'un malade 
à l'autre par contact , par foyer ou à distance. 

« Tout ce qu'on vient de dire de l'air peut s'appliquer 
à la terre et à l'eau. Ces deux éléments aussi transmettent 
ou de simples émanations , ou des émanations conta- 
gieuses. » 

Mais par quelles causes l'air, la terre, l'eau s'altèrent- 
ils ? par quelles causes reçoivent-ils tantôt des germes con- 
tagieux , tantôt de simples vapeurs? Fracastor se borne à 
énoncer le fait , sans se hasarder à en poursuivre l'expli- 
cation. 

« Ce qui serait plus important , ce serait de connaître 
si les maladies et les épidémies sont sous la dépendance 
du ciel et des astres , et comment les astrologues peuvent 
prédire les maladies et les épidémies à venir , comme il 
est constant , dit-il , qu'ils ont prédit la syphilis appelée mal 
français j, longtemps avant qu'elle apparût ? » (Je cite ici 
cette étrange assertion, bien que., dans tout le reste de ses 
œuvres , l'auteur n'en dise plus un mot. ) 

Voilà donc Fracastor arrivé en face de l'Astrologie, cette 



ÉTUDE SUR FRACASTOÏÏ. l\l 

chimère de son siècle, cette erreur si profondément en- 
racinée dans l'esprit de ses contemporains. Voyons com- 
ment il s'est tiré d'une lutte où l'imagination du poète se 
trouvait aux prises avec le bon sens du médecin. 

« Il ne peut descendre du ciel, dit Fracastor, que des 
choses immatérielles (spiritualia), telles que la lumière., 
etc. — Nous dirions aujourd'hui : Fluides impondérables , 
lumière 3 calorique;, électricité. — Partant, le ciel ne peut 
tirer de soi aucune contagion. Mais rien ne s'oppose à 
ce qu'il engendre accidentellement la contagion. Ainsi, 
suivant l'état du ciel , suivant l'éloignement ou la proxi- 
mité où certains astres se trouvent de notre planète s il 
survient des modifications profondes dans l'atmosphère. 
Si elle reçoit une plus grande chaleur , il en résulte une 
production plus intense de vapeurs., d'exhalaisons terres- 
tres ou marines , de corruptions ou nouvelles ou accou- 
tumées , ou restreintes ou très-étendues. »• 

« Ces phénomènes ont avec l'état du ciel des rapports 
de cause à effet. Donc , les astrologues et les savants , en 
calculant la marche des astres , en prévoyant Zeurs révo- 
lutions , peuvent connaître et prédire les effets que ces as- 
tres détermineront. » 

«D'autres faits, tels que ceux de la contagion s s'ils 
accompagnent souvent les phénomènes dérivant directe» 



/|.2 KTUDE SUR FRACASTOR. 

ment des astres , peuvent donc être produits accidentelle- 
ment par ces mêmes astres. Car une chose peut n'arriver 
que par accident , et cependant arriver d'ordinaire. » 

« Il est surtout une disposition des astres qui détermine 
de grands et de nouveaux prodiges , à savoir, lorsque plu- 
sieurs planètes se réunissent en un seul lieu , principale- 
ment sous le signe de ces étoiles qu'on nomme fixes. 11 
est rare que ce concours , cette conjonction n'enfante pas 
quelque événement extraordinaire. » 

Avec quelle prudente réserve, par quel fil délié Fiaseas- 
tor ne rattache-t-il pas les maladies épidémiques et les 
épidémies contagieuses à l'influence sidérale? y a-t-iî 
réellement bien loin de cette manière d'envisager un tel 
sujet à celle qui a cours aujourd'hui, relativement aux 
constitutions médicales ? 

Les phénomènes météréologiques ne règlent-ils pas la 
nature des saisons ; la nature des saisons, celle des ma- 
ladies régnantes? De telle variation météréologique , de 
telle saison ne peut-il pas s'ensuivre une épidémie de fiè- 
vre thyphoïde , par exemple? Cette fièvre ne peut-elle pas 
former un foyer d'infection où la maladie s'élèvera jus- 
qu'à la puissance contagieuse , et sera transportée d'une 
ferme à une autre , d'un hameau à la ville voisine (comme 
le docteur Gendronla démontré)? 



ÉTUDE SUR FRx\CASTOR. 4> 

De la persistance de tel état de l'atmosphère, ne peut-on 
pas prévoir et annoncer la venue de telle maladie ? Ainsi 
restreinte dans les bornes que lui assigne Fracastor , rela- 
tivement aux astres , et appuyée sur l'observation des 
phénomènes météréologiques , l'astrologie formera la 
science des constitutions médicales. 

Cette science n'est point , comme on le voit, aussi 
moderne qu'on pourrait se l'imaginer; et au risque d'en- 
courir le reproche de prêter , comme panégyriste , toutes 
les perfections à l'auteur dont j'ai entrepris d'analyser les 
ouvrages 3 je me hasarderai à trouver, dans ce passage de 
Fracastor , le germe de la doctrine sur les constitutions 
médicales. 

« Les maladies contagieuses sont certainement annon- 
cées par des indices : les uns en présagent la prochaine 
venue, les autres en révèlent la présence. Le& premiers 
se tirent soit du ciel , soit de l'air , soit de tout ce qui se 
passe sur la terre et dans les eaux. Il est des indices pres- 
que toujours sûrs y d'autres ne le sont que souvent ; car 
en pareille chose le pronostic ne saurait se baser que sur 
des probabilités. » 

« Les signes des épidémies contagieuses futures sontr 
i° dans le ciel : la conjonction des planètes en un même 
point , austral ou septentrional , surtout sous le signe des 
étoiles fixes, ainsi qu'il vient d'être dit plus haut. » 



44 ETUDE SCR FRACASTOR. 

« 2° Dans l'air: de grands et fréquents embrasements; 
la chute des astres (étoiles filantes); l'apparition d'une co- 
mète ; la production de divers autres météores ; la persis- 
tance des vents du midi; certaines vapeurs sombres., lors- 
qu'elles restent, durant un temps trop long, dans certaines 
régions ; une atmosphère grise et pulvérulente, qui étend 

un voile lugubre entre le soleil et la terre » 

« 3° Dans les eaux : le débordement des fleuves 3 le 
dessèchement des étangs, etc. » 

« 4° Sur la terre : l'apparition de ces nuées d'insectes 
qui, après avoir ravagé tout un pays, peuvent déterminer 
par la putréfaction de leurs cadavres des foyers d'infection 
et de contagion. C'est ce qui arriva en Afrique en l'an 1 1 8, 
en France en l'an 864 s en Italie en 1 47^- Les corps non 
ensevelis des soldats morts dans les combats, deviennent 
une source semblable de maladies pestilentielles. » 

« L'usage trop fréquent de certains aliments produit 
soit l'éléphantiasis , soit le charbon , ou toute autre mala- 
ladie. » 

« On peut présumer l'approche d'une maladie conta- 
gieuse, lorsqu'un grand nombre d'animaux quittent le sein 
de la terre, leur demeure habituelle ; — ou lorsque de fré- 
quents tremblements de terre agitent notre globe : soit 
que les exhalaisons renfermées dans le sol acquièrent , en 



KTUDE SUR FRACASTOR. 4^ 

se répandant au dehors, des qualités nuisibles; soit que 
les secousses proviennent des émanations délétères qui , 
se formant dans le sein de la terre , le déchirent et s'en 
échappent. » 

« Sœpe exiguus mus 

Augurium tibi triste dabit , tellure sub ima 
Quem non ullus amor tenuit , sed in aéra apertum 
Erupit scrobibus , vitseque , atque immemor usus, 
Et parvos natos , etdulcia tecta relinquit. 
Ipsa etiatïi tellus, ceu non ignara futuri , 
Cuin trerait , atque intus gravida suspirat ab alvo , 
Signa dabit : tremuere urbes , et vertice toto 
Formidavit Atbos , tremuitque sub sequore Nereus » 

Je termine, par la citation de ces vers, l'aperçu que je 
viens de donner du système de Fracastor sur les maladies 
contagieuses. Je n'ai pas cru devoir suivre le médecin 
de Vérone dans l'application qu'il fait des généralités pré- 
cédentes à chaque maladie contagieuse en particulier, ni 
entrer dans aucun détail sur les moyens curatifs qu'il a 
indiqués; c'eût été trop m 'étendre au-delà du cadre d'une 
simple étude. 

Il me reste à apprécier Fracastor comme poète. Nous 
avons de lui , outre quelques poésies légères , trois poè- 
mes : La Syphilis, Alcon, et Joseph: ce dernier est resté 
inachevé. 



l\C) ÉTUDE SUR FRACASTOR. 

Alcon , sive de cura canum vcnatlcorum , est tout-à-fait 
digne de l'auteur de la Syphilis ; il y est traité de l'art d'é- 
lever les chiens de chasse, de distinguer leurs races si di- 
verses , de reconnaître leurs qualités , les maladies aux- 
quelles ils sont sujets, le traitement qui convient à cha- 
cune d'elles, et tout cela dans un style que n'aurait peut- 
être pas désavoué la plume de Virgile. 

Car si Fracastor eut beaucoup de réputation comme mé- 
decin , il en a plus encore comme poète. Son poème sur la 
Syphilis l'a placé au premier rang des auteurs modernes qui 
ont écrit en vers latins. Les Italiens estiment cet ouvrage 
à l'égal des Géorgiques. Nous nous bornerons ici à dire, 
avec les juges les plus compétents, soit étrangers, soit 
français, et surtout avec notre illustre compatriote M. Bar- 
thélémy (0 , que l'œuvre admirable de Jérôme Fracastor 
étincelle de nombreuses beautés empreintes d'une poésie 
vraiment antique et toute virgilienne. 

Il est en effet généralement reconnu que nul, mieux 
que Fracastor, n'a marché sur les traces du grand poète 
latin, et ne rappelle, avec autant de bonheur, la pureté 
de langage des écrivains du siècle d'Auguste. 

Ce qui est également digne de remarque, c'est qu'à la 
mâle vigueur du style, l'auteur de la Syphilis a toujours 

(1) Voir la préface du poème de M. Barthélémy sur la Syphilis. 



ETUDE SUR FRACASTOR. L\-j 

joint la chasteté des expressions. On a dit que le latin dans les 
mots brave l'honnêteté. Ce n'est certes pas aux vers de Fracas- 
tor quepeut s'appliquer cet aphorisme. Écrivain non moins 
élégant que circonspect , il a su contenir dans les bornes 
du plus pudique langage un sujet qui paraissait forcément 
devoir s'en écarter. Enfin , et nous ne craignons pas d'être 
démenti, si le poète, dont nous hasardons la traduction , 
a fixé depuis longtemps les regards des amis de l'huma- 
nité , il peut aussi, avec toute sécurité , être mis sous les 
yeux des véritables amis des mœurs. 

Quant au fond du système de l'auteur , nous nous 
arrêterons peu aux erreurs de physique qui lui servent 
d'échafaudage; il est pourtant à présumer qu'en attribuant 
à l'influence planétaire un mal dont l'origine n'est pas 
tout-à-fait si élevée , Fracastor ne s'est livré qu'à un jeu 
d'esprit , à une simple fiction. On a vu précédemment 
avec quelle réserve il admet l'action des astres dans la 
formation des épidémies. 

L'Astrologie était alors regardée comme une science 
positive, non-seulement par le vulgaire, mais encore par 
les personnes les plus distinguées. La médecine empiri- 
que en tirait quelque fois aide et secours, afin d'expliquer, 
ou, pour mieux dire, d'obscurcir les faits naturels dont 
les causes échappaient à la sagacité humaine. Le premier 



48 ihTIDE SUR FRACASTOR. 

livre de la Syphilis abonde en théories astrologiques. Le 
temps a fait justice de ces aberrations. Cependant on peut 
dire que Fracastor , tout en restant fidèle , comme poète, 
au merveilleux de la mythologie, a su le présenter sous 
une face nouvelle, en transportant l'olympe du paganisme 
dans le ciel planétaire des astrologues du moyen âge, et 
en identifiant Jupiter, Mars, et Saturne avec les astres qui 
portent leurs noms. Ces fictions, que le goût moderne 
pourrait trouver froides et surannées, apparaissent d'ail- 
leurs,, dans le texte ^ si resplendissantes de poésie, que l'œil 
le plus sévère en est ébloui , et que la critique est dés- 
armée. 

Nous ajouterons , en terminant cette étude, que la 
féconde imagination de Fracastor n'a pas reculé devant 
un obstacle presque insurmontable : celui d'introduire 
dans son œuvre la thérapeutique de la Syphilis. Assuré- 
ment des prescriptions médicales ne sont guère suscepti- 
bles d'une élégante poésie; il a néanmoins réussi à leur 
donner cet ornement. Les reproduire avec le même charme, 
dans une traduction , c'était au-dessus de nos forces. 
Nous pouvons l'avouer, cette partie de notre travail a été 
la plus ingrate , la plus rebelle. Mais le sentiment de 
notre insuffisance devait-il nous arrêter , quand nous 
étions persuadé que les idées de Fracastor avaient en elles- 



ÉTUDE SLR FRACASTOR. 4g 

mêmes assez declat, pour briller encore à travers le vête- 
ment étranger dont nous entreprenions de les couvrir, et 
pour gagner, auprès de nos lecteurs, et sa cause et la nôtre? 
Puisse la critique nous tenir compte des difficultés 
inhérentes à la nature du sujet que nous avions à repro- 
duire ! puisse-t-elle ne pas trouver trop téméraire la tâche 
que nous nous sommes imposée, de retracer intégralement* 
dans une pâle copie , l'œuvre si originale , si richement 
coloriée du plus grand poète latin des temps modernes! 



Avignon, 31 Mai 1847. 



HIERONYMI FRACASTORII 

SYPHILÏDIS, 



SIVF. 



MORBI GALLICI, 

LIBRI TRES. 
AD PETRUM BEMBUM. 



LIVRE PREMIER. 



SYPHILIDIS 



LIBER PR1MUS. 



Qui casus rerum varii , quse semina morbum 
Insuetum , nec longa ulli per secula visum 
Attulerint : nostra qui tempestate per omnem 
Europam, partimque Asise, Lybiseque per urbes 
Sseviit : in Latium vero per tristia bella 
Gallorum irrupit, nomenque a gente recepit : 
Necnon et quse cura , et opis quid comperit usus , 
Magnaque in angustis hominum solertia rébus, 



LA SYPHILIS. ' 



LIVRE PREMIER 



Longtemps enseveli dans une nuit profonde, 
Le plus étrange mal revient frapper le monde: 
Des villes de Lybie aux rives de l'Euxin 
Il règne, et de l'Europe il infecte le sein. 
Du Latium 2 en deuil il envahit la terre, 
Alors que les Français y promenaient la guerre ; 

Leur nom devint son nom Je consacre mes vers 

A cet hôte imprévu de vingt climats divers. 



56 SYPHILIS. 

Et monstrata deum auxilia , et data mimera cœli 
Hinc canere , et longe sécrétas quserere causas 
Aéra per liquidum , et vasti per sidéra olympi 
Incipiam : dulci quando novitatis amore 
Correptum, placidi naturae suavibus horti 
Floribus invitant , et amantes mira Camœnae. 



Bembe, decus clarum Ausonise, si forte vacare 
Consultis Léo te à magnis paulisper , et alta 
Rerum mole sinit, totum qua sustinet orbem: 
Et juvat ad dulces paulum secedere Musas : 
Ne nostros contemne orsus , medicumque laborem , 
Quidquid id est. Deus h sec quondam dignatus Apollo est 
Et parvis quoque rébus inest sua ssepe voluptas. 
Scilicet hac tenui rerum sub imagine multum 
Naturœ, fatique subest, et grandis origo. 



LA SYPHILIS. r 3J 

Je dirai quel concours d'influences occultes 
Dans ce siècle de fer nous livre à ses insultes, 
Et comment, à son tour, l'homme victorieux, 
Aidé de son génie et du secours des dieux , 

S'arma pour le dompter d'héroïques ressources 

En sondant le mystère où se cachent ses sources, 

Je vais interroger la profondeur des airs 

Et les astres errants dont les cieux sont couverts. 

J'ouvre devant mes pas une route nouvelle : 

Dans le champ merveilleux où l'inconnu m'appelle, 

Puissent les doctes sœurs me guider, et leur main 

De poétiques fleurs émailler mon chemin ! 

Illustre Cardinal 3 , honneur de l'Italie , 
Si Léon 4 le permet, pour un instant oublie 
Le jDesant gouvernail de ce monde chrétien 
Dont son puissant génie est le ferme soutien , 
Bembo , prête à ma voix une indulgente oreille , 
Accueille ce tribut , fruit d'une longue veille , 

Sans crainte tu le peux Flambeau de l'univers 

Autrefois Apollon cultiva l'art des vers. 

Au plus frivole objet quelque intérêt s'attache ; 

Ainsi dans mes tableaux un faible voile cache 



58 



SYPHILIS. 



Tu mihi , quse rerttm causas , quse sidéra noscis , 
Et cœli effectus varios, atque aeris oras, 
Uranie , ( sic dum puro spatiaris Olympo , 
Metirisque vagi lucentes setheris ignés , 
Concentu tibi divino cita sidéra plaudant) 
Ipsa ades, etmecum placidas, dea, lude per umbras, 
Dum tenues aura? , dum myrtea silva canenti 
Aspirât , resonatque cavis Benacus ab antris. 



Die, dea, quse causa? nobis post secula tanta 
Insolitam peperere luem? num tempore ab illo 
Vecta mari occiduo nostrum pervenit in orbem , 
Ex quo lecta manus solvens de littore Ibero 
Ausa fretum tentare , vagique incognita ponti est 



LA. SYPHILIS. 69 

Les lois de la nature et les heureux secrets 
Qui doivent du destin conjurer les arrêts. 

O toi, dont le compas a mesuré leur route 
Aux mille feux semés sur la céleste voûte , 
Toi , dont le char divin dirige dans les cieux 
De ces mondes flottants le chœur harmonieux , 
Montre-nous, Uranie, et les causes secrètes 
Qui règlent notre sort sur le cours des planètes , 
Et, suivant le climat, les ans et les saisons, 
Comment l'air se remplit d'invisibles poisons. 
Descends auprès de moi sous cet ombrage humide, 
Déesse, et que ton art à mes essais préside. 
Tout m'invite à chanter ( 5) : le vent paisible et frais 
Qui joue en murmurant sous ces myrtes épais , 
Et le lac Benacus dont les bruyantes ondes 
Eveillent les échos dans leurs grottes profondes. 

Muse , révèle-moi de quel germe est venu 
Un mal qui , parmi nous , fut longtemps inconnu. 
De hardis nautonniers , dont la nef espagnole 
Cinglant à l'occident et vers un autre pôle 
Joignit à l'ancien monde un nouvel univers , 



Go SYPHILIS. 

OEquora , et orbe alio positas perquirere terras ? 
Illic namque ferunt alterna labe per omnes 
Id morbi regnare urbes , passimque vagari 
Perpetuo cceli vitio , atque ignoscere paucis. 
Commercine igitur causa accessisse putandum est 
Delatam contagem ad nos , quee parva sub ipsis 
Principiis , mox et vires et pabula sensim 
Suscipiens , sese in terras diffuderit omnes? 
Ut s*pe in stipulas cecidit cum forte favilla 
De face , neglectam pastor quam liquit in arvo, 
Illa quidem tenuis primum , similisque moranti 
Incedit: mox , ut paulatim iucrevit eundo, 
Tollitur, et victrix messem populatur et agros , 
Vicinumque nemus , flammasque sub .sethera jactat. 
Dat sonitum longe crepitans Jovis avia silva , 
Et cœlum late circum campique relucent. 

At vero , si rite fidem observata merentur , 
Non ita censendum : nec certe credere par est 
Esse peregrinam nobis, transque aequora vectam 
Contagem : quoniam in primis ostendere multos 
Possumus, attaetu qui iiullius liane tamenipsam 
Sponte sua sensere luem , primique tulere. 



LA SYPHILIS. 



Nous l'ont-ils apporté des Atlantiques mers. 
Est-il vrai qu'en ces lieux et sous un ciel funeste 
On ait vu de tout temps éclater cette peste , 
Et que peu d'habitants échappent à ses coups? 
Le commerce aurait-il introduit parmi nous 
Le mal qui faible , obscur , cachant son origine 

A dans toute l'Europe étendu sa racine? 

Du flambeau mal éteint d'un pâtre ainsi souvent 
Une étincelle tombe abandonnée au vent. 
Sur les chaumes d'abord à pas lents l'incendie 
Chemine, mais bientôt de sa flamme agrandie 
Il embrasse, vainqueur, les prés et les guérets, 
Court sur les monts voisins envahir les forêts , 
Et couvre au loin la terre aride et consumée , 
De sinistres clartés, de bruit et de fumée. 



D'irrécusables faits 6 si j'écoute la voix, 
Un tel mal n'était pas étranger sous nos toits ; 
De sa contagion nul vaisseau n'est complice , 
Et j'ai vu bien souvent, hors du sentier du vice , 
Dans un sein vierge encore et pourtant condamné 
Eclore du poison le germe spontané. 7 



Gx SYPHILIS. 

Prseterea et tantum terramm tempore parvo 
Contages non una simul potuisset obire. 
Aspice per Latii populos, quique herbida Sagra? 
Pascua, et Ausonios saltus, et Iapigis orae 
Arva colunt: specta, Tiberis qua labitur, et qua 
Eridanus, centum fluviis comitatus in aequor, 
Cent u m urbes rigat , et placidis interfluit undis : 
Uno nonne vides ut tempore pestis in oranes 
Sseviit? ut sortem pariter trangesimus imam? 
Quinetiam externos eadem per tempora primum 
Excepisse ferunt : nec eam cognovit Ibera 
Gens prius, ignotuni quœ scindere puppibus œquor 
Ausa fuit , quam quos disterminat alta Pyrene , 
Atque fréta , atque Alpes cingunt , Rhenusquebicornis : 
Quam reliqui , quos lata tenet gelida ora sub Arcto. 
Tempore non alio , Pœni , sensistis , et omnes 
Qui lsetam iEgyptum metitis, feeundaque Nilo 
Arva, et palmiferœ silvas tondetis Idumes. 
Quse cum sic babeant sese, nempe altius isti 
Principium labi , rerumque latentior ordo , 
(Ni fallor) graviorque subest, et major origo. 



LA SYPHILIS. 63 

Par le contact transmis jamais pareils symptômes 
N'eussent en peu de temps frappé tant de royaumes ; 
Jamais de ce fléau l'impitoyable main 

N'eût à la fois pesé sur tout le genre humain 

De notre Latium 8 aux montagnes lointaines 

Dont la double Calabre entrecoupe ses plaines , 

Desboisdel'Ausonie aux champs où, dans son cours, 

La Sagre se dessine en verdoyants contours , 

Des rivages du Tibre et du sein des cent villes 

Que baigne l'Eridan de ses ondes tranquilles , 

L'Eridan qui , grossi de cent fleuves vassaux 

Va porter à la mer le tribut de leurs eaux ; 

De ces points opposés une voix unanime 

Monte comme le cri d'une seule victime , 

Et nous dit que du mal l'inflexible courroux 

A nos seules cités ne borna pas ses coups. 

Le jour qui , sous nos toits , vit le fléau paraître , 

Aux bords les plus lointains aussitôt le vit naître. 

Les peuples espagnols , dont les fiers matelots 

D'une mer ignorée affrontèrent les flots , 

Ne précédèrent pas dans ce champ de souffrance 

Les peuples d'Italie ou les peuples de France , 

Ni ceux que la nature exile au sein des mers , 



64 SYPHILIS. 



Principio quaeque in terris , quaeque œthere in alto 
Atque mari in magno Natura educit in auras , 
Cuncta quidem nec sorte una , nec legibus isdem 
Proveniunt; sedenim, quorum primordia constant 
E paucis , crebro ac passim pars magna creantur : 
Rarius ast alia apparent, et non nisi certis 
Temporibusve , locisve, quibus violentior ortus ? 



LA. SYPHILIS. 65 

Ni ceux sur qui le Rhin étend ses bras ouverts , 

Ni l'habitant du nord que d'un manteau de neige 

Un éternel hiver en vain couvre et protège. 

Par cette lèpre alors furent aussi flétris 

Et ceux qui de Carthage habitent les débris ; 

Ceux qui peuplent la rive où le Nil de son onde 

Prodigue les trésors aux sillons qu'il inonde , 

Et ceux enfin pour qui l'Idumée au désert 

Voit mûrir les doux fruits du palmier toujours vert. 

Lorsqu'un tel mal éclate et dans sa violence 

Sur l'univers entier au même instant s'élance , 

A la règle commune il échappe , et je dois , 

Rattachant son principe à de plus hautes lois , 

Demander le secret de ses effets bizarres 

A l'étrange concours des causes les plus rares. 

Tous les êtres créés , soit qu'ils peuplent le sol , 

Soit qu'ils sillonnent l'air dans leur rapide vol , 

Soitqu'ils couvrent des merslesplainestransparentes, 

Ont des destins divers et des lois différentes. 

Les plus simples d'entre eux incessamment éclos 

Inondent et les airs et la terre et les flots ; 

A ceux qui sont formés de diverses substances 

5 



GG SYPHILIS. 

Et longe sitaprincipia: ac non nnlla, prius quam 
Erumpant tenebris et opaco carcere noctis , 
Mille trahunt annos, spatiosaque seeula poscnnt: 
Tanta vi coeunt genitalia semina in unum. 
Ergo et morborum quoniam non omnibus una 
Nascendi est ratio, facilis pars maximavisu est, 
Et faciles ortus habet, et primordia prsesto. 
Rarius emergunt aîii , et post tempore longo 
Difficiles causas, et inextricabile fatum , 
Et sero potuere altas superare tenebras- 
Sic Elephas sacer Ausoniis incognitus oris , 
Sic Lichen latuere diu , quibus incola Nili 
Gens tantum , regioque omnis vicina laborat. 
De génère hoc est dira lues, qua? imper in auras 
Exiit, et tandem sese caligine ab atra 
Exemit, durosque ortus, et vincul-a rupit. 
Quam taraen (aeternum quoniam dilabitur sevum) 
Non semel in terris visam , sed saepe fuisse 
Ducendum est, quamquam nobis nec nomine nota 
Hactenus illa fuit: quoniam longseva vetustas 
Cuncta situ involvens , et res , et nomma delet ; 
Nec monumenta patrum seri videre nepotes. 



LA SYPHILIS. C7 

Pour naître il faut le temps , le lieu, les circonstances; 

De lents enfantements d'autres qui sont le fruit 

Restent emprisonnés dans une longue nuit , 

Et veulent que vingt fois les siècles recommencent, 

Pour qu'en un tout vivant leurs germes se condensent. 

Ainsi du genre humain se succèdent les maux, 

Différents d'origine , en leur marche inégaux ; 

Tel UÊléphas* sacré que FAusonie ignore, 

Le Lichen 10 , maux cruels qui se cachent encore 

Aux rivages brûlants arrosés par le Nil ; 

Tel était ce fléau dont le poison subtil , 

Par l'ordre du destin longtemps plongé dans l'ombre, 

Vient frapper aujourd'hui des victimes sans nombre. 

Car il n'est pas nouveau: seul son nom dans l'oubli 

D'âge en âge ignoré dormait enseveli. 

Sous la marche du temps ainsi quand tout s'efface, 

Bientôt de leurs aïeux les fds perdent la trace. 



5. 



68 SYPHILIS. 

Oceano tamen in magno sub sole cadente > 
Qua misera inventum nuper gens accolit orbem , 
Passim oritur , nullisque locis non cognita vulgo est. 
Usque adeo rerum causse, atque exordia prima 
Et cœlo variare , et longo tempore possunt. 
Quodque illis fert sponte aer>, et idonea tellus, 
Hue tandem annorum nobis longa attulit aetas. 
Cujus forte suo si cunctas ordine causas 
Nosse cupis , magni primum circumspice mundi 
Quantum hoc infecit vitium , quot adiverit urbes. 
Cumque animadvertas tam vastae semina labis 
Esse nec in terrse gremio , nec in sequore posse , 
Haud dubie tecum statuas reputesque , necesse est , 
Principium , sedemque mali consistere in ipso 
Aère , qui terras circum diffunditur omnes , 
Qui nobis sese insinuât per corpora ubique , 
Suetus et lias generi viventum immittere pestes. 
Aer quippe pater rerum est , et originis auctor. 
Idem saepe graves morbos mortalibus affert , 
Multimode natus tabescere corpore molli , 
Et facile affectus capere, atque inferre receptos. 
Nunc vero , quonam ille modo contagia traxit , 



LÀ SYPHILIS. 69 

Mais c'est à l'occident des Atlantiques mers, 

Sur ces bords malheureux récemment découverts , 

Que l'on voit librement la contagion naître, 

Et comme un mal vulgaire en tout temps apparaître. 

Diversité bizarre , étranges résultats , 

Inexplicable jeu des ans et des climats ! 

Il nait là , comme un fruit de ces tristes rivages , 
Le mal que parmi nous ont enfanté les âges. 
Enfin , de ses effets , votre esprit curieux 
Cherche-t-il à saisir l'agent mystérieux? 
Du globe où nous vivons explorez la surface: 
Partout de ce fléau s'y reconnaît la trace. 
Ah ! si sur chaque peuple et dans chaque cité 
Non moins prompt que l'éclair le germe en est porté , 
N'allez pas, incertain , chercher sa source immonde 
Dans les flancs de la terre ou dans le sein de l'onde; 
Sa source est dans l'air seul dont chaque flot malsain 
Pèse sur notre corps et baigne notre sein ; 
Dans l'air qui , répandu sur la nature entière , 
De ces calamités est la cause première.. 
De tout être vivant principe créateur , 
L'air , prompt à s'imprégner du ferment corrupteur , 



70 SYPHILIS. 

Accipe: quid mutare queant labentia seela, 



In primis tum Sol rutilus , tum sidéra cuncta 
Tellurem , liquidasque auras , atque œquora ponti 
Immutant, agitantque: utque ipso sidéra cn j lo 
Mutavere vicem , et sedes liquere priores , 
Sic elementa modis variis se grandia vertunt. 



Aspice , ut , hibernus rapidos ubi flexit in austrun 
Phœbus equos, nostrumque videt depressior orbein. 
Bruma riget , duratque gelu , spargitque pruina 
Tellurem , et gelida glacie vaga flumina sistit. 
Idem , .ubi nos cancro proprior spectavit ab alto , 
Urit agros , arent nemora , et sitientia prata , 
Siccaque pulvereis œstas squallescit in arvis. 



LA SYPHILIS.. 7ï 

Dans sa niasse fluide est vicié sans peine, 
Et des maux qu'il reçut frappe l'espèce humaine, 
Apprends donc par quel mode il peut les recevoir, 
Et des siècles quel est l'invincible pouvoir. 

Ainsi que le soleil, les nombreuses planètes, 
Des volontés du ciel fidèles interprètes ai , 
Règlent les mouvements et les troubles divers 
Qui doivent agiter l'air, la terre et les mers. 
Quand ces astres épars sur les célestes voûtes 
Ont pris une autre place et de nouvelles routes , 
Soumis à leur empire alors les éléments 
Subissent à leur tour de profonds changements. 

Au solstice d'hiver, dès que Phébus dirige 

Vers le pôle du sud son rapide quadrige, 

Et lance à notre sphère un oblique regard , 

Le ciel est assombri par un épais brouillard ; 

Sur le sol resserré la neige s'amoncelle. 

Aux arbres effeuillés la gelée étincelle, 

Et le fleuve bientôt par le froid condensé 

S'arrête dans sa course immobile et glacé. 

Dès qu'il entre -au cancer , plus près de notre monde , 



72 SYPHILIS. 



Nec dubium , quin et noctis nitor , aurea Luna , 
Cui maria alta, omnis cui rerum obtempérât humor : 
Quin et Saturni grave sidus , et sequior orbi 
Stella Jovis : quin pulchra Venusque et Martius ignis 7 
Ac reliqua astra etiam mutent elementa, trahantque 
Perpetuum , et late magnos dent undique motus : 
Prœcipue sedem si quando plurima in unam 
Convenere , suo vel multum dévia cursu 
Longe alias tenuere vias. Haec scilicet annis 
Pluribus , et rapidi post multa volumina cœli 
Eveniunt , dis fata modis volventibus istis. 



LA. SYPHILIS. 7 . 

Si de feux plus directs le soleil nous inonde , 
Il dessèche nos champs , il brûle nos guérets , 
A nos bois il ravit et l'ombrage et le frais ; 
L'herbe des prés jaunit , et la nature entière 
Voit son éclat souillé par des flots de poussière. 

Nul doute que Phébé , dont le disque changeant 
Illumine la nuit de ses rayons d'argent , 
Et retient sous sa loi les mers , et tout l'humide 
Qui pénètre les corps et flotte dans le vide ; 
Nul doute que Saturne aux sinistres regards , 
Jupiter plus propice aux mortels , Vénus , Mars, 
Chaque planète enfin contre nous ne conspire , 
Et sur les éléments n'exerce son empire : 
Surtout si convergeant vers quelque point des cieux, 
Deux planètes mêlaient leur cours pernicieux , 
Et qu'intervertissant leur marche naturelle 
On les vît parcourir une orbite nouvelle. 
Mais il faut bien des fois et durant de longs jours 
Que des saisons le ciel reproduise le cours , 
Pour que les dieux ainsi suscitant des désastres ? 
Suspendent nos destins à la marche des astres, 



74 syphilis. 

Ut vero evenisse datum est , niimerumque diesque 
Exegere suos , prœfixaque tempora fatis , 
Proh ! quanta aerios tractus , sa! sa aequora quanta , 
Telluremque manent ! alibi quippe omnia late 
Cogentur spatia in nubes , cœlum imbribus omne 
Solvetur , summisque voluti montibus amnes 
Prœcipites secum silvas , secum aspera saxa , 
Secum armenta trabent : médius pater impete magno 
Aut Padus, aut Ganges super et nemora alta , domosque 
Turbidus , œquabit pelago fréta lata sonante. 
^Estâtes alibi magnée condentur , et ipsce 
Flumina speluncis flebimt arentia Nymphse. 
Aut venti cuncta invertent , aut obice clausi 
Excu tient tell iirem imam, et cura turribus urbes. 
Forsitan et tempus veniet , poscentibus olim 
Natura, fatisque de uni , cura non modo tellus 
Nunc culta , aut obducta mari , aut déserta jaeebit , 
Verum etiam sol ipse novum (quis credere possit ! ) 
Curret iter , sua nec per tempora diffluet annus. 
Ast insueti eestus , insuetaque frigora mundo 
Insurgent , et certa dies animalia terris 
Monstrabit nova , naseentur pecudesque ferseque 



LA SYPHILIS. "y 5 



Alors donc que le temps d'an pas lent mais certain 
A mesuré les jours prescrits par le destin , 
Lorsque l'événement enchaîné d'âge en âge, 
Secouant ses liens les rompt et s'en dégage , 
L'heure fatale sonne , et de terribles maux 
Envahissent les airs , les terres et les eaux. 
De nuages pressés ici le ciel se couvre, 
Et pour vomir la pluie à torrents, il s'entrouvre. 
De la cime des monts les fleuves élancés 
Entraînent en grondant les arbres fracassés , 
Et dans les champs surpris par leur subite approche, 
Ecrasent les troupeaux sous des quartiers de roche. 
Le superbe Eridan , le Gange impétueux , 
Lançant hors de leur lit des flots tumultueux , 
Engloutiront soudain les maisons en ruines , 
Submergeront les bois , franchiront les collines , 
Et, par l'immensité des espaces couverts, 
Sembleront égaler l'immensité des mers. 
Là , sous un ciel en feu , les Nymphes éplorées 
Verront leurs ondes fuir dans l'air évaporées. 
Les vents dévasteront le monde , et leur fureur 
De ces calamités redoublera l'horreur. 



76 SYPHILIS. 

Sponte sua , primaque animas ab origine sument. 
Forsitan et majora audens producere tellus 
Cœumque , Enceladumque f'eret , magnumque Typhœa, 
Ausuros patrio superos detrudere cœlo , 
Gonvulsumque Ossan nemoroso imponere Olympo. 



Quœ eum perspicias , nihil est , cur tempore certo 
Admirare novis magnum marcescere morbis 



LA SYPHILIS. 77 

L'ouragan , de la terre ébranlant les entrailles , 
Abattra des cités les tours et les murailles. 
Peut-être, hélas! un jour viendra , jour de courroux, 
Maudit par la nature et par les dieux jaloux , 
Où la terre , aujourd'hui de végétaux couverte , 
Disparaîtra sous Fonde ou languira déserte ; 
Où le soleil , courant sur d'autres horizons , 
Changera tout à coup le cercle des saisons ; 
Des froids inattendus , des chaleurs insolites 
Paraîtront hors du cours des époques prescrites ; 
Sur de nouveaux terrains et sous des cieux nouveaux, 
De troupeaux innocents , de cruels animaux 
D'autres races naîtront de ce désordre extrême , 
Et puiseront la vie à la source suprême. 
Qui sait si , dans l'orgueil de ces enfantements , 
La terre , fécondant d'antiques ossements, 
Ne ranimera pas un Cée , un Encelade , 
Un Typhée aux cent bras , gigantesque peuplade , 
Qui , pour reconquérir le ciel qui les chassa , 
Entasseraient encore Olympe sur Ossa ? 

Ce lugubre avenir , à vous s'il se révèle , 
Douterez vous que l'air en son sein ne recèle 



78 SYPHILIS. 

Aéra , contagesque novas viventibus œgris 
Sidère sub certo fieri , et per secula longa. 



Bis centum fluxere anni , cum flammea Marte 
Lumina Saturno tristi immiscente, per omnes 
Aurorse populos , per quae rigat sequora Ganges , 
Insolita exarsit febris , quœ pectore anhelo 
Sanguineum sputum exagitans (mirabile visu !) 
Quarta luce frequens fato perdebat acerbo. 
ïlla eadem Assyrise gentes , et Persidos , et quœ 
Euphratem , Tigrimque bibunt , post tempore parvo 
Corripuit, ditesque Arabas , mollemque Canopum. 
Inde Phrygas , inde et misérum trans œquora vecta 
Infecit Latium , atque Europa seviit omni. 



Ergp âge jam mecum , semper sese sethera cire uni 



LA SYPHILIS^ "X) 

D'im'mal contagieux les ferments inconnus , 
Et qu'il ne verse enfin , quand les jours sont venus, 
Aux mortels condamnés par les signes funestes , 
Et des poisons nouveaux et de nouvelles pestes ? 

Deux siècles avant nous 12 , tandis que dans les cieux 
Saturne et Mars joignaient leurs chars silencieux , 
Chez les peuples voisins des lieux où naît l'aurore , 
Aux plaines que le Gange enrichit ou dévore , 
Une fièvre inconnue éclata , qui longtemps 
Du monde épouvanté frappa les habitants. 
Des poumons sans haleine et de la gorge aride 
Elle faisait jaillir un sang noir et fétide. 
Souvent dans un accès plus rapide et plus fort , 
Le quatrième jour elle donnait la mort. 
Cette fièvre envahit l'Assyrie et la Perse , 
Les fertiles pays que l'Euplirate traverse , 
Ceux que Daigne le Tigre , et sous un ciel plus doux , 
L'Arabie et Canope 13 ; enfin jusque sur nous 
Que vainement des mers protégeait l'étendue , 
Et dans toute l'Europe on la vit répandue. 

Maintenant, avec moi vers le séjour des dieux 



8o SYPHILIS. 

Volventem , superumque domos, ardentiaque astra 
Contemplare , animumque agitans per cuncta, require 
Quis status illorum fuerit , quœ signa dedere 
Sidéra , quid nostris cœlum portenderit annis. 
Hinc etenim tibi forte novae contagis origo 
Omnis, et eventus tanti via prima patescet. 
Aspice candentes magni qua Cancer Olympi 
Excubat ante fores , et brachia pandit aperta. 
Hinc dîrse faciès, hinc se diversa malorum 
Ostendent portenta : una hac sub parte videbis 
Magna coisse simul radiis ardentibus astra , 
Et conjuratas sparsisse per aéra flammas : 
Flammas , quas longe tumulo Sirenis ab alto 
Prospiciens senior vates , quem dia per omnes 
Cœlicolumque domos duxit , docuitque futura 
Uranie : Miseras , inquit, defendite terras, 
O superi ! Insolitam video per inania ferri 
Illuviem, et magnos cœli tabescere tractus. 
Bellaetiam Enropœ misera?, bella impia , et agros 
Ausonia? passim currentes sanguine cerno. 
Dixit , et illa etiam scriptis ventura notavit. 



LA SYPHILIS. OI 

Élevez vos regards et contemplez les lieux 

Où sur lui-même l'air se meut et tourbillonne , 

Et que chaque planète en sens divers sillonne. 

Examinez le point où se joignit leur cours , 

Les présages qu'offrit leur néfaste concours , 

Quel fut l'état du ciel et quelles destinées 

Son aspect menaçant prédit à nos années ; 

A vous peut-être alors pourra se dévoiler 

L'origine du mal qui vient nous accabler. 

Observez le cancer : ouvrant ses bras il semble 

Défendre le palais où l'olympe s'assemble. 

C'est le signe perfide où de sinistres feux 

Tracent de nos malheurs le pronostic affreux , 

Le signe où ralliant leur course vagabonde 

Les grands astres naguère ont menacé le monde. 

Oh ! comme il lisait bien dans leurs feux conjurés 

Sirenis 1Ci , ce vieillard aux regards inspirés , 

Dont la voix prophétique et le puissant génie 

Evoquaient l'avenir , et quand par Uranie 

Introduit dans l'Olympe, il s'écriait : « Grands dieux ! 

« Quel déluge de maux se présente à mes yeux ! 

« Je vois l'air, altéré dans ses plaines immenses, 

« D'un étrange poison charrier les semences. 

6 



SYPHILIS 



Mos superum est , ubi secla vagus sol certaperegit , 
Ab Jove decerni fata , et cuncta ordine pandi , 
Qusecumque eventura manent terrasque , polumque. 
Quod tempus cum jam nostris venientibus annis 
Instaret , rerum summus sator , et superum rex 
Jupiter acciri socios in rébus agendis 
Saturnum, Martemque jubet : bipatentia Cancer 
Limina portarum reserat , disque atria pandit. 
Gonveniunt, quibus est fatorum cura gerenda. 
Impiger ante alios flammis ferroque coruscans 
Bellipotens Mavors , animis cui prœlia et arma , 
Vindictaeque manent , et ovantes sanguine ciedes. 
Post placidus curru iuvectus rex Jupiter aureo 
Tnsequitur , (ni fata obstent) pater omnibus aequus. 
Postremus , longaque via tardatus et annis , 
Faîcifer accedit senior^ qui haud immemorirse 



LA SYPHILIS. 83 

« Je vois la guerre impie à d'horribles combats 

« De l'Europe en délire entraîner les états ! 

« O terre des Latins ! ta campagne féconde 

& Disparaît sous le sang qui par torrents l'inonde ! » 

Il disait, et sa main consignait en tremblant 

Dans un fatal écrit ce tableau désolant. 

Quand le soleil , du haut des célestes demeures , 15 

Aux siècles accomplis a mesuré leurs heures , 

Un usage éternel veut que le roi des dieux 

Règle le sort futur de la terre et des cieux. 

Notre âge ramenant cette funeste époque , 

Jupiter, créateur de l'univers , convoque 

Saturne et Mars , afin qu'aidé de leur secours 

D'un nouvel avenir il ordonne le cours. 

Le Cancer, gardien de l'enceinte sacrée, 

Ouvre le double airain qui défendait l'entrée ; 

Alors les Immortels s'assemblent le premier, 

Couronné des éclairs de son rouge cimier , 

Mars arrive , appelant les combats, le ravage , 

La victoire que donne un immense carnage. 

Jupiter le suivait sur un char d'or porté , 

Roi paisible , pour tous père plein d'équité , 

6. 



84 SYPHILIS. 

In natum veteris , nato et parère recusans , 
Ssepe etiam cessit rétro , et vestigia torsit , 
Multa minans, multaque animo indignatus iniquo. 
Jupiter at solio ex alto , quo se solet uno 
Tollere , percenset fata, et ventura resolvit , 
Multum infelicis miserans incommoda terra? , 
Bellaque , fortunasque virum , casuraque rerum 
Imperia , et prsedas , adapertaque limina morti : 
In primis ignora novi contagia morbi : 
Morbi , qui humanse nulla mansuescat opis vi. 
Assensere dei reliqui : concussus Olympus 
Intremuit , tactusque novis defluxibus aether. 
Paulatim aerii tractus , et inania lata 
Accepere luem, vacuasque insuetus in auras 
Marcor iit , cœlumque tulit contagia in omne. 
Sive quod ardenti tôt concurrentibus astris 
Cum sole , e pelago multos terraque vapores 
Traxerit ignea vis , qui misti tenuibus auris 
Correptique novo vitio , contagia visu 
Perrara attulerint : aliud sive aethere ab alto 
Demissum late aerias corruperit oras. 



LA SYPHILIS. 85 

(A moins que le destin n'enchaîne sa clémence). 
Saturne , le dernier , la faux en main , s'avance ; 
La longueur de la route et le fardeau des ans 
Seuls n'ont pas de ce dieu rendu les pas pesants ; 
Le vieillard, dont le cœur couve une sourde haine,, 
Au fils qui l'outragea se soumet avec peine ; 
Indécis il s'arrête , et par mille détours 
De sa marche incertaine il prolonge le cours ,. 
Et dissimulant mal le courroux qui l'oppresse , 
En stérile menace il éclate sans cesse, 
Jupiter s'est assis sur son trône ■;■... ses mains. 
Vont à regret peser l'avenir des humains : 
Il se trouble , il gémit , car il voit à la terre 
Quels maux sont réservés : la famine , la guerre ; 
Des peuples , des états la chute et les revers ; 
L'incendie et la mort dévastant l'univers ; 
Surtout un mal nouveau dont l'implacable rage 
Doit pour l'art impuissant être un si long outrage. 
Les dieux ont prononcé;... l'Olympe est ébranlé , 
Il frémit;... dans l'éther le poison a coulé. 
La plaine aérienne et les espaces vides 
S'emplirent aussitôt d'effluves homicides 
Qui du nord au midi , du couchant au levant^ 



86 



SYPHILIS, 



Quanquamanimihaud fallor, quidagat, quove ordinecœlum , 
Dicere , et in cunctis certas perquirere causas 
Difficile esse : adeo interdum per tempora longa 
Effectus trahit, interdum (quod fallere possit) 
Miscentur fors , et varii per singula casus. 



Nunc âge , non id te lateat , super omnia miram 
Naturam , et longe varîam contagibus esse. 



LA SYPHILIS. 87 

Volèrent dispersés sur les ailes du vent ; 
Soit qu'aux feux du soleil , pour dessécher la terre, 
D'autres astres joignant leur flamme délétère , 
Le pouvoir concentré de leurs rayons brûlants 
Déjà de notre globe eût corrompu les flancs ; 
Et que des vastes mers les vapeurs exhalées , 
A ces vices nouveaux en même temps mêlées , 
Eussent porté dans l'air d'invisibles poisons ; 
Soit que , sans le concours de ces exhalaisons % 
La contagion seule , ici-bas descendue ,. 
Ait de notre atmosphère altéré l'étendue. 

Je parle en hésitant w , et ne me cache pas 
Que les difficultés se pressent sur mes pas , 
Quand je demande au ciel l'enchaînement des choses, 
Et qu'aux événements je veux lier leurs causes. 
Le ciel avec lenteur agit ; ce long retard , 
Des cas toujours changeants , mille jeux du hasard , 
Sans cesse autour de moi renouvelant le doute , 
D'une foule d'erreurs peuvent semer ma route. 

Vois comme la nature , en ses desseins secrets , 
D'innombrables poisons variant les effets . 



88 SYPHILIS. 

Solis nam saepe arborihus fit noxius aer , 
Et tenerum germen , florumque infecit honoreni : 
Interdum segetem, et sata lseta, annique labores 
Corripuit , scabraque ussit rubigine culmos , 
Et vitiata parens produxit semina tellus. 
Interdum pœnas animalia sola dedere , 
Aut multa , aut certa ex ipsis. Memini ipse malignam 
Luxuriem vidisse anni , multoque madentem 
Autumnum perflatum austro , quo protinus omne 
Caprigenum pecus e cunctis animantibus unum 
Corruit. A stabulis laetas ad pabula pastor 
Ducebat : tu m forte , alta securus in umbra 
Dum caneret, tenuique gregem mulceret avena , 
Ecce aliquam tussis subito irrequieta tenebat , 
Nec longe via mortis erat : namque acta repente 
Circum praecipiti lapsu , revomensque supremam 
Ore animam , socias inter moribunda cadebat. 



LA. SYPHILIS. 89 

Tantôt les inocule à l'arbre qui bourgeonne , 

Tantôt ravit aux fleurs leur riante couronne; 

Quelquefois par la rouille et sur un chaume noir 

Elle a de nos moissons anéanti l'espoir ; 

Souvent aux animaux se borne sa colère , 

Ou tous ou quelques-uns sont frappés... J'ai naguère 

Moi-même été témoin de ses bizarres coups. 

De l'Auster pluvieux le vent humide et doux 

Avait longtemps soufflé sur l'automne attiédie , 

Quand tout à coup surgit l'horrible maladie : 

Seules , sur nos coteaux les chèvres succombaient. 

Sitôt que du bercail les barrières tomhaient , 

Au voisin pâturage elles couraient folâtres , 

Et tandis que, couchés sous l'ombrage , les pâtres 

Aux rustiques accords de leurs légers pipeaux , 

Tranquilles , autour d'eux assemblaient les troupeaux ; 

Soudain par sa secousse une toux irritante 

D'une chèvre brisait la gorge haletante. 

Dans un cercle rapide et sous un vain effort, 

La victime tournait en repoussant la mort , 

Et succombait , après quelques instants de lutte, 

Au milieu de ses sœurs qu'épouvantait sa chute. 



C)0 SYPHILIS. 

Vête autem (dictu mirum ! ) atque aestate sequenti 
Infirmas pecudes, balantumque horrida vulgus 
Pesîis febre mala niiseriim pêne abstulit omne. 
Usque adeo varia affecti sunt semina cœli , 
Et varia? rerum species , numerusque vicissim 
Inter mota subest , interque moventia certus. 
Nonne vides , quamvis oculi sint pectore anhelo 
Expositi mollesque magis , non attamen ipsos 
Garpere tabem ocnlos, sed sese immergere in inium 
Pulmonem ? et pomis quanquam sit mollior uva , 
Non tamen is vitiatur , at ipsa livet ab uva. 
Nempe alibi vires , alibi sua pabula desunt : 
Ast alibi mora certa, nec ipsa foramina multum 
Non faciunt , hine densa nimis , nimis inde soluta 



Ergo contagum quoniam natura genusque 

Tarn varium est , et multa modis sunt semina miris, 

Contemplator et hanc cujus eoelestis origo est : 



LA SYPHILIS. f)l 

Au printemps qui suivit et durant tout Y été 

Sur le menu bétail le mal s'était porté ; 

D'une incurable fièvre il devenait la proie. 

C'est ainsi que le ciel se révèle et déploie 

Son occulte influence , et qu'alternant leur cours 

Les causes aux effets se rattachent toujours. 

Vois l'œil moins bien gardé par son voile mobile 

Que le poumon ne l'est en son profond asile , 

Un air contagieux ne l'affectera pas 

Tandis qu'à la poitrine il porte le trépas. 

Telle aux âpres pommiers la vigne qui s'enlace 

Sur leurs rameaux flétris pend encore avec grâce , 

Et sa grappe à leurs maux échappe jusqu'au jour 

Où ses grains fermentes périssent à leur tour. 

Les sucs manquent aux uns , aux autres c'est la force ; 

Tarie en ses canaux , là , sous l'aride écorce , 

La sève a disparu;... les pores altérés 

Ici sont trop ouverts , ailleurs trop resserrés. 

Puisqu'ainsi variant et de forme et de germe, 
Le mal ne reconnaît ni limite , ni terme , 
Contemple ce fléau qui , prompt comme l'éclair. 



Ç)1 SYPHILfS. 

Quae , sicut desueta , ita mira erupit in auras. 
Illa quidem non muta maris , turbamque natantum r 
Non volucres , non bruta altis errantia silvis , 
Non armenta boum , pecudesve , armentave equorum 
Infecit , sed mente vigens ex omnibus unum 
Humanum genus , et nostros estpasta sub artus. 
Porro homine e toto , quod in ipso sanguine crassum 
Et sordens lentore foret , fœdissima primum 
Corripuit , sese pascens uligine pingui. 
Tali se morbus ratione et sanguis habebant. 



Nunc ego te affectus omnes , et signa docebo 
Contagis misera? : atque utinam concedere tantum 
Musa queat , tantumque velit defendere Apollo, 
Tempora qui longa evolvit , cui carmina cura? , 
Hsec multas monumenta dies ut nostra supersint. 
Forte etenim nostros olim legisse nepotes , 
Fa signa , et faciem pestis novisse juvabit. 



LA SYPHILIS. g3 

Perce la nuit des temps et se répand dans l'air ; 

Ce mal qui , dans les cieux cachant son origine , 

Terrorise et confond l'esprit qui l'examine. 

Ni le peuple muet qui nage au sein des eaux , 

Ni l'habitant de l'air , ni les divers troupeaux, 

Bœufs , moutons et coursiers qui paissent dans la plaine , 

Ni les hôtes errants de la forêt lointaine 

A la contagion n'apportent leur tribut ; 

L'homme dont la pensée est le noble attribut, 

Seul , l'homme en est atteint et devient sa pâture. 

Soit qu'un sang épaissi dans une veine impure 

Se traîne., ou qu'un fluide et trop gras et trop lent 

Se transforme en virus en se coagulant , 

Et que tous deux , unis par un affreux mystère , 

Ils versent à nos corps leur ferment adultère. 

Hâtons nous : il est temps que je peigne en mes vers 
Les symptômes du mal et ses aspects divers. 
Puisse Apollon par qui le jour au jour s'enchaîne , 
Guidant mes faibles pas aux sources d'Hippocrène , 
Répandre en moi la vie et la fécondité, 
Et transmettre mon œuvre à la postérité ! 
Peut-être à nos neveux cette utile peinture 



9 4 SYPHILIS. 

Namque iterum , cum fata dabunt, labentibus annis 
Tempus erit , cum nocte atra sopita jacebit 
Interitu data : mox iterum post secula longa 
Illa eadem exsurget , cœlumque aurasque reviset , 
Atque iterum ventura illam mirabitur aetas. 



In primis mirum illud erat , quod iabe recepta , 
Ssepe tamen quater ipsa suum compleverat orbem 
Luna, prius quam signa satis manifesta darentur. 
Scilicet extemplo non sese prodit aperte , 
Ut semel est excepta intus, sed tempore certo 
Delitet , et sensim vires per pabula captât. 
Interea tamen insolito torpore gravati , 
Sponteque languentes animis et munera obibant 
iEgrius, et toto segnes se corpore agebant. 
Ule etiam suus ex ocuîis vigor , et suus ore 
Dejectus color haud laeta de fronte cadebat. 
Paulatim caries fœdis enata pudendis 
Hinc atque hinc invicta locos , aut inguen edebat. 



LA SYPHILIS. Cp 

Un jour signalera la marche et la nature 
De l'étrange fléau qui , vainqueur de l'oubli 
Où. pendant si longtemps il fut enseveli , 
Doit encor s'y plonger , puis rouvrant sa carrière 
Et des siècles prescrits secouant la poussière , 
Envahir de nouveau l'air , la terre et les deux. 
Car tel est des destins l'arrêt capricieux ; 
Ils veulent , de ce mal ressuscitant la rage , 
Décimer sous ses coups les peuples d'un autre âge. 

Lorsque l'épidémie éclata , bien souvent 

La lune quatre fois fermait son disque, avant 

Que le malade atteint de la nouvelle peste 

En offrît au dehors un signe manifeste. 

C'est que longtemps le germe au corps reste attaché , 

Y couve et s'y nourrit d'un aliment caché. 

Cependant sous le poids d'une langueur soudaine 

La victime au travail en murmurant se traîne. 

Son cœur est défaillant , et les moindres efforts 

De ses membres lassés fatiguent les ressorts. 

Son oeil morne se voile et son triste visage 

D'une pâleur terreuse a dû subir l'outrage. 

11 se déclare enfin cet ulcère rongeur: 



Ç)6 SYPHILIS. 

Tu m manifesta magis vitii se prodere signa. 
Nam , simul ac purae fugiens lux aima diei 
Cesserat , et noctis tristes induxerat umbras , 
Innatusque calor noctu petere intima suetus 
Liquerat extremum corpus , nec membra fovebat 
Obsita mole pigra humorum , tum vellier artus , 
Brachiaque , scapulaeque , gravi surœque dolore. 
Quippe , ubi per cunctas ierant contagia venas , 
Humoresque ipsos , et nutrimenta futura 
Polluerant , Natura malum secernere sueta 
Infectam partem pellebat corpore ab omni 
Exterius : verum crasso quia corpore tarda 
Hsec erat , et lento re tenax , multa inter eundum 
Haerebat membris exsanguibus, atque lacertis : 
Inde graves dabat articulis extenta dolores. 
Parte tamen leviore , magisque erumpere nata , 
Summa cutis puisa , et membrorum extrema petebat. 
Protinus informes totum per corpus achores 
Rumpebant , faciemque horrendam , et pectora fœde 
Turpabant : species morbi nova : pustula summse 
Glandis ad effigiem , et pituita marcida pingui : 
Tempore quse multo non post adaperta dehiscens, 
Mucosa multum sanie , taboque fluebat. 



LA SYPHILIS, 97 

Des organes secrets , comme un cancer vengeur , 
Il s'empare , et de là s'étendant jusqu'à l'aine 
De souffrances sans nombre il déroule la chaîne. 
Car alors que du jour le doux éclat s'enfuit 
Abandonnant la terre aux ombres de la nuit , 
Avec le soir, alors que la chaleur innée 
De tous les points du corps au centre est ramenée , 
Les membres envahis par ces impurs ferments 
Se glacent , et bientôt dans d'atroces tourments 
Les épaules , les bras et les jambes s'agitent : 
Tandis que ces poisons , des veines qu'ils irritent 
Parcourent les canaux , et d'un contact impur 
Corrompent tout organe et tout germe futur , 
La Nature s'efforce , active et vigilante , 
A pousser au dehors leur masse virulente ; 
Mais le poison rebelle à son divin pouvoir , 
Visqueux , opiniâtre et lent à se mouvoir , 
Se fixant dans les chairs , à de longues tortures 
Des membres énervés condamne les jointures. 
Vers la peau cependant , moins pénible à chasser , 
La plus subtile part a pu se ramasser; 
Sur les extrémités on la voit se répandre, 
Et sur le derme entier en divers sens s'étendre. 



t)S SYPHILIS. 

Quin etiam erodens alte, et se funditus abdens 
Corpora pascebat misère : nam saepius ipsi 
Carne sua exntos artus , squallentiaque ossa 
Vidimns , et fœdo rosa ora dehiscere hiatu , 
Ora, atque exiles reddentia guttura voces. 



Ut ssepe aut cerasis , ant phyllidis arbore tristi 
Vidisti pinguem ex udis manare liquorem 
Corticibus , mox in lentnm durescere gummi : 
Haud secus hac sub labe solet per corpora raucor 
Diffluere : hincdemnminturpemconcrescere callum, 



Unde aliquis ver œtatis, pnlchramque juventam 
Suspirans , et membra oculis deformia torvis 
Prospiciens , fœdosqne artus, turgentiaque ora, 



LA. SYPHILIS. f)9 

D'ulcères aussitôt tout le corps est couvert. 
Sous un masque effrayant le visage se perd. 
La forme du mal change : une haute pustule 
Apparaît , et , des glands imitant l'opercule , 
Se remplit d'humeur acre et se brise, en versant 
Sur la peau corrodée un pus mêlé de sang. 
L'ulcère alors se creuse une profonde voie 

Dans les tissus rongés dont il a fait sa proie 

Oui , j'ai vu de leurs chairs les membres dépouillés! 
D'un squelette vivant j'ai vu les os souillés ! 
Les lèvres en lambeaux tomber , le mal atteindre 
Le gosier , et la voix s'enrouer et s'éteindre ! 

Ainsi qu'on aperçoit de l'amandier en fleurs 
Le suc perçant l'écorce et s'échappant en pleurs 
Se durcir par degrés tel qu'une épaisse gomme , 
Sous l'empire du mal , de même on voit chez l'homme 
Des liquides muqueux lentement amassés 
En difformes calus s'élever condensés. 

Sur ses beaux jours flétris versant d'amères larmes , 
Vainement le malade en regrette les charmes ; 
Son corps hideux l'effraie ; il détourne les yeux , 



1 OO SYPHILIS, 



Ssepe deos, saepe astra miser cruclelia dixit. 
Jnterea dulces somnos , noctisque soporem 
Omnia per terras animalia fessa trahebant: 
Illis nulla quies aderat , sopor omnis in auras 
Fugerat : is oriens ingrata aurora rubebat : 
His inimica dies , inimicaque noctis imago. 
Nulla Ceres illos , Bacchi non ulla juvabant 
Munera : non dulces épuise , non copia rerum , 
Non urbis , non ruris opes , non ulla voluptas , 
Quamvis saepe amnes nitidos , jucundaque Tempe , 
Et placidas summis quaesissent montibus auras. 
Dis etiam sparsseque preces , incensaque templis 
Tliura , et divitibus decorata altaria donis : 
Di nullas audire preces , donisve moveri. 



Idse ego Cœnomanum memini, qua pinguia dives 
Pascua Sebina praeterfluit Ollius unda , 
Vidisse insignem juvenem , quo clarior alter 



LA SYPHILIS. 1&-1 

II maudit son étoile , il accuse les dieux. 
Cependant le sommeil que la fatigue appelle 
Prépare à la nature une force nouvelle ; 
Pour lui pas de sommeil , pas de calme pour lui. 
En vain à l'Orient l'aurore fraîche a lui ; 
Dans les clartés du jour et dans la nuit épaisse r 
Partout de ses douleurs le fantôme se dresse. 
Bacchus n'a plus pour lui d'attrayantes boissons , 
Cérès l'enrichira d'inutiles moissons. 
La coupe des plaisirs rend ses douleurs plus vives ; 
Il fuit les doux repas , il fuit les gais convives ; 
Des fêtes de la ville il s'éloigne , et les champs 
Lui prodiguent en vain leurs dons les plus touchants, 
Le murmure des eaux , l'aspect riant des plaines , 
Et l'air paisible et pur des montagnes lointaines ; 
Tout l'attriste;... etsilveut, auxpieds des immortel s r 
Par de riches présents apaiser leurs autels , 
Sans succès de leur temple il assiège l'enceinte : 
Les dieux demeurent sourds et repoussent sa plainte. 

Aux lieux où V Ollius 18 , près du lac Sébinus , 
Enrichit de ses flots avec art contenus 
Les pâturages gras de la Cénomanie ? 



loa SVPHIL1S. 

Non fuit , Ausonia nec fortunatior omni. 
Vix pubescentis florebat vere juventse , 
Divitiis , proavisque potens , et corpore pulchro : 
Cui studia aut pernicis equi compescere cursum , 
Aut galeam induere , et pictis splendescere in armis , 
Aut juvénile gravi corpus durare palaestra , 
Venatuque feras agere , et prœvertere cervos. 
Illum omnes Ollique dex , Eridanique puellae 
Optarunt , nemorumque dese , rurisque puellse ; 
Omnes optatos suspiravere hymenseos. 
Forsan et ultores superos neglecta vocavit 
Non nequicquam aliqua, et votis pia numina inovit» 
Nam nimium fidentemanimis, nec tanta timentem , 
Invasit miserum labes, qua ssevior usquam 
Nulla fuit, nulla unquam aliis spectabitur annis. 
Paulatim ver id nitidum , fios ille juventse 
Disperiit , vis illa animi. Tum squallida tabès 
Artus(horrendumî) miseros obduxit, et alte 
Grandia turgebant fœdis abcessibus ossa. 
Ulcéra (proh divum pietatem!) infonnia pulchros 
Pascebant oculos , et dia? lucis amorem , 
Pascebantque acri corrosas vulnere nares. 
Quo tandem infelix fato , post tempore parvo , 



LA SYPHILIS. Io3 

Un jeune homme à mes yeux s'est offert... L'Ausonie 
N'en eut pas de plus noble ou de plus fortuné. 
Des fleurs de son printemps à peine couronné ,. 
Il s'enorgueillissait d'une illustre origine , 
Des attraits séduisants d'une beauté divine ; 
Riche , il plaçait sa gloire à relever encor 
Sa beauté par un casque et par des armes d'or ; 
De la lutte il aimait les mâles exercices ; 
D'indociles chevaux il domptait les caprices ; 
Il devançait le cerf , il mettait aux abois 
L'ours et le sanglier qu'il forçait dans les bois. 
Les nymphes des forêts, les nymphes des campagnes, 
Celles de l'Ollius , leurs folâtres compagnes, 
Pour lui mouraient d'amour, et toutes à sa main 
Brûlaient d'unir la leur par un secret hymen. 
En butte à ses mépris , pour punir cette offense r 
L'une d'elles , peut-être , implora la vengeance 
Auprès des immortels trop prompts à l'exaucer : 
Sur le bord de l'abîme il se laissa bercer. 
Dans un bonheur aveugle il s'endormait sans crainte, 
De la contagion quand une affreuse atteinte 
Le frappa, si terrible , hélas ! que l'avenir 
Longtems en gardera l'effrayant souvenir L 



lo4 SYPHILIS. 

iEtheris invisas auras lucemque reliquit. 
Illum Alpes vicinse , illum vaga flumina flerunt, 
Illum omnes Ollique deae Eridaniqne puellse 
Fleverunt , nemorumque deae rurisque puellse, 
Sebinusque alto gemitum lacus edidit amne. 



Ergo hanc per miseras terras Saturnus agebat 
Pestem atrox , nec sseva minus crudelis et ipse 
Miscebat Mavors , conjunctaque fata ferebat. 
Quippe lue hac nascente putem simul omnia diras 
Eumenidas cecinisse fera et crudelia nobis. 
Tartareos etiam barathro dira omnia ab imo 



LA SYPHILIS. IOJ 

L'éclat de son printemps 19 , la fleur de sa jeunesse 

Périssent par degrés, et son âme s'affaisse. 

De ses membres hideux que la lèpre a couverts 

Par la carie enflés les os se sont ouverts. 

Ses beaux yeux où l'azur du ciel venait se peindre , 

Ses beaux yeux à jamais condamnés à s'éteindre , 

L'ulcère les dévore ; un horrible poison 

De son nez purulent corrode la cloison ; 

En peu de jours enfin il succombe, et son âme 

Reçoit comme un bienfait le trépas qu'il réclame. 

Sur cet infortuné , sur ses longues douleurs 

L'Ollius , l'Eridan répandirent des pleurs. 

Les nymphes , s'exilant dans leur retraite sombre , 

Par de touchants regrets consolèrent son ombre ; 

Les Alpes à leurs cris s'émurent , et longtemps 

Le Sébinus poussa de sourds gémissements. 

C'est ainsi qu'exerçant sa sinistre influence , 
Saturne au loin du mal dispersait la semence; 
Et que non moins cruel , pour abréger nos jours , 
Mars de ses feux encor lui prêtait le concours. 
Il semblait , quand naquit cette nouvelle peste , 
Que de tous les fléaux le cortège funeste 



lob SYPHl£iS. 



Excivisse lacus , Stygiaque ab sede laborem , 
Pestemque,horribilemquefameiii,bellumque,necemque. 



Di patrii , quorum Ausonia est sub numine , tuque , 
Tu Latii Saturne pater, quicl gens tua tantum 
Est mérita? an quicquamsuperestdirique gravisque, 
Quod sit inexhaustum nobis? eequod genus usquam 
Aversum usque adeo cœlum lutit ? ipsa labores, 
Parthenope, die prima tuos, die funera regum , 
Et spolia , et praedas , captivaque colla tuorum ! 
An stragem infandam memorem , sparsumque cruorem 
Gallorumque, Ital unique pari discrimine, cum jam 
Sanguineum , et def uncta virum , defunctaque equorum 
Corpora volventem , cristasque atque armatrahentem 
Eridanus pater acciperet rapido agmine Tarrum ? 
Tequoque spumantem, etnostrorum cœde tumentem , 
Abdua , non multo post tempore , te pater idem 
Eridanus gremio infelix. suscepit , et altum 
Indoluit tecum , et fluvio solatus amico est. 



LA SYPHILIS. I07 

A sa suite montât du gouffre des enfers , 
Et que du Styx affreux les abîmes ouverts 
Vomissent à la fois, pour dépeupler la terre, 
La peste et ses horreurs , la famine et la guerre. 

Dieux , par qui l'Ausonie est soumise au destin , 
Et vous , vous fondateur de l'empire Latin , 
O Saturne , quel crime a commis votre race, 
Pour que sur elle ainsi pèse tant de disgrâce? 
Est-il quelque désastre , est-il si grand malheur 
Dont ce peuple n'ait pas épuisé la douleur? 

Sur lui le ciel injuste a versé sa colère 

Toi , dont nul autre encor n'atteignit la misère , 
Dis , Parthénope 20 , dis le meurtre de tes rois , 
Du joug de l'étranger tes fils traînant le poids , 
Dans tes états partout la mort et le pillage !... 
Rappellerai-je ici les scènes de carnage, 
Où d'une ardeur égale aux combats s'élançant , 
La France et l'Italie ont prodigué leur sang ? 
Où l'on a vu le Tar , de dépouilles avide , 
Accélérant le cours de son onde rapide , 
Vers l'Eridan rouler , en tourbillons pressés , 
Armes , hommes, chevaux pêle-mêle entassés! 



io8 



SYPHILIS, 



Ausonia infelix , en quo discordia priscam 
Virtutem , et mundi imperium perduxit avitum ! 
Angulus anne tui est aliquis , qui barbara non sit 
Servitia , et prœdas et tristia funera passus ! 
Dicite vos , nullos soliti sentire tumultus , 
Vitiferi colles , qua flumine pulcher amgeno 
Erethenus fluit , et plenis lapsurus in aequor 
Cornibus, Euganeis properat se jungere lymp.his. 



O patria , o longum felix , lougumque quieta 
Ante alias , patria , o divum sanctissima tellus , 
Dives opum, fecunda viris, lœtissima campis 
Uberibus, rapidoque Atbesi , et Benacide lympha , 
JErumnas raemorare tuas , sumtnamque malorum 



LA SYPHILIS. IOg 

Plus tard, quand notre sang fit enfler ta rivière, 
Adde, il t'offrait aussi sa rive hospitalière 
L'indomptable Eridan , et ses bras généreux 
S'ouvraient pour consoler un ami malheureux ! 

Voilà , voilà le fruit des discordes civiles , 
Malheureuse Italie ! A nos mains trop débiles 
Elles ont arraché le sceptre glorieux 
Que sur le monde entier étendaient nos aïeux! 
Est-il un coin de terre encor vierge d'outrage , 
Où n'aient pas pénétré la guerre et l'esclavage ? 
Répondez , répondez , vous , dont le noble front 
A dû de la conquête aussi subir l'affront , 
Coteaux longtemps couverts de vignobles fertiles ! 
L'Eréthène à regret baigne vos pieds stériles , 
Et semble , s' égarant en de honteux détours , 
En esclave à la mer précipiter son cours. 

O ma patrie , ô toi , dont naguère le monde 
Enviait le bonheur et la paix si profonde , 
Toi , le sol des héros , toi , la terre des dieux , 
Si fière des trésors que t'accordaient les cieux , 
Toi, dont le sein offrait, fécondé par l'Adige , 



r 10 syphilis. 

Quis queat , et dictis nostros sequare dolores, 
Et turpes ignominiàs, et barbara jussa ? 
Abde caput , Benace , tuo et te conde sub amne 
Victrices nec jam deus interlabere lauros ! 



En etiam , ceu nos agerent crudelia nulla 

Nec lacrymae , planctusve forent , en dura tôt inter , 

Spes Latii , spes et studiorum et Pal Jadis il] a 

Occidit ! Ereptum Musarume dulcibus ulnis 

Te miserum ante diem crudeli funere , Marge 

Anton i , œtatis primo sub flore cadentem 

Vidimus extrema positum Benacide ripa , 

Quam média inter saxa sonans sacra abluit unda ! 

Te ripa? flevere Athesis , te voce vocare 

Auditae per noctem Umbrœ , manesque Catulli 

Et patrios m ulcère nova dulcedine lucos. 



LA. SYPHILIS. I I I 

D'un éternel printemps l'éblouissant prodige , 
Italie , aujourd'hui quelles sombres couleurs 
Pourraient peindre tes maux et rendre tes douleurs?. . . 
De mon luth désolé les cordes frémissantes 
A dire tes malheurs resteraient impuissantes!... 
Va , va cacher ta honte au fond de tes roseaux , 
Bénacus , les lauriers n'ombragent plus tes eaux î 

Après tant d'infortune, et lorsque tant d'alarmes 
Semblaient avoir tari la source de nos larmes , 
Voilà que tout à coup victime des destins , 
A l'amour de Pallas , à l'espoir des Latins 
Avant l'heure ravi , Marc-Antoine 21 succombe ! . . . 
Ami , rien n'a donc pu te sauver de la tombe^ , 
Ni ta jeunesse encor dans sa fleur , ni le cri 
Des Muses dont longtemps le sein t'avait nourri ! 
Près du lac Bénacus , dors en paix sur la rive 
Où parmi les rochers coule son eau plaintive ! 
L'Adige te pleura ; la nuit , par leurs sanglots 
Des Ombres t' appelant émurent les échos ; 
Et Catulle , aux accents de sa lyre attendrie , 
Fit tressaillir encor les bois de la patrie. 



I \1 SYPHILIS. 



Tempestate illa Àusoniam rex Gallus opimani 
Vertebat bello , et Ligurem ditione premebat. 
Parte alia , Cœsar ferro superabat et igni 
Euganeos, placidumqueSilim , Carnumquerebellem: 
Et totum luctus Latium , mœrorque tenebat. 



FINIS LIBRI PRIMI. 



LA SYPHILIS. I | 3 

Des Génois cependant Louis douze vainqueur 
Ravageait l'Italie , et la frappait au cœur; 
Et Maximilien d'une chaîne nouvelle 
Étreignait le Frioul et Venise rebelle. 
Le Latium , couvert de tombeaux et de deuil, 
De l'abîme éternel semblait toucher le seuil. 



FIN DU LIVRE PREMIER, 



NOTES 



SUR LE LIVRE PREMIER. 



NOTES 



SUR LE LIVRE PREMIER. 



NOTE 1. 

La Syphilis. 

Synonimie : Las bubas , morbus puslularum ( les Es- 
pagnols) ; lo maie de le tavelle ( les Génois)'; il maie délie 
bolle (les Toscans) ; lo maie de le brossule ( les Lom- 
bards); tous mots qui signifient pustules. —Dans Jean de 
Vigo , Pract. liv. v. cap. i. 



1 1 8 NOTES 

Mal de Saint-Mévius (les Allemands) ; de Saint-Sement 
(les habitants de Valence, les Catalans , les Aragonais) ; 
mal de Saint-Job., de Saint-Evagre, de Saint-Roch (Ulrich 
de Hutten) ; de Sainte-Reine (Jean le Maire) , etc. de 
différents noms de saints sur l'assistance desquels les ma- 
lades fondaient leur guérison. 

Maie francese (les Napolitains) ; mal de Naples , 
gorrhe , grosse gorrhe, etc. (les Français) ; franzosen ou 
frantzosischen pocken (les Allemands) ; french pox , mal 
deBordeaux ( les Anglais); spanse pocken(lesHollandais); 
mal espagnol (les Africains, les Maures); mal castillan 
(les Portugais) ; mal des Portugais ( les Indiens orien- 
taux , les Japonais ) ; mal des Français ou des chrétiens 
(les Turcs et les peuples des côtes de la Méditerranée); 
mal des Turcs (les Persans) ; mal des Allemands (les 
Polonais) ; mal des Polonais (les Moscovites). D'après 
Beverovicius, Jean Léon , Rodrigue Diaz de Isla , Léonard 
Fioraventi , Jean Godefroi Hahn , etc. 

Pudendagra (Gaspard Torella); Mentulagra ( Joseph 
Grundpeck) ; Mentagra (Wendelin Hock) ;Patursa(J. A. 
Roverel) , que Gabriel Fallope croit être le nom propre 
de la maladie dans les Indes , ou qui serait formé , sui- 
vant l'ingénieuse mais très-invraisemblable supposition 
de Jean Almenar, des trois premières syllabes des trois 
mots , passion turpis 9 saturnina. 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 19 

Maladie Vénérienne (Astruc) ; maladies secrètes : ainsi 
la nomment , sans doute par antonymie , tous les charla- 
tans que l'on voit chaque jour salir de leurs menteuses 
affiches les murs de nos cités. 

Syphilis est le nom que Fracastor a créé pour cette 
maladie dans son admirable poème , et ce nom lui est 
resté. L'auteur suppose , dans un épisode du troisième li- 
vre , qu'un berger impie , Syphilus , fut le premier atteint 
de ce mal inventé par le courroux des dieux. Mais com- 
ment a-t-il formé les noms Syphilus , Syphilis ? 11 ne l'in- 
dique pas dans ses œuvres ; il se borne à dire : Nos-, 
Syphilidem in nostris lusibus appellavimus. 

Swediaur a proposé l'étymologie suivante : Le nom de 
Syphilis me paraît , dit-il , dérivé des mots cuc , porcus , et 
cp'Aia , amor ; comme qui dirait amor porcinus. (M. Ricord 
l'adopte). Rejes, Fallope , Castel le faisaient dériver de ouv- 
avec, et de yCkiau, amour, c'est-à-dire, compagne de l'amour. 
C'est à l'avis de ces derniers que je me range, et le motif 
qui m'y détermine , le voici : à chaque page de son poème, 
Fracastor parle de la contagion inhérente à cette maladie, 
mais dans aucun passage 3 il ne dit comment elle s'opère. 
JN 'est-il pas vraisemblable qu'il aura voulu le rappeler, au 
moins par le nouveau nom qu'il créait pour la maladie 
elle-même? 



120 NOTES 



NOTE 2. 



Du Latium en deuil il envahit la terre, 

Alors que les Français y promenaient la guerre 

Leur nom devint son nom 



Expédition de Charles VIII, roi de France, en Italie 
( 1 494)- Ce monarque partit d'Ast, le 6 Octobre ; il entra à 
Pavie , le 1 3 , à Florence., le 1 7 Novembre , à Rome , le 28 
Décembre. De Rome il marcha sur Naples, le 28 Janvier 
i495; cette ville lui ouvrit ses portes, le 22 février suivant. 
Ainsi , en quatre mois et demi , Charles traversa toute 
l'Italie , et en quinze jours, il conquit le royaume de Na- 
ples , à la réserve de Blindes. 

11 séjourna à Naples trois mois , passant le temps en 
danses , festins , jeux et plaisirs de toute sorte. Ce fut 
pour lui et sou armée les délices de Capoue. 

La rapidité de cette merveilleuse conquête n'eut d'égale 
que la rapidité avec laquelle elle fut perdue. 

Charles quitta Naples, le 20 Mai; il perdit quinze jours 
de temps à Pise et à Sienne , durant lesquels la ligue, orga- 
nisée contre lui par les Vénitiens , le Pape , l'empereur 



SUR LE LIVRE PREMIER. 12 1 

d'Allemagne , l'Archiduc son jfils , Ferdinand roi d'Aragon 
et Ludovic Sforce, put réunir des troupes. Charles les défit 
complètement à la bataille de Fornoue, dans le duché de 
Parme , près des bords du Tar, au pied des Apennins, le 
6 Juillet i495. 

Presque au même moment, Naples se soulevait, et trois 
mois après , les Français évacuaient le château de Gaëte. 
Gonzalre de Gordoue achevait de chasser d'Italie (1496) 
les restes de leur armée affaiblie par la mésintelligence de 
ses chefs , et décimée par des maladies pestilentielles. 

De cette glorieuse et prompte conquête, il ne resta aux 
Français que la Syphilis. Celle-là , ils devaient la garder à 
tout jamais. 

Ce fut au milieu de ce choc des deux peuples et pen- 
dant leur rapide conflit, qu'éclata et se répandit, avec une 
incroyable célérité, la maladie nouvelle. Les Italiens accu- 
sèrent les nôtres de la leur avoir apportée , et voulurent 
flétrir le nom de leurs vainqueurs en l'accolant à celui de 
la maladie , qu'ils appelèrent mal français. Les Français 
retournant l'accusation et usant de représailles , désignè- 
rent sous le nom de mal napolitain l'horrible peste qu'ils 
propagèrent en France. Plus tard., on s'avisa qu'une troi- 
sième nation pourrait bien être le vrai coupable^ et l'ori- 
gine du fléau fut rattachée à la découverte du nouveau 
monde. ( Voir la note 6. ) 



122 NOTES 



NOTE 5. 

Illustre cardinal , honneur de l'Italie. 

Pierre Bembo , cardinal et célèbre écrivain , d'une 
famille patricienne de Venise , né en 1470 » mort en 1 5j7- 
Paul III le nomma cardinal en i53(). Il avait été secré- 
taire de Léon X qui le pourvut de riches bénéfices. Il a 
composé plusieurs ouvrages italiens et latins en prose et 
en vers : très-estimés de son temps, ils le sont encore au- 
jourd'hui ; entr'autres , une histoire de Venise en douze 
livres, écrite en latin. Son poème italien sur la mort de 
son frère Charles est regardé comme son chef-d'œuvre. 
La collection complète de ses œuvres a été publiée à Ve- 
nise en 1729 , 4 vol. in folio. 

Bien que Bembo n'ait été élevé au cardinalat que pos- 
térieurement à la publication du poème sur la Syphilis, 
j'ai cru pouvoir me permettre, dans ma traduction, de le 
désigner comme déjà cardinal quand Fracastor lui dédia 
son ouvrage. Cet innocent anachronisme m'a permis d'a- 
briter en quelque sorte sous la barette le sujet scabreux 
du poème, et de donner ainsi, dès le début, une garantie 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 '2S> 

de la sévère retenue, delà convenance parfaite, je dirai 
même de la chasteté dont l'auteur ne s'est pas départi un 
seul instant. Je ne suis pas éloigné de croire que telle fut 
la pensée de Fracastor lui-même, lorsqu'il dédia son œu- 
vre à un dignitaire de l'Eglise. 

Les règles de décence qu'il s'est imposées dans ses vers, 
je me suis efforcé de les suivre dans les notes que j'ai cru 
devoir y ajouter. 



NOTE 4. 

Si Léon le permet , pour un instant oublie 
Le pesant gouvernail de ce monde chrétien 
Dont son puissant génie est le ferme soLitien. 

Léon X , fils de Laurent de Médicis et de Clarice des 
Ursins, né à Florence en 147^ , mort en i5a-i. Cet illus- 
tre Pape a donné son nom au siècle de Michel-Ange, de 
Raphaël , de Jules Romain, du Caravage, d'André del 
Sarto , etc. de l'Arioste , Sannazar, Fracastor, Vida, 
Bembo , Machiavel, Guichardin, Sadolet, etc. Son règne 
fut remarquable par de grands événements politiques et 



I 2 /f. NOTES 

religieux , et par l'impulsion qu'il donna aux Lettres et 
aux Arts. Léon fit terminer la basilique de Saint-Pierre; 
il conclut avec François I er le Concordat qui a régi l'Église 
de France pendant trois siècles. 



NOTE 5. 

Tout m'invite à chanter. . . le vent paisible et frais 
Qui joue en murmurant sous ces myrtes épais , 
Et le lac Benacus dont les bruyantes ondes 
Eveillent les échos dans leurs grottes profondes. 

Le lac Benacus, aujourd'hui lac de Garda, sur le terri- 
toire de Vérone, entre de hautes montagnes où les vents 
venant à s'engouffrer élèvent des ondes comme sur la mer. 

Fluctibus et fremitu assiwgens , Benace, marino. 

Virgile, Géorgiques , liv. 2. 

Là j, tel qu'un océan 3 le Benac , s'enfle et gronde. 

Delille. 

Ce fut dans sa maison de campagne de Caphi au pied 
du mont Baldo, à quinze milles de Vérone et non loin du 
lac Benacus , que Fracastor composa son poème. 



SUR LE LIVRE PREMIER, 



125 



NOTE 6. 

D'irrécusables faits si j'écoute la voix , 

Un tel mal n'était pas étranger sous nos toits. 

Comme beaucoup de questions de pure curiosité, et 
dont la solution serait sans utilité pratique, l'origine de la 
Syphilis est un problème qui divise encore les médecins, 
et qui a soulevé des débats très-vifs , mêlés souvent de 
beaucoup d'acrimonie et d'injures. 

La Syphilis est-elle d'origine américaine ? la Syphilis 
est-elle d'origine européenne ? 

Ce fruit dont le monde entier a aujourd'hui les dents 
agacées, est-il un fruit exotique apporté dans nos climats 
par les conquérants du nouveau monde , ou bien a-t-il 
existé de toute antiquité dans l'ancien univers., isolément, 
par germes épars?... Tenu en réserve pour le plus grand 
châtiment des races actuelles, n'est-il venu à parfaite matu- 
rité qu'à la fin du quinzième siècle ? Le procès est encore 
pendant , listradita disputationi. Les disputes des anciens, 
les querelles des modernes , les travaux critiques des 
Astruc , des Swieten , des Swediaur , etc. les recherches 



Il6 NOTES 

érudites non moins que consciencieuses des Cullerier, de 
MM. Jourdan , Lagneau , Desruelles, Gibert , Ricord , 
A. Cazenave, laissent encore tout juge impartial dans l'in- 
décision. 

Chaque parti , retranché daus son opinion, la détend par 
d'adroites citations, par des textes nombreux ., par une 
armée de preuves toutes plus spécieuses les unes que les 
autres. Les deux camps semblent inexpugnables ; aucun 
des deux, malgré de continuels assauts, n'a réussi jus- 
qu'à ce jour à forcer les retranchements de son adver- 
saire. Il n'y a ni défaite 3 ni victoire. Il s'est dépensé de 
partet d'autre beaucoup d'esprit et d'érudition; les résul- 
tats obtenus se réduisent à néant, Il semble que ce point 
d'histoire est comme l'outre d'Eole, et que le vent de la 
dispute soit tout ce qu'il puisse renfermer. 

Les fauteurs de l'ancienneté ont la vue assez perçante 
pour découvrir la Syphilis s à travers la plus ténébreuse 
obscurité, dans les livres de Moïse ( leLévitique), dans les 
œuvres d'Hippocrate , dans Celse , Galien , Oribase , 
Aétius , Paul d'Egine, Pline le Jeune , l'historien Josèphe, 
Appion „ Eusèbe . Pallade , Juvénal , Martial ; dans Mé- 
sué , Rhazès , Avicenne } Michel Scot , Guillaume de 
Salicet , Lanfranc , Gordon. 

Mais, il faut le reconnaître,, ce n'est qu'en forçant le 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 27 

sens des mots., en étirant les membres d'une phrase sur 
le lit procustien de l'interprétation , en torturant les tex- 
tes et en les isolant du milieu où ils se trouvent placés , 
que l'on parvient à créer une sorte de maladie imagi- 
naire et fantastique offrant quelque analogie avec la 
Syphilis moderne. 

A ce sujet, Freind disait, en 1728, dans son Histoire de 
la médecine : « Exempta hic abundant quemadmodum 
antiquorum verba ad prœsentem usum torqueri et perverti 
possunt ut ita prœjudicatam aliquis defendat opinionem : 
nam in disputando ii disjecta ac divulsa auctorum verba in 
médium profère bant 3 aliud ab alio libro excerpebant symp- 
tomata 3 quoad demum ejusmodi morbum ipsi effinxissent 3 

cujus simile nunquam visum esset a veteribus 

Scriptores et ratiocinatores kujus formœ lec- 

tionem quidem magnam prœ se ferunt 3 simul autem absquc 
judicio legisse se ostendunt. » 

En réalité, le fluxus seminis immundus dont parle Moïse 
peut très-bien s'entendre du flux que nous voyons encore 
de nos jours se développer dans des circonstances de 
malpropreté et de crapule , de faiblesse ou d'altération 
des organes séminaux , etc. On n'y trouve aucune indi- 
cation , même lointaine , des deux caractères distinctifs 
de la Syphilis , la ù-ansmission par contact et l'hérédité. 



12 8 NOTES 

Le morbus femineus d'Hippocrate , dans sa citation sur 
les Scythes , paraît se rapporter à une atrophie locale , 
résultant de ce que ces peuples passaient la plus grande 
partie de leur vie à cheval. 

Celse (Liv. vi_, Chap. ix 3 Sect. n ) 3 parle du phymosis 
avec ulcères sous-jacents purs , secs 9 humides ou purulents, 
d'ulcères phagédéniques 3 de charbon 3 de rhagades 3 de con- 
dylômes à V anus. Mais ses paroles peuvent se rapporter à 
des accidents de cancer, d'antrax, aux fissures, aux tu- 
meurs" anales simples , hémorrhoïdales ou autres. On y 
cherche vainement quelque chose de spécial, de caracté- 
ristique, un indice de leur origine , de leur contagion, de 
leur transmission par hérédité. Les tumeurs suppurantes des 
aines (Galien)^ les ulcères nécessitant l'amputation de 
la verge ( Oribase ) , les thymi ( Paul d'Egine et Àëtius ), 
n'ont pas une plus grande importance. En effet , l'ampu- 
tation arrête très-bien les ravages du cancer , mais dans 
la Syphilis, cette opération serait aussi impuissante qu'elle 
est et qu'elle a toujours été inusitée : elle ne ferait que 
porter l'ulcère un peu plus loin. 

Une femme , dit Pline , se jeta dans le lac de Côme , 
quia maritus ex diutino morbo circa velanda corporis ulce- 
ribus putrescebat. Cela prouve-t-il que le mari lui eût 
donné la Syphilis ? 



SUR LE LIVRE PREMIER. I 29 

Herodi similiter phlegmate humido tumebant inguina , 
ipsaque verenda putrefacta scatebant (Josèphe). Même va- 
gue , même incertitude. Notez, qu'Hérode était alors âgé 
de 72 à 7a ans. 

L'ulcus clrca naturam factura du blasphémateur Appion 
(Josèphe) , les apostèmes de Valère Maxime in temulen- 
tiam et Ubidinem fœdam pronus (Eusèbe) , l'anthrax de 
Héron , à la suite duquel virilia membra computruerunt et 
sua sponte ceciderunt (Pallade) , offrent-ils avec la Syphilis 
des traits de ressemblance à l'épreuve de toute discussion ? 

Quant aux accidents locaux auxquels Juvénal et Mar- 
tial attachent l'opprobre ou le ridicule , ils tenaient à des 
vices dont le feu du ciel n'avait pas si bien consumé les 
germes, qu'ils ne pullulassent à Athènes et à Rome : j'y 
vois de l'infamie, mais pas l'ombre de contagion. 

Lesaposthèmesde la verge, l'urine purulente, l'ardeur 
d'urine (JeanMésué), l'urine sanieuse, le Bothor de 
Rhazès [Bothor : tumor in génère 3 tumor cum solutione 
continui sparvœ tumores apud Arabes) (Castel)., l'ulcération 
et la putréfaction de la verge , nécessitant pour leur gué- 
rison l'amputation de cet organe (Avicenne et Albucasis), 
ont-ils des rapports plus spéciaux avec la Syphilis? 
Non, certes j et le lupus, que personne aujourd'hui ne 
confond avec elle, offre une ressemblance bien plus grande 
avec la Syphilide tuberculeuse. 9 



1 JO NOTES 

Ainsi , avec la meilleure volonté du monde , il m'est 
impossible de reconnaître , dans les ouvrages d'aucun 
écrivain de l'antiquité , des vestiges évidents, incontesta- 
bles de la Syphilis moderne. 

Mais je dois avouer que , dans cette revue rétrospec- 
tive , à mesure que l'on se rapproche du i5 e siècle, les 
textes des auteurs deviennent plus précis > la négative 
moins absolue : le doute s'éveille. Ce n'est pas encore la 
lumière , ce n'est plus l'obscurité. 

Une circonstance néanmoins accumule d'épais nuages 
à l'horizon ; c'est la venue en Europe d'une maladie plus 
cruelle peut-être que la Syphilis en ce qu'elle est incurable, 
et qu'elle aussi, avait pour cortège la contagion et l'héré- 
dité : la lèpre des croisades , en un mot , 1 eléphantiasis 
des Grecs. 

Michel Scot écrit en 1 477 : " Efficiwitur f émince 
lividœ et rkcumaticœ. Si vero millier fluxum patiatur 3 et 
vir eam cognoscat 3 facile sibi virga vitiatur 3 ut patet in 
adolescentulis , qui hoc ignorantes vitiantur qaandoque virga , 
quandocjiie lepra. Sciendum est ^ quod si erat fluxus , quando 
erat facta concept io 9 creatura concipitur vitiata in plus aut 
minus. (De procuratione hominis pkysionomia 3 cap. 6). 

Ici, les deux circonstances capitales, la contagion et 
l'hérédité , se trouvent énoncées en termes on ne peut 



SUR LE LIVRE PREMIER. l3l 

plus clairs. Se rapportent-elles à la lèpre ? Se rappor- 
tent-elles à la Syphilis ? le vitiantur virga est bien vague , 
le vitiantur auandoc/ue lepra bien positif. Pourquoi les 
tout jeunes gens y sont-ils le plus exposés par ignorance? 
En fait de Syphilis, les chances sont égales pour tous. Latct 
anguis in herba. Les vieilles gens n'ont pas, pour le décou- 
vrir., la vue plus perçante que les jeunes. Je le répète , 
s'agit-il , dans ce passage , de la lèpre ou de la Syphilis? 
Lecteur, devine , si tu peux , et choisis , si tu l'oses ! 

J'arrive au chapitre tant cité par les Syphiliographes 
modernes , extrait de la Chirurgie de Guillaume de Sali- 
cet , célèbre médecin du 1 5 e siècle, imprimée pour la 
première fois en 3476. 

A l'air de triomphe des partisans de l'ancienneté de la 
Syphilis , on dirait qu'ils ont fait eux-mêmes cette décou- 
verte , tandis que vous la trouverez indiquée dans la plu- 
part des anciens auteurs sur la matière j dans Sennert , 
dans Freind entre autres. 

En parlant des bubons, dragonneaux ou abcès de l'aine 
qu'il fait dépendre soit d'une matière froide descendue 
du foie vers ce point, soit d'une matière chaude, soit d'une 
corruption sanieuse , soit de toute autre cause , Guil- 
laume de Salicet dit que le bubon survient : « Cum acci- 
dit liomini in virga corruptio 3 propter concubitum cum 

9- 



1 02 NOTES 

matière fœd a j aut ob aliam causant; itaque corruptio mul- 
tipticatur et retinetur in virga 3 unde non potest natura 
mundificare virgam aut locum > primo propter multum pli- 
caturam partium illarum , et propter strictam viam iilius 
loci ; unde redit et régurgitât materia ad locum inguinum, 
propter habilitatem loci iilius ad recipiendam super fluita- 
tem quamlibet , et propter affinitatem quam habent kœc 
loca ad virgam. » 

Lanfranc , son élève (1290) , parle de bubons survenus 
propter ulcéra virgœ , de fies dégénérés en cancer ex corn- 
mixtione cum fœda muliere quœ cum cegro talem habente 
morbum de novo coierat. Ils sont presque toujours incura- 
bles et nécessitent l'ablation de la totalité de la partie ma- 
lade. Il ajoute, en manière de prophylaxie : «Si quis vult 
membrum ab omni eorruptione servare , cum recedit a mu- 
liere quam liabet suspectam de immundicitia ^ lavet illud 
cum aqua aceto mixta. » 

Bernard Gordon (i3oo) est moins précis. Il attribue des 
accidents analogues, soit à un flux humoral , soit à une 
cause externe , sicut jacere cum muliere cujus matrix est 
immunda } plena sanie et virulenta. 

Jean de Gaddesden, en \020, Guy de Chauliac (i36o) 
Yalescus de Tharanta (i4oo), Pierre d'Argeleta (1470), 
décrivent aussi des ulcères nés ex coitu cum fetida , vel 
immunda. vel cancrosa muliere. 



SUR LE LIVRE PREMIER. l33 

Ce sont là les textes que les adversaires de l'importa- 
tion jettent dans la balance , et il faut avouer qu'ils ont 
du poids. Les raisons qu'Astruc accumule dans le plateau 
opposé m'ont toujours paru un peu légères ; un esprit 
impartial y verra difficilement un simple flux lépreux , 
une affection cancéreuse. 

Il n'est pas rare , même aujourd'hui , je le sais bien, 
qu'un malade atteint de cancer à la verge vous assure 
qu'il lui a été communiqué par sa femme affectée de pa- 
reille maladie à la matrice. J'ai souvent entendu Dupuy- 
tren relever avec quelque rudesse et brusquerie de pareil- 
les hérésies étiologiques. 

Je me demande aussi comment l'amputation de la par- 
tie malade pouvait guérir toute la maladie ? Cette der- 
nière considération m'empêche de me prononcer d'une 
manière absolue. Mes hésitations redoublent quand je 
considère le traitement conseillé par les auteurs que je 
viens de citer. Il consiste., dans les cas les moins graves, 
en fomentations émollientes , détersives ou légèrement 
caustiques. Dans les cas les plus graves , la guérison ne 
s'obtenait que par l'application du feu , ou au prix de 
l'extirpation des tissus altérés , au prix de l'amputation du 
membre. 

Comment se fait-il donc que, 200 ans plus tard , les. 



1 34 • NOTES 

chirurgiens qui avaient entre les mains les ouvrages de 
Salicet et de Lanfranc aient, au moment de la grande 
explosion de la Syphilis 3 crié à la nouveauté , et qu'au- 
cun d'eux n'ait songé à couper la verge à ses malades, 
alors que mutilées, dévorées, frappées de mort par la 
contagion nouvelle , les malheureuses victimes n'eussent 
pas reculé devant ce moyen extrême de salut ? Salicet , 
il est vrai , n'a été imprimé qu'en 1476. 

J'ai nommé Salicet, Lanfranc , Gordon, Gaddesden, 
Guy, Valescus , d'Argeleta ; mais il ne faut pas croire 
que chacun de ces auteurs parle d'après sa propre expé- 
rience ; loin de là , presque tous copient Guillaume de 
Salicet et se répètent l'un l'autre. Tous , y compris Guil- 
laume lui-même , mêlent aux résultats de leur observa- 
tion personnelle les trésors de leur érudition, et appauvris- 
sent leur génie propre de tout ce qu'ils empruntent à 
Celse, à Aëtius, à Oribase , ce qui ajoute encore à la con- 
fusion et à l'obscurité. 

De plus, je le répète ,, en méditant ces auteurs , à peine 
se croit-on en droit de reconnaître dans quelques symptô- 
mes spéciaux et caractéristiques la Syphilis d'aujourd'hui, 
qu'aussitôt on est rejeté dans le doute en lisant les moyens 
thérapeutiques proclamés par eux comme efficaces s tandis 
que leur insignifiance ou leur extrême énergie les ren- 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 35 

citait également impuissants contre elle. Quelques traits 
de symptomatologie semblent dire : Oui , c'est la Syphilis; 
l'ensemble comme les détails du traitement disent: Non. 
Là où il devrait y avoir accord , je ne vois que contra- 
diction. 

On cite encore comme une preuve de l'ancienneté de 
la Syphilis, les Statuts de la reine Jeanne de Naples rela- 
tifs à l'établissement d'un lieu de débauche à Avignon , 
en l'an 1 347- 

Ce document a acquis une assez grande importance. 
Publié d'abord par Astruc , il a été reproduit par tous les 
auteurs qui , postérieurement à lui, se sont occupés du 
même sujet , en dernier lieu par M. A. Cazenave (18/p). 

J'ai raconté dans le 1N° d'Octobre 1 853 du Journal des 
connaissances médico-chirurgicales, comment celui que 
Van Swieten appelle celeberrimus Astruc avait été dupe 
de quelques mystificateurs , mes compatriotes. La Revue 
médicale dans son N° du même mois d'Octobre reprodui- 
sit l'article en entier. Il est fâcheux que ces deux jour- 
naux, quelque répandus qu'ils soient, n'aient pas réussi 
à lui donner une publicité suffisante. L'erreur dure encore. 

Je renvoie le lecteur aux deux Journaux cités, et je me 
borne à résumer ici les preuves flagrantes de la fausseté 
de ces Statuts. 



56 



NOTES 



i°Le notaire Tamarin , des regîtres duquel on les disait 
tirés , n'a jamais existé. 

2° Une note s écrite par M. Joseph-Gabriel Teste de 
Venasque sur un exemplaire de la Cacomonade de Lin- 
guet , rapporte comment ces Statuts furent composés par 
M. de Garcin aidé de quelques amis Avignonais , au 
nombre desquels était le père de M. Gabriel Teste. 
M. G. Teste a souvent entretenu de ce fait M. César- 
Teste d'Avignon qui vit encore , et qui possède cet exem- 
plaire de la Cacomonade. 

3° L'original de ces Statuts supposés existe dans un ma- 
gnifique cartulaire de M. de Cambis Velleron , à la biblio- 
thèque d'Avignon. 

La miniature qu'ils portent en tête est la reproduc- 
tion exacte de celle qui se trouve dans l'ouvrage publié 
en 1624 par M. de Chasteuil Gallaup , sur les arcs de 
triomphe érigés à Aix en l'honneur de l'arrivée de Louis 
XIII dans cette ville. 

4° L'écriture usitée au 14 e siècle est très-gauchement 
contrefaite. Le langage n'est pas celui du temps : le mot 
paillardiso n'est point un mot de langue provençale, à lui 
seul il suffirait pour déceler la fraude, etc. etc. 

Je ne sais si les arrêtés tirés des archives de l'évêché de 
Winchester par Becket^ méritent plus de croyance et ont 



SUR LE LIVRE PREMIER. î3j 

plus d'authenticité. Dans des questions telles que celle de 
l'origine de la Syphilis , je ne voudrais admettre au débat 
que des preuves qui auraient déjà reçu la sanction du 
grand jour et d'une longue publicité. 

Ainsi donc, je ne crois pas que la Syphilis ait été connue 
des anciens. Les Phryné , les Laïs , les Flora , les Mes- 
saline n'en furent pas attaquées; elle ne régna ni chez les 
Grecs, nichez les Romains, malgré les gigantesques propor- 
tions que ces derniers surtout donnaient à leur débauche. 

Si ce n'était les passages cités plus haut de Guillaume 
de Salicet et autres , je dirais qu'il est certain, et non- 
obstant ces passages , je dis encore qu'il est probable 
que la Syphilis a paru pour la première fois, à la fin du 
i5 e sièele , vers l'année i494* 

Je ne puis me résoudre à rejeter le témoignage de ce 
grand nombre de médecins contemporains qui tous l'ont 
regardée comme une maladie nouvelle, inconnue à leurs 
prédécesseurs. Tels sont Joseph Grundpeck (1496); 
Alexandre Benoît (1496) ; Coradin Gilini (1497) » Barthé- 
lémy Montagnana ( 1 499) * Nicolas Leoniceno ( r499) » 
Gaspard ïorella (i5oo) ; Antoine Benivenio (i5oi) ; Wen- 
delin Hockde Brackenau (i5oi) ; Jacques Catanée(i5o5); 
Pierre Trapolinus (i5o6); Jean de Vigo ( 1 -5 1 4) î Pierre 
Maynard (i5i8) ; Ulric de Hutten qui subit onze traite- 



1 38 NOTES 

ments mercuriels et ne fut guéri que parla décoction de 
gaïac ( 1 5 1 9) ; (il fixe l'apparition de la Syphilis à l'an 1 4u3 
environ ) — Jacques de Béthencourt., de Rouen ( 1527) ; 
Laurent Phrisius (i532) ; Pierre André Matthiole(i535) ; 
Alphonse Ferri ( 1 537 ) ; Antoine Mussa Brassavole(i553); 
Jean Sylvius ( 1 55^ ) ; Gabriel Fallope (i56o) , dont le 
père assista au siège de Naples par Charles VIII ; enfin 
Jérôme Fracastor lui-même (i546V- Notre auteur pense 
que la Syphilis a existé dans l'antiquité , mais que son nom 
et sa description se sont perdus durant une longue suite 
de siècles., et que les mêmes circonstances qui avaient pu 
lui donner naissance autrefois s'étant reproduites de son 
temps , l'ont faite de nouveau reparaître. 

A ces médecins dont le dire se trouve rapporté tout au 
long dans l'éminent ouvrage d'Astruc , il faut joindre le 
témoignage de l'historien Marc-Antoine Coccius Sabelli- 
cus (1602) — la Syphilis le compta au nombre de ses vic- 
times. — Baptiste Fulgose(i 509); Jean de Boudigné (1529); 
François Guichardin (i552) , et autres. 

Pour moi la Syphilis est donc d'origine moderne. 

Maintenant, examinons s'il est vrai qu'elle nous ait été 
apportée d'Haïti? 

Et que vengeant sur nous sa liberté mourante 

L'Amérique ait conquis l'Europe conquérante? 

Barthélémy. 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 JQ 

Les partisans de cette dernière opinion l'appuyent des 
calculs suivants : 

Lepoque de la grande explosion de la Syphilis est d'un 
commun accord fixée à la conquête du royaume de Na- 
ples par le roi de France Charles VIII. Ce prince marcha 
surNaples , le 28 Janvier i4o,5 ; il y fit son entrée triom- 
phale , le 22 Février suivant. 

Or, Christophe Colomb part de Palos (Andalousie),, le 
3 Avril 1492 ; il aborde 3 le 6 Décembre suivant 3 à l'île 
d'Haïti (Hispaniola, Saint-Domingue, actuellement de 
nouveau Haïti); il en repart., le 6 Janvier i4Ç)3, est forcé 
d'entrer dans le Tage, probablement sans toucher à Lis- 
bonne, le 6 Mars ; il revient à Palos., le i3 Mars 1 '^3, avec 
82 soldats ou matelots et 9 Indiens. Il se rend de là par. 
terre à Barcelone, pour rendre compte de sa navigation 
à Ferdinand et à Isabelle 

Le a5 Septembre i49^? d quitte Cadix avec 17 vais- 
seaux, et il arrive à Haïti, le 27 Novembre. L'année sui- 
vante (1 494) 9 il renvoie en Espagne 14 vaisseaux sous la 
conduite d'Antoine Perez. 

Au mois d'Avril 1 494 » Barthélémy Colomb , frère de 
Christophe, passe à Haïti avec trois vaisseaux qui retour- 
nèrent en Espagne sur la fin de la même année. Il y avait 
à bord , entre autres passagers , un gentilhomme catalan 



1 /|0 NOTES 

du nom de Pierre Margarit , déjà fort malade de la Syphi- 
lis, et dont plus tard Oviedo invoquera le témoignage. 

Les communications avaient donc été fréquentes entre 
le nouveau et l'ancien monde à la fin de l'année i494> et 
au commencement de i^S. 

Le politique Ferdinand aida les Napolitains de ses con- 
seils , de son argent et de ses troupes. Des rapports fré- 
quents existaient non-seulement entre Madrid et Naples , 
mais encore entre l'Espagne, l'Italie et la France. 

Ainsi, ni les témoignages de l'histoire, ni la comparai- 
son des dates n'infirment l'hypotèse de l'importation. 

On objecte que l'idée de l'origine américaine n'a com- 
mencé à prendre cours que près de quarante ans après 
la découverte du Nouveau Monde , et par les écrits de 
Gonzalve Fernandez d 'Oviedo, dont le sommaire de l'His- 
toire naturelle et générale des Indes occidentales fut im- 
primé en i525, et l'Histoire elle-même en 1 535. Cette 
fable, dit-on, fut inventée par ce directeur des mines 
d'or d'Haïti pour exciter la haine des Européens contre 
les peuples nouvellement découverts , et légitimer en quel- 
que sorte les horribles cruautés exercées envers eux par 
les Espagnols. 

Ceci est une supposition , ce n'est pas une preuve , et 
peut-être, en accusant Oviedo d'avoir calomnié les Améri- 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 4 * 

cains se rend-on soi-même coupable à son égard d'une 
calomnie. 

Car déjà l'illustre historien Génois, Paul Fulgose, écri- 
vait en i5o9 que la maladie nouvelle avait été apportée 
d'Ethiopie (Astruc interprète des Indes Occidentales) , en 
Espagne ; ensuite d'Espagne en Italie , d'où elle se répan- 
dit bientôt sur toute la terre. Déjà le gaïac introduit en 
Espagne en i5o8 ( François Delgado., Léonard Schmai) , 
employé en Italie en 1 5 j 7 , le gaïac auquel Ulric de Hut- 
ten dut sa guérisoo en 1 5 1 9 , et qui jouit d'une si grande 
vogue dans le 16 e siècle, avait été préconisé comme un 
remède dont les naturels d'Haïti se servaient depuis long- 
temps pour se guérir de la Syphilis, endémique dans leur 
île. 

Cependant, il faut reconnaître que l'origine américaine 
ne fut positivement dénoncée et généralement adoptée 
que vers la fin du premier tiers du 16 e siècle. 

Cette accusation tardive et le long silence qui l'a précé- 
dée peuvent, j'en conviens, jeter de l'incertitude sur la 
véritable époque où s'est développée chez nous la mala- 
die , et laisser une part spécieuse au doute. 

En me résumant 3 je conclus : 

r Que la Syphilis n'a point existé dans l'antiquité. 

2 Qu'il est probable qu'elle a paru en Europe pour la 
première fois, en Tannée i495. 



\!\2 NOTES 

Mais si ce serait aller trop loin que d'affirmer ou de 
nier d'une manière absolue l'origine américaine, il me 
semble que l'on ne saurait méconnaître que de fortes pré- 
somptions et l'autorité des graves auteurs ., contemporains 
d'Oviedo ou postérieurs à lui , se réunissent pour la faire 
admettre. 

Je termine en disant avec Van Swieten : Cœterum in 
similibus inquirendis medicos dissentire quandoque 3 neemi- 
rum est , nec cegris nocebit. Libère dixl quid sentiam; aliter 
sentientibus eamdem libertatem libens relinquo. 



NOTE 7. 

. . . J'ai vu bien souvent, hors du sentier du vice, 
Dans un sein vierge encore et pourtant condamné. 
Naître de ce fléau le germe spontané. 

Le texte latin dit : 

Quoniam in primis ostendere îimltos 

Possumus , aitactu qui nullius hune tamen ipsam 
Sponte sua sensere luem , primique tulere. 



SUR LE LIVRE PREMIER. , l/j3 

Fracastor a commis ici une erreur, soit qu'il ait mal 
observé les faits , soit qu'il ait voulu faire une concession 
adroite aux idées erronées qui eurent cours au début de 
cette terrible maladie qu'on regardait alors comme trans- 
missiblepar le contact le plus innocent , et même par la 
voie de l'air. 

De trop éminents personnages en étaient atteints pour 
que la science osât se montrer trop exacte et méticuleuse 
à l'endroit de l'étiologie. Chacun , dans son for intérieur, 
savait probablement à quoi s'en tenir. L'accusation même 
portée contre l'état de l'atmosphère., et contre une préten- 
due disposition putride des humeurs était un hommage 
indirect rendu à la vertu et aux bonnes mœurs qu'on avait 
clandestinement offensées. 

Les voies réelles de transmission ne sont encore que 
trop nombreuses. La plus commune est celle des rapports 
sexuels ; soit que la contagiou s'opère d'un individu ma- 
lade à une personne saine directement, soit qu'elle s'o- 
père d'une personne contaminée à une personne saine, 
par l'intermédiaire d'une troisième qui était saine et qui 
demeure saine : A viro contaminato ad virum sanum per 
mulierem sanam. 

On lit dans Wideman : « Summopere tamen cavendum 
est ne coitus fiât cum muUere pustulala 3 imo neque citm sana 



1 44 NOTES 

cum qua prius brevi temporis spath concubuit vir pustula_ 
tus , propter evitare contagionis perictdum ; jam enim co- 
gnitum est experientia ut subsequens post pustulatum recen- 
ter inficitur. » ( le mal de Franzos s de cura i497- ) 

Tout en admettant la possibilité de ce fait , j'aurais 
douté qu'on eût pu en constater l'authenticité , si je n'en 
eusse trouvé un exemple observé par M. Ricord, et relaté 
dans le Journal des connaissances médico-chirurgicales, 
numéro de Septembre 1846 , pag. io5. 

Les autres modes de contagion sont beaucoup moins 
fréquents : à savoir, le contact d'une membrane muqueuse 
ulcérée avec une membrane muqueuse saine , celle des 
lèvres par exemple, soit dans un baiser lascif ( quœ om- 
nium maxime periculosa est 3 si lascivientes juvenes calida 
figant basia mulieribus quœ ulcéra venerea in ore habent 
linguis micantibus. — (Van Swieten in Commentariis... 
Tom. 5 >pag. 349. ), soit dans un baiser donné par la ten- 
dresse la plus pure. Biett citait , dans ses cours, l'exem- 
ple d'un commerçant qui, à la suite d'un baiser lascif , 
contracta aux lèvres un ulcère dont il ne s'aperçut pas. 
Sur le point de partir pour un voyage , il embrassa sur la 
bouche sa nièce , jeune enfant de 12 ans qui fut atteinte, 
quelques jours après, de la même maladie (Cazenave , 
Traité des Sypliilides j pag. 109. ) 



SUR LE LIVRE PREMIER. I /|;5 

11 y a , dans ce dernier mode d'infection 3 dans cette 
greffe d'un fruit ordinaire de la débauche sur la lèvre pure 
et angélique d'un enfant , quelque chose de hideux , d'a- 
troce , d'autant que la maladie est alors fort insidieuse , 
ne consistant qu'en une pustule plate fixée à la commis- 
sure des lèvres ( Cazenave) , et qu'elle passe souvent ina- 
perçue. La victime s'endort dans une dangereuse mais 
inévitable sécurité, et lorsque l'ulcère a étendu ses pro- 
grès, ou bien la constitution tout entière est infectée , ou 
bien l'état local des parties donne lieu à de funestes mé- 
prises, et parfois le mal a pu être pris pour un cancer par 
de très-habiles chirurgiens. De tels faits de contagion ne 
sont pas rares. 

L'allaitement aussi peut fréquemment transmettre l'in- 
fection, soit par l'enfant à la nourrice, soit par la nour- 
rice à l'enfant. 

Un nourrisson, apporté de Paris à Montmorency, com- 
muniqua la Syphilis à sa nourrice, celle-ci à son mari, 
celui-là à une autre femme, si bien que presque tout le 
village en fut rapidement infecté ( Portai 3 observations sur 
le rachitisj pag. 38. ) : triste preuve de la transmissibilité 
de la maladie, et du relâchement des mœurs dans le chef- 
lieu de canton du département de Seine-et-Oise. 

Une femme que les nouvelles accouchées avaient cou- 

10 



\l\6 NOTES 

tume d'appeler pour qu'elle les débarrassât de leur lait en 
suçant adroitement leur sein , avait dans la bouche une 
ulcère vénérien , qu'elle se gardait d'avouer, depeur de per- 
dre son lucre journalier; elle infecta un grand nombre de 
femmes , et par elles , leurs maris et leurs enfants. ( Van 
Swieterij, d'après MedicusBarry 3 Comm.Tom.Sjpag. 348.) 

On peut aussi contracter la Syphilis par le toucher. 
Ainsi les accoucheurs , les sages-femmes 3 les médecins 
y sont exposés j lorsque l'exercice de leur profession les 
met en contact avec une femme infectée , et qu'ils ont 
une petite plaie , ou une écorchure aux doigts. 

« M. Ricord s'offre lui-même comme exemple d'une ino- 
culation Syphilitique fortuite. Ayant eu à exciser, à l'aide 
de ciseaux, les bords d'un ulcère vénérien primitif , il se 
blessa au pouce de la main gauche ; un panaris survint , 
puis une plaie de mauvais aspect. Pour sortir du doute 
dans lequel il était sur la nature de cette plaie, il s'en ino- 
cula le pus sur l'avant-bras de l'autre côté. En vingt-qua- 
tre heures une pustule se développa avec tous les carac- 
tères Syphilitiques ; il la cautérisa au moyen de la pâte 
de Vienne , et aussitôt elle fut arrêtée. M. Ricord ajoute 
qu'il aura recours au mercure 3 mais seulement comme mo- 
dificateur. » (Communication verbale à l'Académie de mé- 
decine , séance du il\ Octobre i843. — Bulletin de l'Aca- 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 4-7 

demie, pag. 142). Naguère l'infortuné docteur Hourmann 
a payé de sa vie une blessure de ce genre. 

L'ouverture d'un bubon virulent d'où jaillit du pus, oc- 
casionna à Cullerier l'oncle la perte d'un œil. 

On a vu la Syphilis être inoculée par des ventouses 
qu'on avait scarifiées à l'aide d'un instrument souillé de 
virus (Van Swieten , d'après Schenck) , par une lancette 
( Daguerre) , par des ustensiles , une pipe , un verre 
(Botal), une cuiller, des draps de lit (Fabrice de Hil- 
den), par la lunette des lieux d'aisance (Fallope), par 
des vêtements empruntés , surtout ceux qui se donnent 
en location à l'époque des travestissements du carnaval 
( Fabrice de Hilden , Ricord ). 

On doit admettre , d'une manière générale , comme pos- 
sibles à la rigueur ces divers modes de propagation. Mais 
quand il s'agit de l'application , quand on procède à l'exa- 
men des faits particuliers, on ne saurait se tenir dans une 
trop grande réserve. 

A plus forte raison devra-t-on rejeter comme impossi- 
ble la transmission par les sueurs admise par quelques 
auteurs j sans qu'ils aient cité aucun fait positif , ou par 
l'haleine des malades seule. Henri VIII a bien pu faire 
trancher la tête à son ministre Volsey, qu'il accusa d'avoir 
voulu lui communiquer , en lui parlant à l'oreille , la 

10. 



I /j8 NOTES 

maladie Syphilitique dont lui Volsey était infecté ; mais 
un assassinat n'est pas une preuve. 

J'ai cru devoir donner quelque étendue à cette note, 
afin de signaler à ceux qui me liront un danger qui peut 
surgir au moment où l'on s'en méfie le moins, au milieu 
même de la joie et du bonheur que la naissance d'un en- 
fant répand dans les familles ; soit qu'un sein mal formé 
ou une maladie passagère ., etc. force une jeune mère à 
recourir à une bouche mercenaireouàcelle d'un nourris- 
son étranger , soit que tout autre motif la porte à confier 
passagèrement son enfant à une nourrice obligeante ou 
payée. 

Quand de telles nécessités se présentent , on ne saurait 
s'entourer de trop de précautions , de trop de renseigne- 
ments. Que jamais surtout une mère ne confie son enfant 
à une autre sein que le sien , ne suspende à sa mamelle 
un autre nourrisson , par bonté , par familiarité , par 
échange de bons procédés. Il n'est peut-être pas de ville 
où l'on n'ait vu quelque exemple d'infection Syphilitique 
opérée par l'une ou l'autre de ces voies. . . . Caveant 
maires ! 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 49 



NOTE 8. 

De notre Latium aux montagnes lointaines, etc. etc. 

Le Latium, aujourd'hui Campagne de Rome. Il est pris 
icidanscesens restreint. Ailleurs, Fracastor l'emploie pour 
désigner toute l'Italie. 



NOTE 9. 

Tel X Eléphas sacré que l'Ausonie ignore. 

Nicolas Leoniceno , de Vicence , célèbre érudit du 
quinzième siècle , fait très-bien voir, dans le livre qu'il a 
publié en 1497 (Demorbo Gallico ), que les auteurs ara- 
bes , en donnant le nom de lèpre à l'éléphantiasis des 
Grecs , et celui d eléphantiasis à une induration partielle 
des membres ou de quelques autres parties du corps , 
affection endémique en Egypte et en Arabie , ont causé 



1 5o NOTES 

beaucoup d'embarras à leurs successeurs. Ceux-ci , en 
effet, ont fini par ne plus savoir en réalité ce que c'était 
que la lèpre vulgaire des Grecs, et sont arrivés à confondre 
1 eléphantiasis de ces derniers avec l'éléphantiasis des 
Arabes. 

Leoniceno démontre parfaitement que la lèpre décrite 
parGalienet par Paul d'Egine est une affection sc/uammeuse 
qui règne encore communément de nos jours , tandis que 
la lèpre du moyen-âge se rapporte principalement à l'élé- 
phantiasis de Galien et d'Arétée ; enfin que l'éléphantia- 
sis des Arabes n'a point été connu des auteurs Grecs an- 
térieurs à Rhazès et à Avicenne(Gibert, Mal. de la peau). 

Cette confusion que signalait Leoniceno n'a point été 
complètement dissipée par les efforts des dermatologistes 
modernes. Les recherches de Bateman , d'Alibert , de 
Biett , les deux dissertations de Schilling, médecin Belge 
qui pratiquait vers le milieu du 18 e siècle dans les colonies 
hollandaises de l'Amérique ; les travaux plus récents de 
M. Gibert n'ont pas tellement éclairci les ténèbres, qu'il 
ne règne encore quelque obscurité sur ce sujet. 

On distingue aujourd'hui deux maladies portant le 
nom d'éléphantiasis : l'éléphantiasis des Grecs ( Lèpre 
tuberculeuse. — Leontiasis — Satyriasis. — Lèpre des croi- 
sades. — Ladrerie du moyen-âge., etc), et l'éléphantiasis 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 5 I 

des Arabes ( Maladie glandulaire des Barbades , Jambe 
des Barbades) ; on trouvera dans Arétée un énergique 
tableau de la première. Rhazès et Avicenne sont les plus 
anciens auteurs qui aient parlé de la seconde. Hillary et 
Hendy chez les Anglais , M. Alard en France , ont fait de 
celle-ci l'objet de leurs études et de publications intéres- 
santes. 

La confusion des noms introduite par les médecins 
Arabes a fait comprendre dans 1 eléphantiasis des Grecs 
la lèpre des anciens auteurs, la lèpre d'Hippocrate 3 de 
Galien et autres. Celle-ci serait, suivant Bateman , Biett, 
Cazenave et Schedel , Gibert , la lèpre vulgaire de nos 
classifications dermatologiques , lepra vulgaris , sœur ju- 
melle du psoriasis , affection squammeuse assez commune 
encore aujourd'hui, très-différente par son caractère élé- 
mentaire ( la squamme) , par sa nature, sa marche et ses 
suites toujours sans gravité , de la lèpre tuberculeuse. 

C'est de la lèpre vulgaire que Galien a pu dire : a Lepra 
est transmutatio cutis ad contrarium naturœ kabitum cum 
asperitate s dolore , atque pruritu 3 et squammarum reso- 
lutione , et quandoque plures corporis partes depascitur. » 

L'éléphantiasis des Grecs a trois périodes : la première, 
caractérisée parle changement de couleur à la peau ( ta- 
ches fauves , bronzées , quelquefois luisantes et comme 



102 NOTES 

vernissées ) , et par l'insensibilité subite ou graduelle des 
parties malades (Arétée, André Gleyer^ i683.,G. G. Schil- 
ling , 1778); la seconde, par l'apparition de tubercules 
dermoïdes et sous-cutanés, ronds, circonscrits , offrant 
ordinairement une dépression centrale occupée par une 
sorte de production cornée qui traverse toute l'épaisseur 
du tubercule (Biett) ; la troisième par l'ulcération de ces 
tubercules, etc. 

L eléphantiasis des Arabes paraît être une maladie du 
système lymphatique avec altération des veines et hyper- 
trophie considérable des parties affectées ; elle ne serait 
pas accompagnée de tubercules. 

Fracastor connaissait très-bien les différences qui exis- 
tent entre ces trois maladies , Lepra vulgaris 3 eléphantia- 
sis Grœcorwn , eléphantiasis Ârabum, et il a su les distin- 
guer les unes des autres avec un grand tact et une rare 
perspicacité. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans 
son traité des maladies contagieuses : 

Arabes per elepkantiam non plane id intelligunt 3 quod 
Grœci et Latini , sed tumarem quemdam pedum ex humore 
melancholico 3 ceu e varicum génère 3 quasi speciem eam le- 
prœ intelligant in qua pedes more elephantum tument : per 
lepram autem id accipiunt , qaod et vulgo lepra dicitur j. 
a Grœcis elephantia. 



SUR LE LIVRE PREMIER. ÏDJ 

Le terme d eléphas n'indiquait donc que la similitude 
dans le développement éléphantiasique des parties ma- 
lades, et ne préjugeait rien sur la nature de la maladie. 

Je continue à citer Fracastor : 

« Notœ autem elephantiœ et accidentia hœc sunt : oritur 
primo sine dolore ullo , sine febre 3 ac delitet ipsa quoque 
certo tempore prias qaam se prodat : mox prima ut plarimum 
indicia dat a nare aborta 3 parva veluti lenticuta subnigra. 
Cutis deinde varia fit eolore 3 durit ia 3 asperitate 3 attenua- 
tione 3 quippe alibi livida fit j, alibi alba _, alibi in atro ruffa 3 
dura hic , illic lenior, alicubi aspera et squammosa 3 ali- 
cubi crassa et veluti corium igné induratum. 

Pustulœ simul per totum corpus enascuntur durœ 3 et 3 
ut plarimum 3 purpurascentes 3 quœ tractu temporis exulce- 
rantur, et pas emittunt. 

Circumtumescunt vicina membra 3 et alia contrahuntur, 
alia extenduntur : propter quod multis excavatur nasus 3 os 
utrinque contrahitur versus aures 3 oculi rotundantur 3 et 
similes satyris ( qui pinguntur ) fiunt , unde et satyriasis 
etiam hic morbus appellari consuevit 3 quanquam sunt qui 
satyriasim dictum pulent propter tentiginem nimiam vene- 
ris , quœ eo in morbo contigit : tument deinde digiti in pe- 
dibus ac manibus 3 ac pedes similes fiant elephantum pedi- 
bus j unde quidam volunt esse elephantiasim appeltatum 3 



1 54 NOTES 

quanquam Arckigenes a magnitudine morbi ita vocatum 
dicat. (!) 

Ad hœc autem et venulœ 3 quœ sub lingua sunt 3 ceu va- 
ricosœ fiunt 3 pruritus adest 3 et cum eo tentigo veneris 
vehenxens. Fœtent mox , et lolerari jam non possunt _, et mul- 
tis alba per totum fit cutis 3 quœ insanabilis habetur. 

Nationum vero alice fam'diarem habent 3 ut JEgyptus et 
Judea 3 aliœ vix novere. » 

Lucrèce avait dit aussi : 

Est elephas morbus qui propter flumina Nili 
Gignitur Mgypto in média 3 neque prœterea usquam. 

( De natura rerum. cap. vi. ) 

Voici maintenant comment s'exprime Fracastor sur la 
lèpre des anciens : 

« Lepra vero ita ab antiquis vocata in duobus prœcipue 
differt ab elepkantia , loco et materia : quippe profundius 
agitur elepkantia 3 quanquam et ipsa circa summa versatur ; 
lepra vero in superficie magis est : materia porro éléphant iœ 

(1) C'est suivant cette dernière acception qu'un poète a dit de l'éléphan- 
tiasis : 

Est leprx species , elephantiasisque vocatur , 
Quod cunctis morbis major sic esse videtur , 
Ut major cunctis elephas animantibus exstat. 

( Macer. de vir. herb. c 5. ) 



SUR LE LIVRE PREMIER. I 55 

crassior esse videtur 3 et exusta etiam nummagis , propter 
quod profundatur ma gis , utraque tamen ex melancliolico 
humore fit : nihil autem prohibet et in utraque interdum 
conjungi aliquid salsœ pituitœ _, unde fit, ut nec éléphant ia, 
nec lepra uno semper visantur modo : quod si diutumior 
fiât lepra 3 et tractu temporis malignior , tum in elephan- 
tiam transit. Sunt autem et in lepra suce pustulœ 3 atque 
interdum crebrœ , cœterum sicciores 3 quam in elephantia et 
squammantes magis , quam exedentes : pruritus quoque 
plurimum infestât , macies corpus tenet , et _, ut uno verbo 
dicatur j delicatior quaedam elephantiasis lepra est. » 

Ces dernières expressions n'ont rien qui doive surpren- 
dre, si l'on se rappelle certains cas de lepra vulgaris inve- 
terata. Il semble d'ailleurs que Fracastor ait voulu pré- 
senter les trois maladies 3 lepra vulgaris 3 elephantia Grœ- 
corum 3 elephantia Arabum, comme appartenant à une 
même famille. 

Schilling, dont l'autorité en cette matière a un grand 
poids (car il a étudié la maladie non dans les livres., mais 
sur les lieux où elle règne) , croyait et a cherché à prou- 
ver que les diverses affections cutanées confondues sous le 
nom de lèpre, telles que Yalphos et le leuce des Grecs, le 
vitiligo des Latins , Y elephantiasis des Grecs , l 'elephan- 
tiasis des Arabes 3 la lèpre des croisades , n'étaient en 



1 56 NOTES 

réalité que des degrés différents d'une maladie de même 
nature, à laquelle il convenait de conserver le nom de lèpre. 

Cette opinion trop exclusive n'a pas prévalu et la 
manière de voir plus réservée de Fracastor le rapproche 
peut-être beaucoup plus de la vérité. 

J'ai donné ces détails sur 1 eléphantiasis, parce qu'il tou- 
che de fort près à la Syphilis. Dès longtemps , on n'a 
voulu voir dans cette dernière qu'une transformation de 
la première. De nos jours même , M. Ricord s'est rangé à 
cet avis. 

Les quelques symptômes que je viens de rapporter suf- 
firont , je pense , pour démontrer le peu de fondement 
d'une pareille supposition : si la lèpre s'est changée en 
Syphilis, la métamorphose a été si complète , que la fille 
n'a certes gardé aucun trait de sa mère. 



NOTE 10. 

Le lichen. . . etc. 
Sic lichen latuere diu. 

Fracastor fait ici allusion à la maladie pustuleuse qui 
se montra pour la première fois en Italie, d'après le récit 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 57 

de Pline , vers le milieu du règne de Claude, et y sévit avec 
la plus grande violence. Elle se répandit peu en Illyrie , 
dans les Gaules, en Espagne, et ravagea de préférence 
Rome et ses environs : on lui donna d'abord le nom grec 
de lichen ; mais bientôt , à cause de son siège spécial au 
menton , elle reçut celui de mentagre qui lui est demeuré 
depuis ( Sycosis menti ., ment a gr a ). Des cicatrices plus 
hideuses que le mal lui-même restaient empreintes sur le 
visage de ceux qui s'étaient soumis à un traitement , 
lequel, consistant en application de caustiques , n'empê- 
chait pas le mal de reparaître., si les chairs n'avaient point 
été brûlées jusqu'à l'os. Cette cruelle ressource fut la 
seule qu'apportèrent d'Egypte les médecins qui vinrent 
dans ce pays (l'Italie) s'enrichir à nos dépens (Pline 
traduit par Gibert ). 

Peut-on induire de ce dernier paragraphe que le lichen 
mentagre était endémique en Egypte ? J'ignore si quelque 
maladie analogue y règne encore aujourd'hui. 



1 58 NOTES 



NOTE il. 



Ainsi que le soleil , les nombreuses planètes, 
Des volontés du ciel fidèles interprètes. . . . 



Fille de la superstition et de l'amour du merveilleux , 
l'astrologie eut le même berceau que l'astronomie. On 
fait remonter jusqu'aux Chaldéens l'idée d'une influence 
exercée par le soleil et les planètes , non-seulement sur 
les révolutions des empires, sur la production des gran- 
des épidémies , mais encore sur les destinées heureuses 
ou malheureuses d'un roi , sur les maladies , la vie ou 
la mort du plus infime mortel. 

On dirait que l'astrologie a été placée, durant vingt siè- 
cles j à côté de l'astronomie , pour montrer jusqu'à quel 
point l'homme 3 ce grain de sable pensant, peut s'élever, 
alors que son génie calculant la marche des astres 3 dé- 
terminant leur volume , mesurant leur distance récipro- 
que , expliquant les lois de leur mutuel rapport, semble 
participer aux secrets de Dieu, et jusqu'à quel point il 
peut descendre, lorsqu'il devient le jouet des rêves d'une 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 69 

sotte vanité et des fantômes d'une pusillanime terreur. 

Répandue chez les peuples de l'antiquité , accueillie 
avec ardeur par les Orientaux, l'astrologie fut transmise 
par eux au moyen-âge , et régna despotiquement dans le 
XV e et dans le XVI e siècle. 

Les progrès de l'astronomie et la diffusion des lumières 
n'ont pas 3 même aujourd'hui , tellement détruit son em- 
pire, qu'il ne reste encore , chez les peuples les plus civili- 
sés, des traces de sa domination. 

A défaut d'astrologues , dont l'espèce est perdue , on 
consulte les devins et les sorciers. Les cartes ont remplacé 
les astres ; la dame de cœur a fait oublier Vénus ; le valet 
de pique a détrôné Mars. La canaille court chez les diseu- 
ses de bonne fortune de bas étage; la ville et la cour se 
glissent chez une D lle Lenormand. Bonaparte ne croyait- 
il pas à son étoile (Le comte de Ségur. ) ! 

Que demain apparaisse sur l'horizon la queue d'une co- 
mète, et vous verrez le monde trembler de plus belle, et 
se croire à la veille de quelque événement terrible ou 
d'une funeste épidémie. 

La médecine, trop souvent prête à accueillir les erreurs 
des sciences qui l'entourent , a payé un large tribut à la 
commune folie. Déjà à Rome , du temps de Pline, un mé- 
decin phocéen voulait régler d'après le cours des astres 



1 6o NOTES 

le régime qu'il prescrivait à ses clients. Plus tard, les rêve- 
ries des Arabes et les extravagances de Paracelse donnè- 
rent j en partie ., pour base à la médecine les ridicules 
principes de l'astrologie. On supposa une harmonie mys- 
térieuse entre chaque constellation et divers organes du 
corps humain. Le mouvement des humeurs fut soumis 
au cours des astres. Les épidémies étaient produites par 
la conjonction des planètes. Enfin, le médecin ne devait 
employer aucun moyen sans avoir consulté le ciel. (Raige- 
Delorme. ) 

Au milieu de ces épaisses ténèbres, se cachait-il quelques 
rayons de lumière ? Ces erreurs couvraient-elles quelque 
vérité ? Nos maladies auraient-elles quelque relation avec 
le système planétaire? 

Quant à Saturne, il est trop loin de nous pour qu'il soit 
nécessaire de nous en occuper ; à l'égard de l'astre de Ju- 
piter et de celui de Mars, en disant que le premier est 
propice au genre humain , que le second est terrible et 
sanglant, on a voulu, sans nul doute., faire allusion à la 
blancheur éclatante de l'un , et à la teinte roussâtre de 
l'autre (Macrobe). En ce qui concerne Vénus, l'étoile 
du berger , Lucifer, Vesper 3 dont les doux rayons, 
au dire des poètes , conduisent l'amant auprès de son 
amante , s'il résulte parfois de ces rendez-vous quelque 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 6 1 

accident , quelque maladie , on m'accordera que la pla- 
nète en est au fond très-innocente. Mercure est trop pe- 
tit , Vesta , Junon , Cérès , Pallas trop imperceptibles 
pour que je m'y arrête. 

Restent le soleil et la lune. 

Le soleil , par son rapprochement ou son éloigneraient 
de notre planète , par le plus ou le moins de chaleur qu'il 
répand sur la terre, y détermine la nature des climats , y 
règle le cours des saisons , et l'on sait combien sont diver- 
ses les maladies suivant les climats , suivant les saisons. 
C'est par son action que les nuages se forment , que les 
tempêtes éclatent , que les vents bouleversent l'atmos- 
phère , que les miasmes des marais se dégagent , que la 
pneumonie règne en hiver , la dyssenterie en été , les 
affections catarrhales au printemps, les fièvres en automne, 
que lesphtysiques meurent en plus grand nombre à la chute 
des feuilles , et que les rhumatisants portent de la flanelle 
en décembre. Est-ce à dire que de sa marche, de ses révo- 
lutions futures , de ses éclipses totales ou partielles , et 
toujours calculables d'avance., on pourra prédire nos ma- 
ladies à venir? Nullement. Sur ces données, on ne se ha- 
sarderait même pas à pronostiquer une colique , un sim- 
ple rhume de cerveau. Au contraire , de son état actuel 
ou de son état passé, on peut déterminer, presque à coup 

1 1 



l62 A'OTES 

sur le génie des maladies de la saison suivante. ( Voyez 
Fustei'j, maladies de la France. ) 

En ce qui concerne la lune, sans doute son influence 
est grande dans la formation des marées. Il n'est pas dé- 
raisonnable aussi de supposer qu'elle produise quelque 
chose d'analogue sur l'atmosphère , cette mer fluide de 
trente lieues de hauteur qui pèse en tout sens sur notre 
globe. 

Suivant le dire d'auteurs sérieux , des bons observateurs, 
un grand nombre de maladies suivraient dans leur appa- 
rition et leur exacerbation les phases de l'astre nocturne : 
ainsi de la folie, de certaines hémorrhagies , des maladies 
nerveuses , de beaucoup d'éruptions cutanées, d'où le 
nom de lunatiques donné aux malades , 2sA7)Viaz0l , 
Lunaticl. ( Galien , Mead , Pison , Hoffmann , Prosper 
Martian , vVeffer, Baillou, Murât, Broussonet s etc.) En 
l'état actuel de nos connaissances,, il n'est permis de rien 
nier., ni de rien affirmer à ce sujet, d'une manière positive. 

C'était surtout dans la production des épidémies, que 
les médecins du moyen âge faisaient jouer le plus grand 
rôle à la marche des planètes et à leur conjonction ; tan- 
dis que, sous un pareil rapport, l'impuissance de ces astres 
est la plus manifeste; impuissance que , sur ce point, 
nous n'hésitons pas à étendre à la lune et jusqu'au soleil 
lui-même. 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 63 

Je n'entends parler ici que des grandes épidémies, telles 
que la peste proprement dite , observée et décrite par Eva- 
gre en 45o ; la peste noire du XIV e siècle, et le choléra de 
nos jours. 

Quant aux petites épidémies , aux épidémies partielles, 
le voisinage des marais ( fièvres intermittentes pernicieu- 
ses), les misères de la guerre et l'encombrement des 
camps ou des hôpitaux (typhus, fièvre muqueuse j dyssen- 
terie) , le règne trop prolongé des saisons froides et humi- 
des (affections catarrhales, grippe), toutes ces circonstan- 
ces ont avec elles des rapports de cause à effet faciles à saisir. 

Mais l'agent des grandes épidémies , des épidémies 
universelles, soit qu'on le cherche, avec Hippocrate , Fer- 
nel, Sennert , Ramazzini, dans l'air atmosphérique ; avec 
Hoffmann, Pringle, dans une chaleur excessive ; avec Ri- 
vière , Diemerbroeck , dans un froid rigoureux ; avec d'au- 
tres , dans la trop grande sécheresse ; avec Ingrassias , 
Lepecq de La Clôture, dans des pluies continuelles ; avec 
M. Noabs Wester., dans l'électricité de l'air , dans l'appa- 
rition de quelque comète , dans l'éruption des volcans ; 
même de notre temps avec Joubert , Chenot, Jackson, 
Schnurrer, dans l'influence de la lune ; avec Sylvius de 
Leboë, dans les sels acides et alcalins ; avec Bonet, dans la 
production de punaises sous les méninges !... avec plus 

1 1. 



1 64 NOTES 

d'un écrivain sur le choléra asiatique , dans l'existence 
d'insectes, d'animalcules ; avec M. Hecker, de Berlin, dans 
un concours indéterminé d'influences telluriques ou cosmi- 
ques ; avec M. Fuster, dans une combinaison extraordi- 
naire de causes cosmiques et d'influences morales et poli- 
tiques ; sous tous ces mots., dont nous masquons notre 
ignorance , l'agent mystérieux demeure impénétrable , et 
les grandes épidémies restent comme quelque chose de 
divi?ij, tq Oeiov., cjuid divinum (Hippocrate), dont la nature 
et le but nous échappent , et dont, victimes aveugles , nous 
sommes destinés à ne connaître que les terribles effets , 
semblables à ces nombreuses hécatombes qui rougissaient 
de leur sang l'autel expiatoire, sans savoir ni à quels dieux, 
ni pour quel crime elles étaient immolées. 



NOTE 12. 

Deux siècles avant nous , tandis que dans les cieux 
Saturne et Mars joignaient leurs chars silencieux. 

11 s'agit ici de la peste noire du XIV e siècle , la plus 
formidable épidémie qui ait ravagé le monde. La gan- 



SUR LE LIVRE PREMIER. 



1 65 



grène qu'elle attachait , comme un cachet caractéristi- 
que, à chaque organe frappé, lui valut ce nom de peste 
noire. En Italie, on l'appela la grande mortalité (la morta- 
lega grande. ) . 

Elle conserva quelques rapports avec la peste du sixième 
siècle, tels que la formation de bubons aux aines, de 
tumeurs aux aisselles; mais ce symptôme fut secondaire, 
et ne parut qu'assez longtemps après le début de l'épidé- 
mie* Elle eut des traits particuliers qui n'avaient pas encore 
été observés. Une fièvre violente avec hémoptysie tuait 
dans les trois premiers jours, souvent dans quelques heu^ 
res , parfois instantanément. Les organes respiratoires 
étaient atteints d'inflammation gangreneuse ; Tes malades 
ressentaient de vives douleurs à la poitrine; ils avaient des 
crachements d'un sang fétide, noirâtre, et leur haleine 
répandant une odeur empestée soufflait au loin la terreur 
et la mort. 

On vit des mères abandonner et fuir leurs enfants l 
Il paraissait sur les bras, sur le visage et sur d'autres par- 
ties du corps, de petites tumeurs , des pétéchies noires, iso- 
lées ou confluentes. Plusieurs malades devenaient comme 
hébétés, et tombaient dans un sommeil comateux ; ils per- 
daient aussi la parole par la paralysie de la langue ; d'au- 
tres étaient en proie aux anxiétés et h l'insomnie. Le> 



ï66 NOTES 

pharynx et le larynx devenaient noirs et comme gorgés 
de sang; la soif inextinguible , les souffrances atroces du- 
raient jusqu'à la mort. Un seul de ces accidents suffisait 
quelquefois pour tuer , et dans d'autres cas , leur réunion 
n'empêchait pas de guérir. 

Dans l'Occident, le charbon du poumon fut le phéno- 
mène prédominant. 

Le mal était contagieux, et les animaux le contractaient 
non moins que l'espèce humaine. 

La mortalité fut immense ; la terre perdit le quart ou 
le tiers de ses habitants. 

A Avignon 3 le Pape fut obligé de bénir le Rhône, afin 
qu'on pût y jeter les morts ; les cimetières ne suffisant 
plus à les recevoir. 

Un rapport présenté au Pape Clément YI élève le chiffre 
des morts à 42,836,486 , non compris ceux de la Suède, 
de la Norvège , du Danemark et du Groenland ; car le mal 
pénétra partout, et l'on vit sur la mer du Nord, comme on 
l'avait vu sur la mer Méditerranée , des navires, -privés de 
leurs équipages morts tout entiers de la peste, errer au gré 
des vents et des flots,, ou venir échouer sur la côte. 

Pendant douze ans ^ la peste noire promena la mort 
sur l'Asie et sur l'Europe ; puis , comme le dit dans sa 
naïveté une vieille chronique allemande , « après que la 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 67 

« mortalité, les processions de Flagellants , les pèlerina- 
« ges à Rome., le massacre des Juifs eurent cessé, le monde 
« recommença à vivre et à être joyeux , et les hommes se 
« firent de nouveaux habits. » ( Voyez Cantacuzène , 
GuydeChauliac, Chaulin de Vinario, médecin à Avignon, 
Boccace, Pétrarque, Ozanam, et le docteur Hecker, profes- 
seur à l'université de Berlin , dont le mémoire sur la peste 
noire a été analysé dans la Gazette médicale de Paris 8 
année i83a ., N° 39. ). 



NOTE ITk 

......... Et sous un ciel plus doux 

L'Arabie et Canope 

Canope , Canopus , aujourd'hui Aboukir : ville de la 
basse Egypte , entre Bouto et Alexandrie ., à l'embou- 
chure d'une branche du IN il dite Canopigue. Les Grecs 
disaient que cette ville devait son nom au grec Canope ,. 
pilote de Ménélas. ( Bouillet. ) 

Et Pelusiaci tam mollis lurba CanopL (^Lucajv..) 



1 68 NOTES 

Nam qua Pellœi gens fortunata Canopl 

Accolit ajfuso stagnantem flumine Nilum. (Virgil.) 

Par le nom de Canope , Fracastor désigne ici toute 
l'Egypte. 



1VOTE 14. 

Sirénis , ce vieillard aux regards inspirés. . . 

Je n'ai pu découvrir quel était ce Sirénis dont parle 
Fracastor. Ce qu'il en dit n'est peut-être qu'une fiction 
astrologique. 



NOTE '15. 

Quand le Soleil, du haut des célestes demeures... 

Les auteurs du XIV e siècle , Guy de Chauliac entre au- 
tres , attribuèrent la peste noire à la conjonction de 
Saturne , Jupiter et Mars , qui avait eu lieu le 22 Mars 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 69 

i345, au 14 e degré du Verseau, époque où la maladie se 
déclara en Orient. 

Dans Fracastor, l'origine, de la Syphilis se rattache à la 
conjonction de ces mêmes planètes dans le signe du 
Cancer. 

L'astrologie apparaît ici embellie de tous les charmes 
de la mythologie , et sous le pinceau du poète , elle force 
en quelque sorte notre admiration par la richesse et le 
brillant coloris des vers. 

On dirait que Malfilâtre s'est inspiré de ce passage de 
Fracastor pour écrire la strophe suivante de l'ode : Le 
soleil fixe au milieu des planètes ; 

Ainsi se forment les orbites 
Que tracent ces globes connus : 
Ainsi , dans les bornes prescrites , 
Volent et Mercure et Vénus. 
La Terre suit ; Mars , moins rapide , 
D'un air sombre s'avance et guide 
Les pas tardifs de Jupiter ; 
Et son père, le vieux Saturne, 
Roule à peine son char nocturne 
Sur les bords glacés de l'éther. 



I 70 NOTES 



NOTE 16. 

Je parle en hésitant ; je ne me cache pas 
Que les difficultés se pressent sous mes pas. . . 

Le bon sens pratique , le tact médical de l'auteur du 
traité des maladies contagieuses apparaissent ici. J'aime 
à croire qu'il n'avait au fond aucune foi dans les billeve- 
sées de l'astrologie. 

Mais au milieu des ténèbres où son siècle était plongé , 
il se trouvait comme serait un homme qui vivrait au sein des 
tombeaux et parmi les morts , et qui, s'il soulevait la pierre 
sépulcrale et entrevoyait la clarté du ciel, n'oserait pas 
sortir du séjour des ombres et marcher seul en avant. C'est 
ainsi que les grands génies d'Athènes et de Rome , quoi- 
qu'ils entrevissent l'existence d'un seul Dieu , sacrifiaient 
en public aux idoles. Il en coûta cher à Socrate et à Ga- 
lilée pour avoir été supérieurs à leur époque. Fontenelle 
le savait bien; ah ! s'il eut, comme ces hommes illustres , 
cueilli quelque fruit jusqu'alors ignoré de l'arbre de la 
science, en Grèce , l'unité de Dieu , en Italie , le mouve- 
ment de la terre; comme il aurait, plus que jamais, fermé 



SUR LE LIVRE PREMIER. l^I 

la main, de crainte d'en laisser échapper ces deux subli- 
mes vérités ! Aussi vécut-il tranquille et mourut-il âgé de 
cent ans. 



NOTE 17. 
Peut-être prémunis par ces tableaux fidèles. . . 

Fracastor a deux fois émis l'opinion que la Syphilis de- 
vait , dans un temps prochain , disparaître du nombre 
des maladies régnantes , et que de longs siècles s'écoule- 
raient avant qu'elle vînt de nouveau réclamer sa place 
dans le cadre déjà si étendu des souffrances humaines. 

Il disait en i53o : (Sypliilidis 3 liber i. ) 

Namque iterum 3 cum fata dabunt , labentibus annis > 
Tempus erit _, cum nocte atra sopita jacebit 
Interitu data. Mox iterum post secula longa 
Illa eadem exsurget > cœlumque _, aurasque reviset , 
Atque iterum ventura illam mirabitur œtas. 

En i546, il écrivait dans son traité de morbis conta- 
giosis , lib. 11, cap. xn : Hic idem morbus interibit et ex- 



17 2 NOTES 

tinguetur ; mox etiam et nepotibus ?iostris rursus visenda 
renascetur. . . 

Après lui, ces illusions se sont transmises de médecins 
en médecins jusqu'à Astruc , qui a été le dernier, je crois, 
à y avoir foi. Parmi les auteurs qui se sont bercés de ce 
rêve, on compte Vidus-Vidius en i55o, Musa Brassavole 
(i55^), Gabriel Fallope (i562), Alexandre Trajan Petro- 
nio (i56o). Cette maladie devra 3 dit-il ., s'affaiblir et dis- 
paraître j comme un vin trop fort _, qui étant coulé deux ou 
trois fois par une chausse, suivant la méthode des anciens, 
perd sa force. 

Voyez aussi Jérôme Mercurialis en 1570, Alexandre 
Déodat en 1660, Sydenham en 1680 : {Vegetabilium in- 
star 3 in alienum a patrio solum transplantata , Europœo 
nostro non perinde lœtatur 3 sed l'an guet in dies etmilioribus 
phœnomenis fatiscit.), Astruc enfin en 1735. 

Nous sommes en 1847- Depuis 35o ans, le vautour Sy- 
philitique ronge les flancs de l'espèce humaine , et il n'est 
point rassasié. On ne le voit que trop souvent encore mu- 
tiler les organes de la génération, dévorer la gorge s dé- 
truire les fosses nasales et le nez , s'étendre en vaste ulcère 
des aines fistuleuses à toute la peau du ventre , gonfler le 
tissu osseux et le réduire en carie sanieuse , en un mot , 
faire du corps en lambeaux un squelette vivant, et trans- 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 JO 

former l'être le plus beau de la création en un objet 
de dégoût et d'horreur pour tous et pour lui-même , au 
chevet duquel bien souvent , seul , l'homme de l'art veille 
et combat, impuissant à soustraire par sa science un reste 
de vie aux coups victorieux de la douleur et de la 
mort. 

Si quelqu'un me taxait d'exagération, qu'il aille inter- 
roger les asiles spéciaux ouverts aux Syphilitiques : il 
n'aura pas fait dix pas dans leurs salles, que le terrible 
tableau que je viens de tracer s'offrira à lui dans sa hideuse 
réalité. 

Il faut donc encore aujourd'hui dire avec Fernel : Ita- 
que liane luem nisi Deus optimus maximus sua clementia 
ipse extinguet) aul effrenatum hominum libidineux temperet, 
nunquam extinctum iri 3 sed fore humano generi comitem 
et immort a lem crediderim. 



1 74 .NOTES 



NOTE 18. 

Aux lieux où l'Ollius , près du lac Sébinus. . . 

L'Ollius , aujourd'hui l'Oglio, rivière du royaume Lom- 
bardo-Vénitien , prend sa source dans la province de Ber- 
game, traverse le lac d'Iseo ( autrefois Sébinus) , et joint 
le Pô sous Borgo-forte , entre l'Adda et le Mincio. 

La Cénomanie : Cœnomani , Cénomans , peuple de la 
Gaule Trans-Alpine ; ils y occupaient le pays qui forma 
plus tard le Maine oriental ; Vers le IV e siècle avant Jésus- 
Christ , la plus grande partie des Cénomans fit une inva- 
sion en Italie , où ils déplacèrent les Euganei , et s'établi- 
rent au nord du Pô , entre l'Adige et l'Adda. Le territoire 
qu'ils occupèrent correspond à peu près aux légations de 
Mantoue et de Brescia. (Bouillet.) 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1^0 



NOTE 19. 

L'éclat de son printemps , la fleur de sa jeunesse. . . 

On divise aujourd'hui les symptômes de la Syphilis en 
trois groupes : 

i° Syphilis primaire ; période des accidents primitifs, 
bornés au point sur lequel le virus a été déposé , ulcères 
locaux j bubons ou adénites , blennorrhagie. 

2° Syphilis secondaire ; période d'infection générale , 
accidents consécutifs se montrant à la peau., aux mem- 
branes muqueuses , aux yeux , aux oreilles , etc. atc. 
tels sont : toutes les éruptions cutanées, Syphilide exan- 
thématique, Syphilide vésiculeuse , Syphilide bulbeuse , 
Syphilide pustuleuse , Syphilide papuleuse., Syphilide tu- 
berculeuse, taches Syphilitiques (A. Cazenave. ), les rha- 
gades , l'onglade , l'alopécie , la pelade , l'ophtalmie , l'iritis, 
l'ozène , les ulcères consécutifs , les excroissances , les 
végétations, le sarcocèle Syphilitique, etc. 

3° Syphilis tertiaire : période des accidents constitution- 
nels les plus graves , du tempérament Syphilitique : elle est 



1"6 NOTES 

caractérisée par la plupart des symptômes de la seconde 
période auxquels viennent s'ajouter des tubercules pro- 
fonds de la peau et des membranes muqueses , des pé- 
riostoses , des caries , des nécroses , des douleurs ostéo- 
copes nocturnes , intolérables , des contractures muscu- 
laires , des tumeurs gommeuses , des dévastations profon- 
des et étendues du tissu osseux et des chairs , etc. etc. 
( Classification de M. Ricord. ). 

Il y a dix ans à peine , lorsque les malades étaient tom- 
bés dans cet état extrême de la Syphilis tertiaire , sou- 
vent , après avoir subi plus de traitements par le mer- 
cure que n'en affronta le fameux Ulrich de Hutten , et 
sans plus de succès; après avoir, comme lui ,, mais hé- 
las ! moins heureux , demandé leur salut au gaïac , à la 
salsepareille , à la squine, au sassafras ; après s'être vai- 
nement abreuvés des tisanes de Vinache, de Feltz, de Vi- 
garoux , s'être gorgés de tous les robs à brevet ou sans 
brevet d'invention , avoir lassé toutes les préparations 
d'or , ces malades , dis-je , ne trouvaient de refuge à leurs 
douleurs que dans la mort qu'ils appelaient comme un 
bienfait. De pareils cas, aussi effrayants que rebelles, n'é- 
taient pas rares; ils faisaient le désespoir de la médecine, 
lorsqu'un Anglais , le docteur Wallace, de Dublin , expé- 
rimenta (de i632 à 1 836. ) contre ces accidents incura- 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 77 

bles un médicament employé jusques-là , à petite dose 
( quelques grains) , contre les scrofules principalement , 
l'IoDURE de Potassium. Il le donna aux Syphilitiques à la 
dose de 2 , 3 , 4 grammes par jour., et', en i836, il publia 
les résultats qu'il en avait obtenus. M. Ricord répéta les 
essais , et dans ses mains , comme dans celles du méde- 
cin de Dublin , l'iodure de potassium se montra héroïque. 
Sous son influence, les plaies les plus hideuses se cicatri- 
sent, la carie s'arrête., les fistules des os tarissent et se fer- 
ment, le squelette vivant répare ses brèches , la mort enfin 
recule devant l'art. Je ne fais point ici de la poésie, je n'exa- 
gère nullement. Si de tels résultats excitent l'enthousias- 
me , l'admiration , on peut dire que ce n'est là qu'un 
hommage rendu à la vérité. J'ai dû moi-même à l'iodure 
de potassium des cures merveilleuses : il fait plus que 
guérir, il ressuscite. 

Cependant , comme tous les heureux et les triompha- 
teurs, l'iodure de potassium a eu des détracteurs. On a dit 
que son action se bornait à neutraliser les funestes effets 
du mercure , à réparer les ravages qu'il exerce sur le 
corps humain ; on lui a refusé tout pouvoir contre la Sy- 
philis elle-même. L'iodure n'a tenu compte de ces calom- 
nies ; il a marché 3 il a guéri. 

Pour mon compte , je l'ai vu , dans ma pratique , 

12 



I78 NOTES 

triompher de Syphilis tertiaires désespérées, où , par un 
incroyable hasard et un rare concours de circonstances , 
pas un atome de mercure n'avait été administré. 

Sans doute l'infortuné jeune homme des bords de l'Ol- 
lius n'aurait pas succombé, si ce précieux remède eût été 
connu de Fracastor et des médecins de la Cénomanie. 

M. Wallace est mort en Janvier 1839. Son nom res- 
tera attaché à l'une des plus belles conquêtes de la théra- 
peutique moderne , et sera placé à côté de ceux des bien- 
faiteurs de l'humanité. A M. Ricord aussi doit revenir 
une large part d'honneur , pour avoir introduit et popula- 
risé en France l'iodure de potassium. 



NOTE 20. 

Dis , Parthénope , dis le meurtre de tes rois , 
Du joug de l'étranger tes fils traînant le poids. . . 

Parthénope , Sirène qui devint éprise d'Ulysse ; dédai- 
gnée de ce prince, elle se précipita dans la mer, près du 
lieu où fut bâti Naples, qui dans l'origine porta le nom 
de Parthénope. 



SUR LE LIVRE PREMIER. 1 79 

In otia nata 

Parthenope (Ovide). 

Parthenopeia dextra 

Mœnla deseru.it. . . (Ovide.) 

Dans les divers passages de la fin de ce chant., Fracas- 
tor fait allusion aux guerres des Français en Italie, sous 
Louis XII ; à la conquête du royaume de Naples , du 
Milanais et de l'État de Gênes (i5oi.); à la ligue de Cam- 
brai formée contre Venise entre le roi d'Espagne, le roi 
de France, l'empereur d'Allemagne, le pape Jules II, le 
duc de Ferrare et le marquis de Mantoue (10 Décembre 
i5o8) ; à la bataille d'Agnadel , livrée sur les bords de 
l'Adda (17 Mai i5og); aux démêlés sanglants de l'empe- 
reur d'Allemagne, Maximilien I, avec Venise; à la vic- 
toire de Ravenne remportée en i5i2 par le jeune Gaston 
de Foix sur les troupes de la Sainte-Ligue , organisée con- 
tre la France par ce même Jules II s et dans laquelle en- 
trèrent Venise , Ferdinand 3 Henri VIII et les Suisses. 

Plus tard , les Français perdirent la bataille de Guine- 
gatte (Journée des Eperons) contre les Suisses, et celle 
de Novarre contre les Impériaux (i 5 1 3). 

La république de Venise se couvrit de gloire en défen- 
dant Padoue contre Maximilien , et en le forçant de lever 

12. 



i8o 



NOTES 



le siège qu'il avait mis devant cette place. Sous le nom 
d'Euganéens , Fracastor désigne les Vénitiens. 



NOTE 21. 

Avant l'heure ravi , Marc-Antoine succombe. . . 

Marcus Antonius Turrianus , Marc-Antoine de Latour 
( M. A. délia Torre), de Vérone , cultiva avec succès la mé- 
decine et la poésie. Il mourut dans un âge peu avancé. 
Sa perte paraît avoir inspiré un chagrin profond à Fra- 
castor. Les regrets touchants que donne le poète à son 
malheureux ami qui succombe et disparaît avant l'heure 
au milieu de la tourmente publique , ce cri de douleur si 
plein d'émotion et d'éloquence, ce sombre mélange d'un 
deuil personnel , intime , au deuil général , au deuil de la 
patrie, ajoute encore à la tristesse , au pathétique de ce 
magnifique tableau de l'Italie vaincue, conquise, dévastée 
par la guerre et les maladies., réduite à la dernière extré- 
mité. 

Catulle _, dont Fracastor évoque ici les mânes., était né à 
Vérone 3 l'an 86 avant Jésus-Christ. 



SUR LE LIVRE PREMIER. î8l 

Fracastor a composé en outre , in obitu M. Antonil 
Turriani Veronensis s un petit poème ad Joannem B api is- 
lam Turrianum fratrem. On le trouve dans le recueil de 
ses œuvres. Voici les vers qui le terminent : 

O fortunatam nimium 3 tristem ante senectam 

Carpelle iter cœli cui potuisse datum est ! 
Quas syrtes 3 quos et scopulos post terga relinquis, 

Marce ! tibi a quanto est salva carina mari ! 
Fortunate iterum , tu non incommoda vitœ 

Passus adliuCj, non quœ plurima habet senium > 
Sed dulces inter Musas 3 et Apollinis artes 

Forlunaia nimis vita peracta tibi est. 
I _, decus Ausoniœ juvenis j, numeroque deorum 

Te immisce j, culta estjam tibi terra satis. 
lila tuum s dum sidéra erunt , dum flumina current , 

Nomen in astra memor } et benefacta fer et. 



Mm DES NOTES DU LIVRE PREMIER. 



LIVRE DEUXIEME. 



SYPHILIDIS 



LIBER SECUNDUS. 



Nunc âge , quse vitœ ratio , quse cura adhibenda 
Perniciem adversus tantam , quid tempore quoque 
Conveniat (nostri quse pars est altéra cœpti) 
Expédiant, et miranda hominum comperta docebo= 



Quippe nova eu m re attoniti, multa irrita primum 



LA SYPHILIS 



LIVRE DEUXIEME. 



J'ai mesuré du mal la force et l'étendue ; 

Je vais , poursuivant l'œuvre un instant suspendue , 

Dire par quel régime et dans quelle saison 

Il convient d'attaquer ce terrible poison : 

Mes vers révéleront par quelles découvertes 

Du monde décimé l'homme arrêta les pertes. 

Aux progrès du fléau sans cesse menaçant 



I 86 SYPHILIS. 

Tentassent, tamen angustis solertia major 
In rébus , crescensque usu experientia longo 
Evicere : datumque homini protendere longe 
ÀuxJlia , et certis pestem compescere vinclis , 
Victorem et sese claras attollere in auras. 



Credo equidem et qusedam nobis divinitus esse 
Inventa , ignaros fatis ducentibus ipsis. 
Nain , quanquam fera tempestas, et iniqua fuerunt 
Sidéra, non tamen omnino prœsentia divum 
Abfuit a nobis, placidi et clementia cœli. 
Si morbum insolitum , si dura et tristia bella 
Vidimus , et sparsos dominorum caede pénates , 
Oppidaque, incensasque urbes, subversaque régna. 
Et templa , et raptis temerata altaria sacris : 
Flumina dejectas si perrumpentia ripas 
Evertere sata , et mediis nemora eruta in undis , 
Et pecora , et domini , correptaque rura natarunt : 
Obseditque inimica ipsas penuria terras : 
Hsec eadem tamen, haec aetas (quod fata negarunt 
Antiquis) totum potuit sulcare carinis 



LA SYPHILIS. 187 

On n'opposa d'abord qu'un obstacle impuissant. 
Mais avec le danger s'accrurent les ressources ; 
L'expérience ouvrit de plus heureuses sources ; 
A ses constants efforts , à ses nombreux essais 
Elle sut attacher de glorieux succès ; 
Et du dieu d'Epidaure étendant le domaine , 
Enchaîner l'hydre aux pieds de la science humaine. 

Nul doute qu'en secret dirigeant nos travaux 

Les destins n'aient pour nous créé des champs nouveaux. . . 

Aux astres malfaisants , aux fureurs des tempêtes , 

Non , les dieux pour toujours n'ont point livré nos têtes ; 

Non , sans retour le ciel ne nous fut pas fermé. 

Si notre siècle a vu , par la guerre semé , 

Dans nos cités en deuil un mal étrange naître , 

Les Pénates nager dans le sang de leur maître , 

Des royaumes détruits , des trônes renversés , 

De nos temples souillés les autels dispersés , 

Nos fleuves , s'élançant de leurs rives profondes , 

Entraîner les moissons , les forêts dans leurs ondes , 

Des hommes , des troupeaux les cadavres épars 

Dans les champs submergés flotter de toutes parts, 

Et la stérilité sous sa main sèche et vide 



1 88 SYPHILIS 

Id Pelagi , immensum quocl circuit Amphitrite. 
INec visum satis extremo ex Atlante repostos 
Hesperidumpenetrare sinus, Prassumquesub arcto 
Inspectare alia , praeruptaque littora Rhapti , 
Atque Arabo advehere , et Garmano ex sequore merces, 
Aurorse sed itum in populos Titanidis usque est 
Supra Indum , Gangemque supra , qua terminus olim 
Catygare noti orbis erat : superata Cyambe , 
Et dites ebeno , et felices macère sylvse. 
Denique et a nostro diversum gentibus orbem , 
Diversum cœlo , et clarum majoribus astris 
Remigio audaci attigimus , ducentibus et dis. 
Vidimus et vatem egregium , cui pulchra canenti 
Parthenope , placidusque cavo Sebethus ab antro 
Plauserunt , umbrseque sacri manesque Maronis, 
Qui magnos stellarum orbes cantavit , et liortos 
Hesperidum, cœlique omnes variabilis oras. 



LA SYPHILIS. 189 

Transformer nos guérets en un désert aride ; 
Le même siècle a vu , vainqueurs des flots amers , 
Nos vaisseaux conquérir l'immensité des mers , 
Et reculant la borne à nos ayeux prescrite 
Sillonner en tout sens l'empire d'Amphitrite. 
G'était trop peu pour lui que d'avoir découvert 
Le groupe fortuné des îles du Cap-Vert 1 , 
Du Prasson 2 près du pôle affronté les orages , 
Exploré du Raptus 3 les abruptes rivages , 
Reçu de l'Yémen û des dons inattendus , 
Et par delà le Gange et par delà ITndus , 
De l'univers connu refoulé la barrière 
Jusqu'aux lieux où Phébus commence sa carrière , 
Plus loin que la Cyambe 5 et plus loin que les bords 
Où l'ébène au macer ajoute ses trésors. 
Il a vu, sous la main du dieu qui les seconde, 
Nos hardis matelots aborder dans un monde 
Si différent du nôtre et par ses habitants , 
Et par son ciel semé de feux plus éclatants. 
Il a vu Parthénope et le dieu de Sébèthe 6 
Tressaillir à la voix d'un immortel poète , (*) 
Et l'ombre de Virgile applaudir à ses chants : 

(*) Jacques Sannazar. 



1C)° SYPHILIS. 



Te vero ut taceam , atque alios , quos fama futura 
Post mutos cineres , quos et venieiitia secla 
Antiquis conferre volent, at , Bembe, tacendus 
Inter dona deum nobis data non erit unquam 
Magnanimus Léo , quo Latium , quo maxima Roma 
Attollit caput alta , paterque ex aggere Tibris 
Assurgit, Romseque fremens gratatur ovanti. 
Cujus ab auspiciis jam nunc mala sidéra mundo 
Cessere , et laeto régnât jam Jupiter orbe, 
Puraque pacatum diffundit lumina cœlura. 
Unus , qui serumnas post tôt , longosque labores, 
Dulcia jam profugas revocavit ad otia Musas , 
Et leges Latio antiquas , rectumque , piumque 
Restituit : qui justa animo jam concipit arma 
Pro re Romana , pro relligione deorum. 
Unde etiam Euphrates , etiam late ostia Nili , 
Et tantum Euxini nomen tremit unda refusi , 
Atque iEgaea suos confugit Doris in Isthmos. 



LA SYPHILIS. igi 

Virgile dont la Muse ennoblissait nos champs, 

Et peignait à grands traits les biens et les désastres 

Que répandent sur nous les saisons et les astres. 

Ah ! si Bembo , s' armant de son humilité , 

Me force à taire un nom dont la célébrité 

Un jour des plus grands noms égalera le lustre , 

Que le tien de mon cœur s'échappe , prince illustre, 

Magnanime Léon ! ô toi , don précieux 

Qu'à la terre éplorée ont accordé les cieux ! 

Le Tibre heureux murmure à Rome triomphante 

Les miracles soudains que ton génie enfante ; 

Les astres ennemis , loin de nous écartés , 

Cèdent à ton empire , et de douces clartés 

De la paix dans le ciel font luire le présage ; 

Dans nos murs ; à l'abri du trouble et de l'orage , 

Les Muses qui fuyaient retournent à ta voix ; 

Tu rends au Latium la justice et les lois ; 

Pour la cause de dieux 7 , pour l'honneur de la terre, 

A peine as-tu donné le signal de la guerre , 

Qu'à ton nom seul l'Euphrate , et le Nil , et l'Euxin 

Sentent leurs flots tremblants défaillir dans leur sein, 

Et que la mer Egée, en fuyant ton atteinte, 



T92 SYPHILIS. 



Ergo , alii dum tanta canent , dumque illius acta 
Inclyta component , dum forte accingeris et tu 
Condere, et seternis victurum intexere chartis , 
Nos , quos fata voeant haud tanta ad munera , lusus 
ïnceptos, quantum tenuis fert Musa , sequamur. 



Principio , quoniam affecti non sanguinis una 
Est ratio , tibi sit morbo spes major in illo , 
Sanguine qui insedit puro : verum , quibus atra 
Bile tument , spissoque résultant sanguine venœ , 
Major in is labor est , pestisque tenacius hseret. 
Quare opéra? pretium est validis atque acribus uti 
Omnibus lios contra , miseris nec parcere membris. 
Quin etiam meliora sibi promittere cuncta 
ïlle potest , qui principiis novisse sub ipsis 
Serpentem tacite valuit per viscera labem. 
Namque , ubi pasta diu , vires per pabula longa 
Auxerit , et jam se vitium firmaverit intra , 
Heu ! quanto tibi libertas speranda labore est ! 
Ergo omnera impendens operam te opponere parvis 



LA SYPHILIS. iq3 

Court cacher dans son isthme et sa honte et sa crainte. 

D'autres célébreront ces mémorables faits ; 
Ma Muse à le tenter fléchirait sous le faix. 
Puisse Bembo lui-même , y consacrant ses veilles , 
Dans un livre immortel en tracer les merveilles ; 
Tandis qu'à ma faiblesse abaissant mon discours , 
D'un plus humble travail , moi , je reprends le cours. 

Du sang 8 , dès le début , constate la nature : 

Celui qui te présente une qualité pure 

D'un avenir meilleur doit te donner l'espoir. 

La veine roule-t-elle un sang impur et noir , 

Le corps est-il enflé par une épaisse bile , 

Le péril est plus grand , la cure moins facile. 

Arme-toi dans ce cas des agents les plus forts ; 

Sous leurs coups ne crains pas de fatiguer le corps. 

Hâte-toi , le succès couronnera tes peines 

Si, plus prompt que le mal, alors que dans les veines 

Il se glisse , ton art sait , en le devançant , 

Etouffer dans son nid le reptile naissant. 

Car , attaché longtemps aux flancs de sa victime, 

Si le mal y grandit , l'envahit et l'opprime , 

i3 



K)4 SYPHILIS. 

Principiis , memorique aninio hsecprœcepta reconde. 



In priinis ego non omni te assnescere cœlo 
Exhorter : fuge perpetuo quod flatur ab austro, 
Quod cœno , immundaeque grave est sudore paludis. 
Protenti potins campi mihi- liber et agri 
Tractus , et apricis piaceant in collibus aurse, 
Et molles zephiri , pulsusque aquilonibus aer. 



Hic (jnbeo) tibi nullà quies, nulla otia sunto ; 
Rampe moras , agita assiduis venatibus apros 
Impiger , assiduis agita venatibus ursos. 
Nec tibi sit labor aerii cursu ardua montis 
Vincenti , rapidum in valles deflectere cervum , 
Et longa lustrare altos indagine saltus. 
Vidi ego ssepe malum, qui jam sudoribus omne 
Finisset, sylvisque luem liquisset in altis. 
Sed nec turpe puta dextram summittere aratro , 
Et longum trahere incurvo sub vomere sulcum 



LA SYPHILIS. ig!) 

Que d'efforts pour le vaincre et quels rudes combats ! . . 
D'un regard attentif guettant ses premiers pas , 
Et prêt à l'attaquer , grave dans ta mémoire 
Les règles qui devront t'assurer la victoire. 

D'abord , pour ton séjour , garde-toi de ces lieux 
Constamment attristés par l'Auster pluvieux ; 
Fuis les terrains fangeux, fuis les marais immondes , 
Viens aux lieux élevés ,* viens aux terres fécondes; 
Demande à la colline et l'air et le soleil ; 
Là sont les doux zéphirs , là , sous un ciel vermeil , 
L'air que bat l'aquilon va s' épurant sans cesse. 

Loin de toi le repos , loin de toi la paresse. 

Aussi prompt que la meute , ardent comme elle, cours 

Forcer dans les taillis le sanglier et l'ours ; 

Jusqu'au sommet du mont qui se perd dans les nues 

Ouvre devant tes pas des routes inconnues ; 

Dans le creux des vallons , dans l'épaisseur des bois 

Un cerf se cache-t-il , cours le mettre aux abois. 

J'ai vu souvent le mal , quand la sueur ruisselle , 

Céder , et dans les airs s'évaporer comme elle. 

Loin d'écarter de toi le soc et l'aiguillon , 

i3. 



]Ç)6 SYPHILJS. 

Neve bidente sol uni , et duras proscindere glebas, 
Et valida aeriam quercum exturbare bipenni , 
Atque imis altam eruere ab radicibus ornum. 
Quin etiam , exercere domi quo te quoque possis , 
Parvam mane pilam versa mihi , vespere versa , 
Et saltu , et dura potes exsudare pakestra. 
Vince malum : nec te fallat, quod desidis oti 
Assidue desiderium , lectique sequetur. 
Tu lecto ne crede , gravi ne*crede sopori. 
His alitur vitium , et placide* sub imagine pacis 
Decipit p e dulcique trahit fomenta quiète. 



Neenon interea effugito quae tristia mentem 
Sollicitant; procul esse jubé curasque, metumque 
Pallentem , ultricesque iras , omnemque Minervse 
Addictum studiis animum ; sed carmina , sed te 
Délectent juvenumque chori , mixtseque puelhe. 



LA SYPHILIS. 1<>7 

Au joug soumets les bœufs , ouvre un riche sillon ; 

Arme-toi de la houe, et que ses coups rapides 

Brisent le sol ingrat et les glèbes arides. 

Un chêne élève aux cieux l'orgueil de ses rameaux , 

Qu'il tombe sous ta hache , et que les vieux ormeaux 

Sous le fer sans pitié qui tranche leur racine 

Couvrent au loin les champs de leur vaste ruine 

Tristement au logis ne va pas t'engourdir ; 

J'y voudrais sous ta main voir la paume bondir. 

De la lutte et du saut que le rude exercice 

Inonde aussi ton front d'une sueur propice. 

Tu dois dompter le mal; à ton corps moins dispos 

Les fatigues en vain conseillent le repos ; 

En vain le lit t'appelle , il faut qu'il reste vide ; 

Fuis un calme fatal , fuis un sommeil perfide ; 

Toute trêve est un piège où trompant ton effort 

L'ennemi se ranime et se dresse plus fort. 

Du foyer domestique , où la paix te protège , 
Ghasse des noirs soucis le dangereux cortège ; 
Ferme aux soins importuns, à la crainte, au chagrin, 
A la haine, au courroux ton cœur calme et serein. 
Laisse les longs travaux , l'étude opiniâtre 



1 9^ SYPHILIS. 

Parce tamen Veneri, mollesque ante omnia vita 
Concubitus , nihil est nocuum magis : odit et ipsa 
Pulchra Venus , tenerœ contagem odere puellae. 



Qaod sequitur, victus ratio tibi maximahabenda est ; 
Nec sitcura tibi , neve observantia major. 
Principio, quoscumque amnes, quoscumque paludes, 
Quosque lacus liquidi pascunt, quosque œquora pisces, 
Omne genus procul amoveo. Sunt, quos tamen usus 
Liberius , cum res cogit , concedere possit. 
Omnibus his est alba caro , non dura tenaxque , 
Quospetrse et fluviorum adversa marisque fatigant. 
Taies nant pelago phycides , rutilseque per undas 
Auratse , gobiique , et amantes saxea percse. 
Talis dulcifluum fluviorum scarus ad ora , 
Solus saxainter , depastas ruminât herbas. 



LA SYPHILIS. 199 

Pour les jeux de la scène ou la danse folâtre. 
Là , le charme des vers , là , de riants tableaux 
A ton esprit distrait versent l'oubli des maux. 
Exile les amours de ta couche déserte, 
Fuis l'autel de Vénus : Vénus serait ta perte. 
Ton amante , immolée à tes embrassements , 
Échangerait sa foi contre de longs tourments. 

Je dois te dire aussi de quel triste régime 

Il faut qu'incessamment le joug de fer t'opprime. 

J'interdis tout poisson , d'un lac ou d'un étang , 

D'un fleuve ou de la mer indigeste habitant. 

Il en est cependant que l'on pourrait permettre , 

Si la nécessité l'exigeait , ceux peut-être 

Dont la chair blanche et tendre offre un mets pi us léger, 

Qui sur un lit pierreux se plaisent à nager , 

Ou remontent le cours d'une onde tourmentée ; 

Le goujon , la dorade à l'écaillé argentée , 

La phycide , la perche amante des rochers , 

Et le scarus 9 qui seul , au dire des nochers , 

Fréquentant les abords des fleuves , y rumine 

L'aliment qu'il emprunte à quelque herbe marine. 



200 SYPHILIS. 



Sedneque, quae stagnis volucres, quaequeaninibusaltis 
Degere amant, liquidisquecibumperquirere in undis, 
Laudarim : tibi pinguis anas, tibi crudior anser 
Vitetur , potiusque vigil Capitolia servet : 
Viteturque gravi coturnix tarda sagina. 
Tu teneros lactés , tu pandas abdomina porcae , 
Porcae heu ! terga fuge , et lumbis ne vescere aprinis , 
Venatu quamvis toties confeceris apros. 
Quin neque te cru du s cucumis , non tubera captent , 
Neve fameni cinara , bulbisve salacibus expie. 
Non placeat mihi lactis amor, non usus aceti , 
Non fumosa mero spumantia pocula Baccho , 
Qualia Cyrnei colles , campique Falerni,, 
Et Pucinus ager mittunt : aut qualia nostris 
Rhetica dat parvo de collibus uva racemo. 
Nempe Sabina magis placeant , dilutaque tellus 
Quae tulit , et multo domuerunt Naiades amne, 



LJL. SÏPH1L1S. 20 S 

Je te signalerai comme étant défendus 

Les oiseaux de marais qui , chasseurs assidus , 

A de stagnantes eaux vont dérobant leur proie ; 

Abstiens-toi de canard , surtout rejette l'oie , 

Sauveur du Capitole elle y doit vivre en paix : 

Leur chair est trop compacte et leur sang trop épais. 

Sans regret , loin de toi laisse émigrer les cailles ; 

Repousse au loin du porc les flancs et les entrailles ; 

Au fougueux sanglier va porter le trépas , 

Mais qu'il soit pour longtemps banni de tes repas. 

Redoute l'artichaut , la truffe provocante , 

Le concombre et l'oignon à la saveur piquante, 

Du régime prescrit exécutant la loi , 

Du vinaigre et du lait sache éviter l'emploi. 

Garde-toi de verser dans ta coupe fumante 10 

D'un vin trop généreux la liqueur écumante 1 

Le Pucin pétillant , le Falerne mousseux , 

Celui qu'à nos festins fournit la Corse , et ceux 

Dont la grappe nous vint de la Rhétie , et porte 

Dans des grains si petits une flamme si forte. 

Mais tu pourras sans crainte user du vin léger 

Que t'offre la Sabine , et boire sans danger 



■202 SYPHILIS. 



At , tibi si ex horto victus , mensœque deorum 
Suntanimo, atque olerumsimplexetinemptavoluptas , 
Non montée virides , non lseta sisymbria desunt , 
Intybaque , et toto florentes frigore sonchi , 
Et sia fontanis semper gaudentia rivis , 
Et thymbrae siiaves, et odoriferae calaminthae. 
Laeta meliphylla , et riguo buglossus ab horto 
Garpantur , plenisque ferax eracula palmis , 
Atque olus, atque rumex , et saisi gramina crithmi. 
Ipsa lupum dumeta ferent : hinc collige primos 
Asparagos , albae asparagos hinc collige vitis , 
Gum nondum explicuit ramos , umbracula nondum 
Texuit , et virides jussit pend ère corymbos. 
Singula sed longum est , nec percensere necesse , 
Jamque aliud vocor ad munus , juvat in nova Musas 
Naturse nemora Aoniis deducere ab umbris : 
Unde mihi si non e lauro intexere fronti 
Serta volent , tantaque caput cinxisse corona , 
At saltem , ob servata hominum tôt millia , dignum 
Censueriiit querna redimiri tempora fronde. 



LA SYPHILIS. 20: 



Ceux où quelque Naïade a , par son eau prudente , 
Amorti de Bacchus la liqueur trop ardente. 

Plus frugal en tes goûts 11 , plus sage en tes penchants, 

Tu dois borner tes mets aux simples fruits des champs; 

Songe que des dieux même ils firent les délices. 

Les menthes , le cresson , les suaves mélisses , 

La buglosse , le thymbre et le doux calament 

Peuvent ainsi t'offrir un salubre aliment. 

Cueille la chicorée errante dans nos plaines , 

La berle qui se plaît sur le bord des fontaines , 

La roquette , l'oseille et les épinards verds , 

Le laitron qui fleurit au milieu des hivers , 

Et les bourgeons salés que parmi la bruyère 

Dans des fentes de roc jette la percepierre. 

Aux buissons épineux , aux humides coteaux 

Demande du houblon les rejetons nouveaux ; 

Surprends-y la bryone , avant qu'elle y répande 

Les rameaux tortueux de sa tige plus grande , 

Avant que dans la grappe étalée à tes yeux 

Se soient développés des sucs pernicieux. 

D'autres plantes encor ; . . mais le temps, mais leur nombre. 

A regret tout me force à les laisser dans l'ombre. 



2<>4 SYPHILIS. 



Vere novo , si quem morbus tenet , aut et in ipsa 
Autumno , si firma setas , si sanguis abundat , 
Regalem, mediamvelacerti incidere venam 
Proderit , atque extra fœdatum haurire cruorem. 
Praeterea , quocumque habeat te tempore pestis , 
Corruptum humorem , et contagem educere turpem 
Ne pigeât, facilique luem deponere ab alvo : . 
Ante tamen ducenda para : concreta résolve, 
Etcrassa atténua , et lento re tenacia frange. 



LA SYPHILIS. 20.J 

Oui , vers d'autres objets je me sens entraîné ; 
Et les Muses, quittant leur vallon fortuné, 
Ont hâte de m'ouvrir , par une route sûre , 
Des bois vierges encore où m'attend la nature. 
Si leur rare faveur à des travaux plus grands 
Réserve du laurier les honneurs enivrants , 
Alors qu'environné de craintes légitimes 
Je lutte pour sauver des milliers de victimes , 
Puisse au moins , de mon cœur justifiant les vœux , 
La couronne de chêne 12 ombrager mes cheveux ! 



l D" 



Quand le mal au printemps éclate 13 , ou dans l'automne , 

Si l'âge est florissant et si le sang bouillonne , 

Que le réseau veineux soit par toi dépouillé 

Du cruor corrompu dont ton corps est souillé. 

Ouvre la médiane, ouvre la basilique ; 

Aussitôt, par l'emploi de quelque heureux drastique 

Seconde ces moyens , et qu'en toute saison 

Ils aident à chasser le germe du poison. 

Mais pour qu'ainsi, traquée aux flancs qui l'ont reçue, 

La contagion trouve une facile issue , 

D'incisives boissons le généreux secours , 

Des humeurs , avant tout, doit préparer le cours. 



2o6 SYPHILIS. 

Ergo coryci unique thymum sit cura , thymumque 
Pamphylium , thymbrse similis qui durior exit , 
Prima tibi coxisse , lupique volubile gramen , 
Fœniculumque, apiumque, et amari germina capni. 
His polyporum hirtos imitata filicula cirros 
Additur , et lymphis tangi renuens adiantus : 
His stérile asplenum , his pictam phyllitida junge : 
Quorum ubi decoctum per multis ante diebus 
Ebiberis , crudumque humorem incoxeris omnem , 
Tum scilla medicare acri , et colocynthide amara , 
Helleboroque gravi, nec non qu.se in littore surgens, 
Qualudit maris unda , ter evariata colorem, 
Ter flores mutata die rem nomine signât , 
Herba potens radiée , suum cui zinziber adde : 
Adde etiam anguineum cucumim , nabathseaque thura , 
IVtyrrhamque, bdelenque, ammoniacique liquorem , 
Et lacrymam panaceam, et dulei colchica bulbo. 



LA SYPHILIS. 2<r 



Je veux donc qu'avec soin d'abord ta main allie u , 

Dans l'onde qui bouillonne , au thym de Pamphylie, 

Au thym de Crète, à Tache, au fenouil excitant, 

Au houblon dont la tige en spirale s'étend , 

Aux rejetons amers de l'humble fumeterre, 

D'autres trésors que l'art peut ravir à la terre : 

La capillaire au sein vierge d'humidité, 

Le cétérach honteux de sa stérilité, 

L'étrange iîlicule au polype pareille , 

Et la langue de cerf dont la feuille est vermeille. 

Par l'ébullition leurs sucs seront extraits ; 

Que ta lèvre souvent s'en abreuve à longs traits ; 

Et lorsque des humeurs la masse corrompue 

Te semblera par eux délayée et rompue , 

Invoque sans retard des agents plus actifs : 

La gingembre , la scille aux sucs apéritifs , 

La coloquinte arrière et l'ellébore antique , 

Le turbith dont on A^oit la racine énergique 

Croître au bord de la mer, et la changeante fleur, 

Trois fois pendant le jour , varier de couleur. 

Ajoutes-y l'encens, la myrrhe d'Arabie , 

L'opoponax du Nil , la gomme de Lybie , 



2o8 SYPHILIS, 



His actis , si forte tibi frigentia corda 
Et molles animi fuerint , nec acerba placebit 
In primis tentare , brevique extinguere pestem , 
Sed placidis agere , et per tempora lenibus uti , 
Tum superest tibi cura animum ad fomenta relicta 
Vertere , contagisque ad tenuia semina csecse , 
Illa quidem consueta modis inserpere miris. 
Profuerint igitur , quaeque exsiccantia , quseque 
Marcori resinosa soient obsistere putri : 
Taies sunt myrrhse lacrymse , sunt talia thura , 
Cedrusque, aspalathusque , immortalisquecupressus. 
Et bene cum calamo spirans redolente cyperus. 
Ergo nec desint casia? , nec desit amomum , 
Macerve , agalocumve tibi , neccinnama odora. 
Est etiam in pratis illud , juxtaque paludes 
Scordion, omnigenis quod tantum obstare venenis, 
Contagique solet , parvo quserenda labore 
Herba tibi : viret ipsa comis imitata chamaedrim , 
Flore rubens, referensque alli cnm voce saporem. 
Aurora nascente hajns frondemque comantem 



IA SYPHILIS. 2Ôt) 

Le visqueux bdellium , le colchique squammeux , 
Et les sauvages fruits du concombre rameux. 

Cela fait, si ton cœur se glace en ta poitrine 15 , 

De ton corps chancelant si la force décline , 

Si tu crains d'aborder les remèdes puissants 

Et prompts à triompher de ravages récents , 

Si tu voulais enfin par degrés , sans secousse, 

Suivre le cours plus lent d'une cure plus douce , 

Souviens-toi que le mal sous des chemins secrets 

Dissimule souvent ses terribles progrès , 

Et qu'il faut qu'avec soin sa semence cachée 

De tout organe soit à jamais arrachée. 

Ce sont les résineux que tu dois employer ; 

Par eux tu combattras le putride foyer : 

L'encens t'offre sa poudre et la myrrhe ses larmes , 

L'aspalat, le souchet leurs parfums pleins de charmes, 

Le cèdre sa résine et le cyprès ses noix , 

Le macer son écorce et l'aloès son bois. 

A l'ardente canelle emprunte son arôme , 

Sa tige au cassia , ses fruits au cardamome. 

Tu peux , plus près de toi , sur le bord des marais , 

Dans la prairie humide , aux lieux sombres et frais , 

'4 



2IO SYPHILIS. 

Radicesque coque , atque haustu te prolue largo. 



Secl neque carminibus neglecta silebere nostris, 
Hesperid um decus , et Medarum gloria , citre , 
Silvarum : si forte , sacris cantata poetis , 
Parte quoque hac medicam non dedignabere Musam, 
Sic tibi sit semper viridis coma , semper opaca , 
Semper flore novo redolens : sis semper onusta 
Per viridem pomis silvam pendentibus aureis. 
Ergo , ubi nitendum est caecîs te opponere morbi 
Seminibus , vi mira arbor cithereia praestat. 
Quippe illam Citherea , suum dum plorat Adonim , 
Munere donavit multo , et virtutibus auxit. 



LA. SYPHILIS. 2 I I 

Cueillir le scordion dont la vertu conjure 
Les poisons et les maux nés d'une source impure. 
Par sa tige rampante et par ses rouges fleurs, 
Il a du chamédrys le port et les couleurs ; 
Sa feuille et sa racine avant l'aube amassées , 
Tout empreintes encor d'odeurs alliacées , 
Devront sur un feu doux bouillir à vase clos , 
Afin que leur liqueur t'abreuve à larges flots. 

Ornement de l'Espagne , orgueil de l'Italie , 

Citronnier, ne crains pas que ma Muse t'oublie. 

D'autres t'ont célébré dans des vers plus parfaits , 

Je consacre les miens à louer tes bienfaits. 

Si tu daignes sourire à l'enfant d'Epidaure , 

Fassent les immortels que plus superbe encore 

Ton front soit couronné de rameaux toujours verts , 

Et que tes bras , de fleurs incessamment couverts , 

De suaves parfums inondent l'atmosphère , 

Et sous le poids des fruits s'inclinent jusqu'à terre! 

Arbre aimé de Vénus , alors que sourdement 

Le mal dans chaque organe a jeté son ferment , 

L'art emprunte à tes fruits de merveilleuses armes. 

Lorsqu'Adonis mourant lui coûta tant de larmes , 

.4. 



'2 1 2 SYPHILIS, 



Quorumdam inventum est, vitreiintra concavavasis, 
Cui eollum oblongum est , venter turgescit in orbem, 
Aut hedera? folia , aut Ida mittente maniplos 
Dictami , illyricamve irim , rhamnive nigrantem 
Radicem , aut inulas coquere : in sublime solutus 
Effértur vapor , et tennis vacua omnia complet : 
Ast , ubi frigenti occursavit ab aère vitro , 
Cogitur , et rorem liquidus densatur in udum , 
Decurritque vagis per aperta canalia rivis. 
Distillantis aqua3 cyathum sub lumina prima 
Luciferi potare jubent , stratisque parare 
Sudorem : nec certe ab re : vis utilis olli est 
Reliquias morbi tenues dispergere in auras. 



LA SYPHILIS. *-» 1 5 

Oui , Vénus renferma sous ton écorce d'or 
D'énergiques vertus le céleste trésor. 

D'un appareil nouveau j'aime l'heureuse idée : 
Vois ce vase de verre à la tête coudée , 
Au col étroit et long, et dont les flancs jadis 
S'enflèrent par le souffle avec art arrondis. 
Dans ses flancs que déjà presse une ardente flamme, 
On dépose le lierre et l'odorant dictame , 
Le nerprun et l'aunée et l'iris parfumé. 
Du mélange bientôt par le feu consumé 
Monte en légers flocons une vapeur humide ; 
Du globe en un instant elle a rempli le vide ; 
Mais dès qu'en parcourant sa prison de cristal 
Elle a senti de l'air le contact glacial , 
Elle tombe , revêt une forme nouvelle , 
En gouttes de rosée elle fuit et ruisselle , 
Serpente, tourbillonne, et par d'étroits canaux 
Précipite au dehors le bienfait de ses eaux. 
Tu dois, alors qu'au ciel l'aube sourit à peine , 
De ces sucs distillés boire une coupe pleine , 
Et de chauds vêtements empruntant le secours, 
D'une sueur tardive accélérer le cours. 



2! [\ SYPHILIS, 



Interea , si membra dolor convulsa malignus 
Torqueat , œsipo propera lenire dolorem , 
Mastichinoque oleo : lentum quibus anseris unguem , 
Emulsumque potes lini de semine mucum , 
Narcissumque , inulamque , liquentiaque addere niella , 
Coryciumque crocum et vilem componere amurcam. 



At , fauces atque ora malus si eroserit herpès , 
Tange nitro , et viridi medicata œrugine limpha 
Semina inure mala, et serpentem interfice pestem. 
Verum ipsos ope non alia consumere achores , 
Urentum quam vi , poteris , quibus addere debes 
Pingue aliquid , quod secum intus siccantia portet. 
Hcec eadem , et miseros artus si qua ulcéra pascunt , 
Tollere , concretosque valebunt solvere callos. 



LA SYPHILIS. a : -I 3 

Remède simple, doux, mais bien souvent utile 
Pour atteindre du mal la part la plus subtile. 

Dans les convulsions 16 , si le malade en pleurs 
Se tord sous l'aiguillon d'implacables douleurs , 
Qu'un Uniment les calme et bientôt les dissipe. 
Au mastic onctueux tu mêleras l'œsipe, 
Et la graisse de l'oie au miel limpide et frais ; 
Que des graines du lin le mucilage épais 
Au narcisse , à l'aunée avec bonheur s'allie 7 
Et que l'huile au safran ajoute encor sa lie. 

Dans le cœur des tissus , de même qu'un serpent , 
Souvent l'ulcère plonge et s'accroît en rampant ; 
Du nitreet du verdet 17 que la dent corrosive 
A la gorge , au palais , aussitôt le poursuive. 
L'ulcère , dont le derme est creusé , veut encor 
Que le même caustique arrête son essor. 
Des calus verruqueux il détruit la racine 
Et des chairs en lambeaux répare la ruine ; 
Mais pour ce cas, l'axonge et quelque siccatif 
Auront du tempérer son pouvoir trop actif. 



1 1(> 



SYPHILIS. 



Si vero aut haec nequiequam tentasse videbis , 
Aut vires animique valent ad fortia quœque , 
Nec differre cupis , quin te committere acerbis 
Festines , diramque brevi consumere pestem , 
Hinc alia inventa expediam , quœ tristia quanto 
Sunt magis , hoc tanto citius finire labores 
/Erumnasque mali poterunt : quippe effera labes 
Inter prima tenax , et multo fomite vivax 
Nedum se haud vinci placidis et mitibus , at nec 
Tractari sinit , et mansuescere dura répugnât* 



Sunt igitur styracem in primis qui , cinnabarimque ? 
Et minium, et stimmi agglomérant , et thura minuta, 
Quorum suffitu pertingunt corpus acerbo , 
Absumuntque luem miseram , et contagia dira. 
At vero et partim durum est medicamen et acre , 
Partim etiam fallax , quo faucibus angit in ipsis 
Spiritus , eluctansque animam vix continet aegrani. 



LA SYPHILIS. 217 

Dans sa mâle vigueur ton âme impatiente 
Enfin repousse-t-elle une cure trop lente ? 
Ou , si tu l'as en vain tentée, et que ton corps, 
Appelant sans retard des remèdes plus forts , 
Ait hâte d'étouffer l'hydre qui le dévore : 
Soit ; connais des agents plus vigoureux encore , 
Dont la rude énergie en ton sein profané 
Plus vite absorbera le germe empoisonné. 
Jl est rare d'ailleurs qu'un mal qui se rallume 
A de nombreux foyers qu'à la fois il consume , 
Qui , cruel entre tous , enfonce dans tes flancs 
Son aiguillon tenace et ses feux si brûlants , 
Par une prompte fuite abrégeant ton supplice, 
A de timides coups cède et s'évanouisse. 

Plusieurs , pour obtenir des effets plus puissants n f 

Mêlent le minium , le cinabre , l'encens , 

Le storax , l'antimoine, et veulent qu'enflammée 

Leur poudre sur le corps en caustique fumée 

Se dégage, et du mal arrête les progrès. 

Ce dangereux moyen , source d'amers regrets , 

Trop souvent, sans succès, dans la gorge râlante 



^l8 SYPHILIS. 

Quocirca totum ad corpus nenio audeat uti 
Judice me : certis fortasse erit utile membris , 
Qua? papulœ informes , chironiaque ulcéra pascunt. 



Argent» melius persolvunt omnia vivo 
Pars major : miranda etenim vis insita in illo est : 
Sive quod id natum est subito frigusque caloreinque 
Excipere , unde in se nostrum cito contrahit ignem , 
Quodqueestcondensum, humoresdissolvit, agitque 
Fortius , ut candens ferrum flamma acrius urit : 
Sive acres, unde id constat compagnie mira, 
Particule nexuque ,suo vinclisque soluta? 
Introrsum , utpotuere seorsum in corpora ferri , 
Colliquant concreta , et semina pestis inurunt: 
Sive aliam vim fata il li , et natura dedere. 



Cujus et inventum medicamen minière divum 
Digressus referam. Quis enim ad miranda deorum 



LA SYPHILIS. 219 

Refoule, en l'oppressant , l'haleine chancelante. 
Sur le corps tout entier je proscris son emploi. 
Peut-être pourrait-on , mitigeant cette loi , 
Choisir une partie , et combattre sur elle 
Le tubercule informe et l'ulcère rebelle. 

Aux yeux du pi us grand nombre enfin, le vif-argent 19 

De toute guérison est le suprême agent : 

Soit que sensible au froid 20 , à la chaleur sensible , 

Il absorbe le feu de cette lèpre horrible ; 

Soit que, par son poids lourd, il puisse mieux du corps 

Dissoudre les humeurs et les pousser dehors : 

(Appliqué sur la plaie ainsi mieux que la flamme 

Le fer ardent agit, quand le cas le réclame.) 

Ou soit que par ses flots avec art divisés 

Il fouille les replis des organes lésés , 

Attache à chaque fibre une acre molécule, 

Et des germes du mal se saisisse et les brûle ; 

Soit qu'il opère enfin par des ressorts secrets 

Que cachent à nos yeux les destins trop discrets. 

Muse , pour un instant suspends ici ta course; 
Dis quelle main divine a révélé la source 



2iO SYPHILIS. 

Mimera praetereât ! Syriœ nam forte sub altis 
Vallibus , umbrosi nemora inter glauca salicti , 
Callirhoe qua fonte sonans decurrit amœno , 
Fama est cultorem dis sacri agrestibus horti , 
Cultorem nemorum , sectatoremque ferarum , 
Ucea labe gravem tanta , dum molle cyperum 
Et casiam , et silvam late fragrantis amomi 
Irrigat , ha?c orasse deos , et talia fatum : 



Di , quos ipse diu colui , tuque optima tristes , 
Callirhoe , quae sancta soles depellere morbos , 
Cui nuper ramosa ferens ego cornu a cervi 
Aeria victor fîxi capita horrida quercu : 
Di , mihi crudelem misero si tollere pestem 
Hanc dabitis , qusè me afflictat noctesque diesque 
Ipse ego purpureas , ipse albas veris et horti 
Primitias , vobis violas ? ego lilia vobis 



LA. SYPHILIS. 22 I 



Où gisait inconnu ce métal précieux ; 
Dis , et de leur bienfait remercions les cieux. 
Dans un heureux vallon de la Syrie , à l'ombre 
D'un bois de saules verts , près de la roche sombre 
Où de Callirhoé les jaillissantes eaux 
Unissent leur murmure aux plaintes des roseaux , 
Ilcéus cultivait , formé par ses ancêtres , 
Des jardins consacrés aux déités champêtres. 
Il se plaisait à voir les monstres des forêts 
Abattus sous ses coups ou captifs dans ses rets , 
A prodiguer les flots de la claire fontaine 
Aux arbres odorants de son pieux domaine , 
Lorsque par le fléau tout à coup terrassé., 
Vers le ciel élevant son front pâle et glacé : 

« Dieux ! objets de mon culte 21 , et toi , dont la main sûre 
Sait calmer la douleur et fermer la blessure , 
Callirhoé , dit-il , nymphe à qui tant de fois 
Des cerfs que j'immolai j'ai consacré le bois , 
Ah ! si par vous j'échappe à ce mal qui m'oppresse , 
Je veux qu'à vos autels , bienfaisante déesse , 
Ma main reconnaissante appende , chaque jour, 
Les fruits les plus vermeils de ce riant séjour , 



SYPHILIS. 



Albalegam , primasque rosas , primosque hiacynthos, 
Vestraque odoratis onerabo altaria sertis. 
Gramen erat juxta viridans ; sic fatus , ut œstu 
Fessus erat , viridi desedit graminis herba. 

Hic dea , vicino quse sese fonte lavabat , 
Callirhoe liquido ex antro per lubrica musco 
Saxa fluens , juveni dulci blandita susurro , 
Lethaeum immisit somnum , sparsitque sopore 
Graminea in ripa , et salicum nemus inter opacum : 
Atque illi visa est sacro se flumine tollens 
In somnis coram esse , pia et sic voce locuta : 



Ilceu , in extremo dis tandem audite labore , 
Cura mei , tibi nulla salus , quacumque videt sol , 
Speranda est terram magnam super : hoc tibi pœna? 
Dat Trivia , et precibus Trivise exoratus Apollo , 
Ob sacrum jaculo percussum ad flumina cervum, 
Et nostris affîxa tibi capita horrida truncis. 
Nam , postquamilla feram exanimem per gramina vidit , 
Abscisso capite, et sacro sparsa arva cruore , 



LA SYPHILIS. -2J. 

Et mariant aux lis la rose et l'hyacinthe , 
De festons embaumés entoure cette enceinte. » 
Accablé par les feux d'un soleil dévorant , 
A ces mots , sur la terre il se couche expirant. 

Dans la grotte voisine où la source naissante 
Fuit parmi des rochers sur la mousse glissante , 
La déesse entendit sa prière et ses vœux. 
A la hâte essuyant ses humides cheveux , 
Elle accourt vers Ilcée étendu sur la rive ; 
Et le bruit caressant de cette onde plaintive , 
Et la douce fraîcheur de ces saules épais 
Portent au malheureux le sommeil et la paix. 
Il voit Callirhoé doucement lui sourire , 
Et sur l'aile d'un songe arriver, et lui dire : 

« Ilcée , enfin les dieux désarmés par tes pleurs , 
Les dieux ont pris pitié de tes longues douleurs. 
Mais sur le vaste sol où le soleil se lève 
N'espère hélas ! trouver ni remède ni trêve. 
Tel est le châtiment , telle est la dure loi 
Que Diane à son frère arracha contre toi , 
Quand naguères forcé dans sa rapide course 



•2 1 (\ . SYPHILIS 

Omnibus ingéniait silvis , dirumque precata est 
Authori. Oranti Latous tanta sorori 
Affuit , et pestem misero immisere nefandam 
Durus uterque tibi : quin , et quacumque videt sol , 
Interdixit opem : quare tellure sub ima , 
Si qua salus superest, caeca sub nocte petenda est. 
Estspecus arboribus tectum,atque horrore verendum, 
Vicina sub rupe, jovis qua plurima silva 
Accubat , et raucum reddit coma cedria murmur. 
Hue , ubi se primis aurora emittet ab undis , 
Ire para, et nigrantem ipsis in faucibus agnam 
Mactato supplex, atque:Ops tibi maxima, dic^ hanc, 
Die , ferio. Nigramtumnoctem , umbrasque silentes , 
Umbrarumque deos , ignotaque numina , nymphas 
Et thia venerare , atra? et nidore cupressi. 



LA SYPHILIS. 20» 5 

Un vieux cerf qu'elle aimait vint aux bords de ma source 

Tomber , et de son sang lorsque tes javelots , 

Chasseur trop imprudent , firent couler les flots , 

Lorsque le front sacré de l'horrible victime 

De mes arbres émus épouvanta la cime. 

A l'aspect de ce corps de son chef dépouillé , 

De ce sang répandu sur le gazon souillé , 

Diane, en longs sanglots exhalant sa souffrance , 

A du ciel sur ta tête appelé la vengeance. 

Les enfants de Latone , implacables tous deux , 

Ont alors dans ton sein versé ce mal hideux , 

Et juré que partout où s'étend leur empire 

Rien ne saurait promettre un terme à ton martyre. 

Mais il te reste encor , pour conserver tes jours , 

A pénétrer au fond des ténébreux séjours. 

Sous la roche voisine une caverne s'ouvre , 

Cratère plein d'horreur qu'un bois de chênes couvre ; 

Là j par les sifflements de ses larges rameaux 

Le cèdre chasse au loin l'homme et les animaux. 

Demain , avant l'aurore , au seuil de cet abîme , 

Porte une brebis noire , égorge la victime 

Et dis : « Grande déesse, Ops 22 , mon dernier recours, 

« Ops, je t'offre ce sang, Ops, viens à mon secours! » 

r5 



■ii 6 



SYPHILIS, 



Hic tibi narranti causam , auxiliumque vocanti 
Haud aberit dea , quae cœcse in penetralia terrae 
Deducat te sancta , et opem tibi sedula praestet, 
Surge, âge , nec vani speciem tibi concipe somni, 
îlla ego sum , quse culta vago per pinguia fonte 
Dilabor , dea vicinis tibi cognita ab undis. 
Sic ait, et se caeruleo cita condidit amne. 



Ille autem, ut placidus cessitsopor , omnia laetus 
Accipit , et nympham precibus veneratur amicam. 
O sequor, o quocunque vocas pulcherrima fontis 
Vicini dea, Callirhoe î Tum postera primum 
Exsurgens aurora suos ubi protulit ortus , 
Monstratum Jovis in silva sub rupibus altis 
Antrum ingens petit, et nigrantem tergora primo 
Vestibulo sistitpecudem, magnaeque trementem 



LA SYPHILIS. 227 

En l'honneur de la nuit , du silence et des ombres 
Et des dieux inconnus de ces demeures sombres , 
Pour fléchir leur courroux , tu brûleras après 
Et les tiges du thye 23 et celles du cyprès. » 

« Au récit de tes maux une nymphe attendrie , 
Messagère du ciel que l'infortune prie, 
Elle-même viendra , te guidant par la main , 
De l'abîme profond t'ouvrir le noir chemin. 
Il est temps , lève-toi , ce n'est point un mensonge , 
C'est la réalité sous le voile du songe. 
Reconnais-moi , je suis la nymphe dont les flots 
Baignent de tes jardins le verdoyant enclos. » 
Elle dit, et se perd dans l'azur de son onde. 

Accueillant ce présage où son espoir se fonde , 

Ilcéus aussitôt se réveille , et pressant 

De ses tremblantes mains son cœur reconnaissant : 

« Douce Callirhoé , vierge divine et belle , 

J'irai , j'irai partout où votre voix m'appelle ! » . . . 

De l'aurore suivante à peine le retour 

Avait de l'horizon empourpré le contour , 

Que déjà sur le seuil de la caverne , Ilcée , 



220 SYPHILIS. 

MactatOpi:tibique, inquit, egohanc, Opsmaxima, macto. 
Tuni noctem , noctisque deas , ignota precatur 
Numina. Jamque simul thyan, atramquè cupressum 
Urebat , cum vox terrse revoluta cavernis 
Longe audita sacras nympharum perculit aures : 
Nympharum, quibus sera solo sunt condita cura. 
Extemplo commotse omnes , ac cœpta reponunt , 
Sulphureos forte ut latices , et flumina vivi 
Argentin mox , unde nitens concresceret aurum , 
Tractabant, gelidoque prementes fonte coquebant. 
Centum ignis spissi radios, centum setheris usti , 
Bis centum concretorum terraque marisque 
Miscuerant , nostros fugientia semina visus. 



At Lipare , Lipare argenti cui semina et auri 



LA SYPHILIS. SIC) 

Au milieu des rochers dont elle est hérissée , 
Immole la victime et crie en frémissant : 
« Ops , grande déesse , Ops, daigne accepter ce sang. » 
Puis il brûle, en l'honneur de la nuit et des ombres 
Et des dieux inconnus de ces demeures sombres , 

Le thye et le cyprès Soudain il entendit 

Une voix qui d'abîme en abîme bondit 

Et courut annoncer , comme un coup de tonnerre , 

Aux nymphes des métaux les ordres de la Terre. 

Elles ont tressailli leur bras en vain levé 

Retombe abandonnant l'ouvrage inachevé. 
Peut-être elles allaient unir des flots de soufre 
Aux flots du vif-argent qui sillonnent ce goufre, 
Mélange merveilleux qui dans l'onde plongé 
Se durcit et bientôt en or pur est changé ; 
Car elles ont déjà su joindre à l'amalgame 
Cent rayons d'air brûlé, deux cents rayons de flamme 
Et mille des produits que la terre et les mers» 
Recèlent dans des rocs ou sous les flots amers ; 
Grands et divins secrets ! alliage admirable L 
OEuvre que nous dérobe un voile impénétrable ! 

Lipare , cependant , par qui sont préparés 



23o SYPHILIS. 

Cura data , et sacrum flammis adolere bitumen , 
Continuo obscurae latebrosa per avia terrée 
Ucea adit, firmansque animum sic incipit ipsa : 



Ilceu (namque tuum nec nomen , nec mihi labes 
Ignota est , nec quid venias) jam corde timorem 
Exue , nequicquam non te hue carissima mittit 
Callirhoe : tibi parta salus tellure sub ima est. 
Toile animos , et me per opaca silentia terra? 
Insequere : ipsa adero, et praesenti numine ducam. 



Sic ait , et se antro gradiens praemittit opaco. 

Ille subit , magnos terra? miratus hiatus , 

Squallentesque situ a?terno , et sine lumine vastas 

Speluncas , terramque meantia flumina subter. 

Tum Lipare : Hoc quodeumque patet , quam maxima terra est 

Hune totum sine luce globum , loca subdita nocti 

Dii habitant : imas retinet Proserpina sedes } 

Flumina supremas , qua? sacris concita ab antris 

In mare per latas abeunt resonantia terras. 

In medio dites nymphae , gênera unde metalli , 



LA. syphilis. a3r 

Les feux vivifiants des bitumes sacrés , 
Feux ou l'argent et l'or épurent leurs semences , 
Lipare , franchissant les souterrains immenses , 
Accourt vers Ilcéus et lui parle en ces mots : 

« Ilcéus , je connais tes desseins et tes maux ; 
Loin de toi la frayeur ! en cet instant suprême 
Ce n'est pas vainement qu'une nymphe que j'aime i 
Callirhoé , promit à tes jours chancelants 
Un appui que la terre a caché dans ses flancs. 
A travers le silence et dans la nuit épaisse , 
Marche d'un pas hardi , tu suis une déesse. » 

Elle dit et l'entraîne II sonde avec terreur 

De ces gouffres béants la ténébreuse horreur ; 
Ces fentes de rochers vieilles comme le monde 
Où des torrents sans nom précipitent leur onde. 
« Ilcéus , c'est ici que des dieux , loin du jour, 
Ont au centre du globe établi leur séjour. 
Proserpine plus bas règne parmi les ombres ; 
Et plus haut, échappés de leurs cavernes sombres ? 
Les fleuves se creusant d'innombrables canaux 
Vomissent dans la mer leurs mugissantes eaux» 



2 J2 SYPHILIS. 



yErisque, argentique, aurique nitentis origo : 
Quarum ego nunc ad te miserans ipsa una sororiuu 
Ad venio , illa ego , quse venas per montis hiantes , 
Gallirhoe haud ignota tua? , fumantia mitto 
Sulphura. Sic ibant terra et caligine tecti. 
Jamque exaudiri crépitantes sulphure flammse , 
Conclusique ignés , stridentiaque œra caminis. 
Idsec regio est late , variis ubi fœta metallis , 
Virgo ait , est tellus : quorum vos tanta cupido 
Exercet , superas cœli qui cernitis auras. 
Hsec loca mille dese caecis habitamus in antris , 
Nocte dea3 et Tellure satae , queis munera mille , 
Mille artes. Studium est aliis deducere rivos, 
Scintillas aliis rimari , et sparsa per omnem 
Semina tellurem flammarum , ignisque corusci. 
Materiam miscent aliae , massamque coercent 
Obicibus , multa et gelidarum inspergine aquarum. 
Non procul eruptis fumantia tecta caminis 
jEtnsei Cyclopes habent , versantque coquuntque 
Vulcano stridente , atque œra sonantia cudunt. 
Lœva hœc abstrusum per iter via ducat ad illos. 
Dextera sed sacri fluvii te sistet ad undam , 
Argento fluitantem undam, vivoque métallo , 



LA SYPHILIS. 23J 



33 



Maintenant de mes sœurs tu parcours le domaine. 

Ici nous fabriquons pour l'avarice humaine 

Les plus riches métaux : l'airain, l'argent et l'or 2û . 

Callirhoé vers toi put guider mon essor; 

C'est moi qui , dans le sein de sa fontaine heureuse , 

Conduis de nos fourneaux la vapeur sulfureuse. » 

Ainsi parlait Lipare Ilcéus rassuré 

La suivait et déjà, dans l'abîme sacré 

Il entend crépiter le soufre qui bouillonne , 
Et pétiller l'airain que la flamme environne. 
« La terre enfante ici les métaux précieux 
Qu'aux avides mortels avaient cachés les dieux. 
Comme moi, dit Lipare, ici mille déesses 
Que la Nuit engendra, préparent ces richesses. 
A d'éternels travaux nos jours sont consacrés. 
L'une , de l'onde éparse ouvre les lits secrets ; 
De feux disséminés recueillant les parcelles , 
L'autre ajoute aux brasiers de vives étincelles ; 
Dans le moule avec art par d'autres façonné 
L'alliage bouillant se fige emprisonné ; 
Là, tantôt le métal rougit et se consume , 
Tantôt dans l'eau glacée il plonge , siffle et fume. 
Près d'ici , de l'Etna grondent les noirs fourneaux > 



u34 SYPHILIS. 

Unde salus speranda. Et jam aurea tecta subibant , 
Rorantesque domos spodiis , fuligineque atra 
Speluncas varie obductas , et sulphure glauco. 
Janique lacus late undantes , liquidoque fluentes 
Argento juxta astabant , ripasque tenebant. 



Hic tibi tantoruni requies inventa laborum ., 
Subsequitur Lipare , postquam ter flumine vivo 
Perfusus , sacra vitium omne reliqueris unda. 
Sic fatur, simul argenti ter fonte salubri 
Perfundit , ter virgineis dat flumina palmis 
Membra super , juvenem toto ter corpore lustrât 
Mirantem exuvias turpes , et labe maligna 
Exutos artus , pestemque sub amne relictam. 
Ergo age ? eu m primum cœli te purior aer 



LA SYPHILIS. a35 

Des enfants de Vùlcain terribles arsenaux 

Où dans des tourbillons de fumée et de lave 

Le fer sous leurs marteaux obéit en esclave. 

De leurs forges à gauche est l'abrupte chemin ; 

A droite , ce sentier que t'indique ma main 

Nous mène aux bords d'un fleuve où l'onde métallique 

Doit fournir à tes maux un remède héroïque. » 

Ils arrivent alors en des lieux moins obscurs 

Où l'or en longs filons serpente sur les murs , 

Où la tutie 25 humide illuminant la voûte 

Scintille sur le soufre et tombe goutte à goutte; 

Quand du gouffre autour d'euxl'aspectsoudain changeant; 

Un fleuve offre à leurs yeux des flots de vif-argent. 

« De ton mal , dit Lipare , enfin voici le terme ; 
Cours, trop heureux Ilcée , en éteindre le germe 
Par trois ablutions de ce mouvant métal 
Qui devant nous étend son opaque cristal. » 
Aussitôt et trois fois de sa main virginale 
Puisant le vif-argent comme une onde lustrale f 
Sur le corps d'Ilcéus par le mal dévoré 
Elle fait ruisseler le fluide sacré ; 
Et soudain du virus la hideuse dépouille 



a 36 SYPHILIS. 

Aceipiet, nitidamque diem , solemque videbis , 
Sacra para , et castam supplex venerare Dianam , 
Indigenasque deos , et numina fontis aoiici. 
Sic virgo , et juvenem tanto pro minière grates 
Solventem e nocte sethereas educit in oras , 
Dimittitque alacrèm, atqueoptata inlumina recïHîf 



Accepit nova fa m a fidem , populosque per omnes 
Prodiit haud fallax medicamen : cœptaque primum 
Misceri argento fluitanti axungia porcse. 
Mox etiam oricise simul adjuncta est terebinthi , 
Et laricis résina aeriœ. Sunt qui unguen equinum 
Ursinumve adliibent , bdelœ, cedrique liquorem., 
Nonnulli et myrrha? guttas , et mascula tbura 
Adjiciimt , miniumque rubens, et sulphura viva. 
Haud vero mihi displiceat , componere si quem 
Trita melampodia , atque arentem juverit irim , 
Galbanaque , et lasser graveolens, oleiimqiiesalubre 



LA. SYPHILIS. iJ 

Se dissout et se perd dans le lac qu'elle souille. 

« Maintenant loin de nous , va , sous un ciel d'azur 

Retrouver le soleil , respirer un air pur. 

Mais que ton premier soin , ta première pensée 

Soit d'offrir des présents à Diane offensée , 

Aux chastes déités des souterrains séjours , 

A la nymphe qui t'aime et qui sauva tes jours. » 

Ilcée, ivre de joie et de reconnaissance , 

Sur les pas de son guide hors du gouffre s'élance. 

L'air inonde son sein , le soleil radieux 

Le réchauffe ; il renaît, il rend grâces aux dieux. 

Bientôt la renommée à vingt peuples révèle 

Le pouvoir qu'en son sein le vif-argent recèle.... 

Ce liquide métal dans les premiers essais 

A l'axonge de porc s'unit avec succès. 

On y joignit plus tard et la térébenthine 26 , 

Ef du melèse altier l'odorante résine. 

Quelques-uns à la graisse ou de cheval ou d'ours , 

Aux sucs du bdellium et du cèdre ont recours. 

C'est le soufre natif, l'encens mâle , la myrrhe, 

Le minium qu'il plaît à d'autres de prescrire. 

J'approuve ce mélange, et j'aimerais à voir 



'238 SYPHILIS. 

Lentisci , atque oleum haudexperti sulphurisignem. 



His igitur totum oblinere , atque obducere corpus 
Ne obscœnum , ne turpe puta : per talia morbus 
Tollitur , et nihil esse potest obscœnius ipso. 
Parce tamen capiti , et prsecordia mollia vita. 
Tum super et vittas astringe , et stuppea necte 
Vellera : dein stratis tegmento imponere multo , 
Dum sudes , fœdaeque fluant per corpora guttse. 
Hsec tibi bis quinis satis est itérasse diebus. 
Durum erit : at, quicquid poscat res ipsa, ferend um est. 
Aude animis , tibi certa salus stans limine in ipso 
Signa dabit : liquefacta mali excrementa videbis 
Assidue sputo immundo fluitare per ora , 
Et largum ante pedes^tabi mirabere flumen. 
Ora tamen fueda erodent ulcuscula : quae tu 
Lacté fove , et cocto cytini , viridisque ligustri. 
Tempore non alio generosi pocula Bacchi 
Annuerim sumenda tibi ? purumque Falernum , 



LA SYPHILIS. Q^q 

S'y combiner l'iris et l'ellébore noir , 
Le galbanum amer et le lacer fétide , 
Du lentisque rameux le suc doux et fluide 
Et l'huile que le souffre aura fournie , alors 
Que la flamme n'a pas altéré ses trésors. 

De cette mixtion où ton salut se fonde 
Etends sur tout le corps une couche profonde. 
Va , ne crains pas par là te souiller , te salir ; 
Le mal que tu combats a seul pu t'avilir. 
Mais dans ces frictions que sagement discrète 
Ta main sache éviter soit le cœur soit la tête ; 
Puis , sur tes membres nus que l'étoupe à foison 
Se roule en bandelette et forme une toison ; 
Enfin , que sous le poids d'épaisses couvertures 
La sueur 27 sur ton corps coule en gouttes impures. 
De l'énergique agent renouvelle l'emploi 
Durant dix jours , le ciel t'en fait la dure loi , 
Afin que du virus l'humeur moins corrosive , 
Rejetée à tes pieds dans des flots de salive , 
Forme une mare immonde où sans crainte tu peux 
Voir de ta guérison le pronostic heureux. 
Dans ta bouche 28 pourtant alors tu verras naître 



2^o syphims. 

Et Chia , et pateris spumantia Rhetica largis. 



Sed jam âge vicinse victor gratare saluti : 
Ultimaadesttibi cura, eademetplacidissima, corpus 
Abluere , et lustrare artus , ac membra piare 
Stœchade , amaricinisque comis , et rore marino , 
Verbenaque sacra , et bene olentibus heracleis. 



FINIS LIBRI SECUNDI. 



LA SYPHILIS. 'i. L\ I 

Des ulcères nombreux , mais prompts à disparaître. 
Éteins par un lait pur leurs légères douleurs ; 
Fais bouillir le troène 29 et la grenade en fleurs ; 
De leurs sucs astringents l'âpreté salutaire 
Sur ta lèvre bientôt aura ferme l'ulcère , 
Et Bacchus loin de toi jusqu'alors exilé , 
Sans danger maintenant près de toi rappelé , 
Pour donner à ton corps une nouvelle force , 
Te versera les vins de Falerne et de Corse. 

C'en est fait , le mal cède à l'athlète vainqueur, 
Il expire , et le ciel rend la paix à ton cœur. 
Un dernier soin encore , et l'œuvre est accomplie : 
Dans l'onde où la verveine au romarin s'allie 30 , 
Où l'origan , l'orvale et l'odorant stœchas , 
Ont à l'envi mêlé leurs parfums délicats , 
Plonge trois fois ton corps et que cette onde pure 
Efface sans retour tout reste de souillure. 



FIN DU LIVRE DEUXIEME. 



iG 



NOTES 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 



NOTES 

SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 



NOTE I. 

C'était trop peu pour lui que d'avoir découvert 
Le groupe fortuné des îles du Cap-Vert. 

Les îles du Cap-Vert ., îles Canaries, îles fortunées a 
îles Hespérides r insulœfortunatœ; groupe d'îles de l'Océan 
Atlantique. On en compte sept principales : Ténériffe , 
Fortaventura , Canarie , Palma , Lancerote , Gomera % 



2/|6 NOTES 

Hieno ou île de Fer. Toutes appartiennent à l'Espagne; 
190,000 habitants environ. Le sol y est d'une fertilité 
extrême. 

Les Phéniciens et les Carthaginois ont eu jadis des 
comptoirs aux îles Canaries ; mais après la ruine de Car- 
tilage 9 les Canaries demeurèrent ignorées , et le nom seul 
d'îles Fortunées resta dans le souvenir des navigateurs. 
Retrouvées, en 1 095, parlesEspagnols, elles furent d'abord 
négligées. En i/j.02, Fortaventura , Gomera et Hierro fu- 
rent soumises, pour le roi de Castille , par Jean de Bé- 
theneourt , gentilhomme Cauchois. La soumission des 
Canaries par les Espagnols ne fut complète qu'en i5i2, 
après l'extermination des indigènes dits Guanches* 
(Bouillct ) 



NOTE 2. 

Du Prasson, près du pôle, affronté les orages. 

Prasum promontoriwn , selon quelques-uns Capo ciel 
Gado j situé sur la côte orientale de l'Afrique. Cap des 
courants , suivant Sanson. Le Prasson n'est pas sous le 



îjlr le livre deuxième. 247 

pôle {sub arcto) , mais dans la partie méridionale de l'Afri- 
que. C'est ainsi que doit s'entendre la licence poétique 
que se permet ici Fracastor. 



NOTE 5. 

Exploré du Raptus les abruptes rivages. 

Le Raptus, aujourd'hui le Zambèzeou Couama, fleuve 
de l'Afrique méridionale. Il se jette, par plusieurs embou- 
chures, dans le canal de Mozambique. On le remonte i3oo 
kilomètres environ : au-delà on n'a que des renseigne- 
ments peu certains (B). 



NOTE 4. 

Reçu de l'Yémen des dons inattendus. 

Dans le texte latin, l'Arabie et la Carmanie , Carmania, 
aujourd'hui le Laristan, le Rerman, et partie sud-ouest du 



2-\8 NOTES 

Kaboul. La Carmanie , province de l'Asie ancienne , se 
divisait en Carmanie maritime, sur le golfe Persique , et 
Carmanie intérieure ou déserte (B). 



NOTE 6. 

PI us loin que la Cyambe , et plus loin que les bords 
Où l'ébène au macer ajoute ses trésors. 

La Cyambe, aujourd'hui Tsiampa, province d'Asie, dans 
l'Inde au-delà du Gange , était jadis un royaume consi- 
dérable qui comprenait la Cochinchine. ... (B.) 

Le macer , écorce employée par les anciens , origi- 
naire de l'Inde , de couleur rouge (Pline) : ils s'en ser- 
vaient contre la dyssenterie et le crachement de sang. 
(Galien , Dioseoride. ) 

On ne sait plus aujourd'hui à quel végétal appartient 
cette écorce. Les recherches de Clusius , de d'Acosta , 
d'Antoine et de L. de Jussieu n'ont pu nous le faire 
connaître. Nous savons seulement qu'elle avait été en 
usage chez les Grecs , chez les Arabes, et qu'elle l'était 
encore dans l'Inde , à la Chine , etc. etc. du temps de 
d'Acosta ( Mérat et Delens). 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 249 

Tout ce passage fait allusion à la navigation hardie de 
Vasco de Gama,, quand, après avoirdoublé le cap de Bonne- 
Espérance , il vint aborder aux côtes occidentales de la 
presqu'île Cisgangétique , en i5oi , ouvrant ainsi à l'Eu- 
rope le chemin de l'Inde , contrée sur laquelle les Euro- 
péens n'avaient jusqu'alors reçu des notions que par les 
écrivains arabes ou par les récits suspects de quelques 
voyageurs. 



NOTE 6. 



Il a vu Parthénope et le dieu de Sébèthe 
Tressaillir à la voix d'un immortel poète 



Et l'ombre de Virgile. 



Sébèthe , Sebethus, aujourd'hui Fornello , rivière dont 
une partie arrose les faubourgs de Naples. 

D'un immortel poète : Jacques Sannazar , né à Naples, 
en 1 4^8 , mort en i53o. On l'appelait le Virgile chré- 
tien. Après avoir lu la Syphilis , il n'hésita pas à procla- 
mer ce poème supérieur à celui que lui-même avait mis 
20 ans à composer, de Partu Virginis. 



2 50 INOTiLS 

Virgile ordonna que ses cendres fussent portées à Na- 
ples. "On connaît le distique qu'il composa à ce sujet : 

Mantua me genuit _, Calabri rapuere , tenet nunc 
Parthenope ; cecini pascua 3 rura 3 duces. 



NOTE 7. 



Pour la cause des dieux, pour l'honneur de la terre. 

En 1 5 1 7 , Léon X fit prêcher contre les Turcs , dans 
toute la chrétienté, une croisade qui ne s'exécuta pas. 



NOTE 8. 

Du sang, dès le début, observe la nature. 

L'étude que j'ai faite de Fracastor m'a convaincu qu'à 
la rigueur ou pourrait, dans l'appréciation des symptômes 
de la Syphilis , dans le diagnostic de ses diverses formes 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 25 1 

et dans leur traitement, prendre pour guide les règles qu'il 
en a tracées dans son admirable poème. Il a su plier si 
bien la poésie aux exigences de la médecine, que les dé- 
tails les plus arides ont pu trouver place dans ses vers , 
à tel point que son traité en prose sur la même maladie 
ajoute peu de chose aux richesses du poème. 

Les généralités par lesquelles il débute dans ce second 
livre ont , en 1847 > ^ a m ême justesse , la même vérité 
qu'en i55o , parce qu'elles dérivent d'une source invaria- 
ble , l'observation des faits. 

On sait tout ce qu'ajoute encore aujourd'hui à la gra- 
vité de la Syphilis l'état antérieur du sujet sur lequel elle 
vient se greffer ; soit une constitution délicate , lympha- 
tique, prédisposée à la phtysie ; unediathèse scrofuleuse, 
dartreuse ; une disposition scorbutique, rare de nos jours, 
autrefois si fréquente ; soit enfin cette sorte de tempéra- 
ment Syphilitique que laissent après elles de fréquentes 
infections. 

Un sang pur, dans toute l'acception scientifique et 
vulgaire du mot , sera toujours une circonstance éminem- 
ment favorable. Les chances d'une guérison prompte et 
sure seront également en rapport avec le peu d'ancien- 
neté de la maladie. 

Au temps de Fracastor, les règles d'hygiène qu'il déve- 



2 r D 2 NOTES 

loppe si poétiquement, la loi qu'il impose au malade de 
se livrer à de continuels exercices du corps , pouvaient 
convenablement s'appliquer à la maladie considérée dans 
son ensemble. 

Les diverses périodes de la Syphilis se succédaient alors 
avec une rapidité plus grande qu'on ne le voit de nos 
jours. Les symptômes primitifs , secondaires , tertiaires 
éclataient à peu d'intervalle les uns des autres , en quel- 
que sorte pêle-mêle, avec le trouble qui accompagne une 
première invasion. L'observation suivante, que j'emprunte 
à Gaspard Torella, en fournira la preuve : 

» Juvenis j, vigenti quatuor annorum 3 qui rem kabuit 
cum muliere habcnte Pudendagram, [quare eadem die fuit 
codera morbo infect us ; quœ infectio incœpit apparere in 
virga 3 ut solet ad plurimum aliis evenire ; nam sequenti die 
appariât utcus in virga , cum quadam duritie longa 3 ten- 
dente versus inguina , admodum radii , cum sorditie et vi- 
rulentia : post sex dies , ulcère semicurato , arreptus fuit 
ab intensissimis doloribus capitis 3 colli 3 spatularum 3 bra- 
chiorum , tibiarum et costarum 3 et prœsertim in eorum 
musculisj, cum maximis vigiliis, a quibus molestabatur non 
nisi in nocte post primum somnum. Elapsis postea decem 
diebus 3 apparuerunt multœ pustulœ in capite 3 facie et 
col(o 3 etc. 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 253 

Les symptômes de la Syphilis constitutionnelle éclatè- 
rent , on le voit , le sixième jour. 

Aujourd'hui, la Syphilis semble avoir mis de l'ordre dans 
ses attaques j s'être disciplinée. Ce n'est guère avant la 
fin du troisième mois , et c'est souvent beaucoup plus 
tard , qu'apparaissent les signes de l'infection générale. 

Aujourd'hui donc, dans la période d' ulcération locale, 
les exercices violents conseillés par Fracastor seraient très- 
préjudiciables ; une marche , même peu forcée , occa- 
sionne souvent un des accidents les plus fâcheux de la 
maladie , l'adénite inguinale, le bubon. 

Dans la deuxième période et dans la troisième , la li- 
berté des champs , campi liber et agri tractus 3 l'air pur 
des collines , pulsus aquilonibus aer 3 les distractions de la 
chasse , les travaux de la terre., les exercices de la lutte , 
du saut, de la paume, l'équitation , images variées et poé- 
tiques dont Fracastor revêt le précepte des exercices cor- 
porels, tous ces modes divers d'exciter la sueur , loin d'of- 
frir aucun inconvénient , fourniraient à l'action de remè- 
des plus énergiques un secours auxiliaire aussi utile qu'a- 
gréable. 

Quant au conseil donné aux malades atteints de Sy- 
philis , d'assister aux jeux de la scène et de se mêler, soit 
en spectateurs , soit en acteurs, aux quadrilles des dan- 



2^4 NOTES 



seuses , il demande des restrictions , et lu moitié du con- 
seil doit rester à l'état de licence poétique, dangereuse 
dans l'application. 

Sans nul doute, la représentation d'une tragédie de Cor- 
neille, d'une comédie de Molière, les nobles et pathétiques 
émotions de Melpomène, comme les spirituelles et gaies 
satyres de Thalie, en s emparant pour quelques heures de 
l'esprit des malades, les détourneront de la contemplation 
continuelle de leurs maux , de la préoccupation de leurs 
souffrances , si absolue , si persistante chez eux. La grosse 
gaîté, le rire jusqu'aux larmes d'un vaudeville leste et bien 
mené pourront même combattre fort à propos l'ennui 
profond , l'incurable tristesse ., l'anéantissement des for- 
ces morales, qui accompagnent les affections Syphilitiques 
anciennes et rebelles, et sont poussés quelquefois jusqu'au 
dégoût de la vie , jusqu'au suicide. 

A ces malades ouvrons les portes du théâtre, soit ; mais 
fermons-leur rigoureusement celles du bal ; que la vue des 
danses provoquantes et lascives soit interdite à leurs 
yeux. Les folâtres Bayadères seraient de fort mauvaises 
desservantes du temple d'Hygie. 

Il faut le dire , parce que cela est , il y a chez l'homme, 
chez le premier être de l'échelle zoologique, chez le roi 
de la création , malgré l'étincelle divine tombée sur ce 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 2.55 

limon organisé , malgré la raison qui devrait le rendre 
si différent du reste des animaux et si supérieur à eux , 
il y a , dis-je , chez l'homme , des instincts de brute 
tellement vivaces , tellement effrénés , que quelque mu- 
tilé qu'il soit , et la bouche pleine encore du fiel de la 
contagion , on le voit courir en aveugle à de nouveaux 
dangers et s'abreuver aux mêmes sources empoisonnées. 
La tyrannie de la déesse appelée par les Grecs Génétyllide 
abrutit ses esclaves plus encore que les autres tyrannies. 
Gardons-nous donc de lui ouvrir aucun accès auprès de 
ces incorrigibles victimes , car chez elles trop souvent, au 
moindre appel , à la première excitation , lame perd son 
empire , il n'y reste que les appétits furieux de la bête ! 



NOTE 9. 

Et le scarus qui seul , au dire des nochers. . . 

Le Scare , Scarus, cheiline scare (Lacepéde), skaros 
des Grecs anciens et des Grecs modernes, 

Peu de poissons ont été, pour les premiers peuples civi- 
lisés de l'Europe, l'objet de plus de recherches et d'éloges. 



256 NOTES 

Le scare habite la Méditerranée , on l'y trouve surtout 
dans les eaux qui baignent la Sicile et l'Archipel Grec ; il 
ne parvient guère qu'à la longueur de 2 ou 3 décimètres ; 
ses dents sont émoussées au lieu d'être pointues, et par 
conséquent très-propres à couper ou à arracher les algues 
et les autres plantes marines dont il se nourrit de préfé- 
rence, et qui croissent sur les rochers qu'il fréquente. 

Les plus anciens naturalistes d'Europe ne se sont pas 
contentés de rechercher les rapports que présente le scare 
entre la forme de ses dents , les dimensions de son canal 
intestinal , la qualité de ses sucs digestifs , et la nature de 
sa nourriture très-différente de celle qui convient au plus 
grand nombre des poissons ; ils ont considéré le scare 
comme occupant parmi les poissons carnassiers la même 
place que les animaux ruminants, qui ne vivent que de 
plantes j occupent parmi les mammifères qui ne se nour- 
rissent que de proie : exagérant ce parallèle , étendant les 
ressemblances 9 tombant dans une erreur qu'il eût été 
cependant facile d'éviter, ils sont allés jusqu'à dire que 
le scare ruminait ; voilà pourquoi , suivant Aristote, plu- 
sieurs Grecs l'ont appelé Mepucav. 

Dans le temps du grand luxe des Romains, le scare 
était très-recherché. Le poète Martial nous apprend que 
ce poisson faisait les délices des tables les plus délicates 



SUR LE LIVRE DEUXIEME 2b" 

et les plus somptueuses. Il entrait dans la composition de 
ces mets fameux pour lesquels on réunissait les objets les 
plus rares , et que l'on servait à Vitellius dans un plat 
qui , à cause de sa grandeur , avait été appelé le bouclier 
de Minerve. Les entrailles du scare paraissaient dans ce 
plat avec des cervelles de faisans et de paons , des lan- 
gues de phénicoptères et des laites du poisson que les an- 
ciens appelaient murène , et que nous nommons mur'enœ- 
phis (Lacépéde j Histoire des poissons). 

On saura gré sans doute à Fracastor d'avoir mitigé en 
faveur du scare, de ce poisson si rare, si estimé, si exquis, 
l'exclusion , trop rigoureuse d'ailleurs , qu'il fait peser 
sur les habitants de la mer, des fleures et des étangs. 
C'était également justice à lui de comprendre dans la 
même exception ' 3 sinon le goujon , du moins la phycide, 
la dorade , la perche surtout dont la chair ne le cède à 
celle d'aucun des poissons de mer les plus délicats ; la 
perche qui habite dans presque toute l'Europe , qui peu- 
ple, en si grand nombre, tant de lacs et tant de rivières , 
qui fait les délices des Genevois , des Russes et des La- 
pons , et qui, abondante à la proximité des sources des 
grands fleuves , est malheureusement assez rare à leur 
embouchure ; la perche dont le consul Ausone a dit , 
dans son poème sur la Moselle : 

] 7 



2 58 NOTES 

Nec te delicias mensarum , perça , silebo , 
Amnigenos inter pisces dignanda 3 marinis 
Solus pxxniceis facilis contenderemultis. 
Nain neque gustus iners, solidoqiie in corpore partes 
Segmentis coeunt _, sed dissociantur aristis. 



NOTE 10. 

Garde-toi de verser dans ta coupe fumante... etc. 

Pucinus ager , aujourd'hui Pisino, chef-lieu de la pro- 
vince d'Istrie , célèbre par la qualité forte des vins qu'elle 
produit. 

Falerne , Falemum, ville du Latium méridional, au 
pays des Volsques, fut longtemps renommée par ses vi- 
gnobles qui disparurent , dit-on , du temps deThéodoric, 
vers l'an 5oo. 

La Rhétie , Rhœtla , aujourd'hui pays des Grisons et 
partie de la Valleline 3 du Tyrol et de la Bavière ; elle est 
traversée par une chaîne des Alpes , les Alpes Rhétiques. 

La Sabine, Sabina , pays des Sabins 3 fait partie au- 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. ii.H) 

jourd'hui des Légations de Spolète , de Rieti , etc ; elle 
fournit un vin léger, un vin de plaine. 



NOTE 11. 

Plus frugal en tes goûts , plus sage en tes penchants , 
Tu dois borner tes mets aux simples fruits des champs. 

Ce retour aux mets de l'âge d'or, au régime végétal, à 
l'aliment des dieux , mensœ deorum, eonseillé par le poète 
aux malades attaqués de la nouvelle contagion, peut pa- 
raître , au premier abord , d'une excessive austérité. Ce- 
pendant, il est peu de maladies où un régime sévère soit 
d'une nécessité plus impérieuse. J'examinerai , dans une 
note du troisième livre , si ce n'est pas au grand détriment 
des malades que les Syphiliographes modernes se sont 
écartés des prescriptions rigoureuses établies par leurs 
prédécesseurs. 

Fracastor se borne à désigner ici les plantes usuelles les 
plus convenables , laissant à la diversité des goûts le soin 
d'en varier les apprêts. Les unes ne sont indiquées qu'à 
titre de condiment ; telles les menthes , menthae (Linnée)., 

l 7- 



li6o NOTES 

les mélisses _, melissœ (Lin.), chez les anciens melis- 
phillon, feuilles de miel., parce que leur parfum est agréa- 
ble aux abeilles, le thymbre , tkymbra 3 saturnia thym- 
bra (Lin.), le calament, calamintha, melissa calamintka 
(Lin.) ; les autres comme aliment réel, tels le cresson , 
sysimbrium nasturtium (Lin.)., la berle , slum latifo- 
Hum (Lin.), la buglosse , buglossus 3 anchusa (Lin.) 3 la 
chicorée, antybum erraticum , cinchoriwn indivia (Lin.) , 
la roquette trucida , brassica ervea (Lin.)., l'oseille,, ru- 
mex âcetosus , acetosus oxalls (Lin.) 3 les épinards 3 olus 
spinacium , spinacia oleracea (Lin.) , le laitron 3 sonc/ms , 
sonchus oleraceus 3 hyeme folia pro acetario hinc Inde col- 
Uguntur (Lin.) — Dumont Durville, de glorieuse et tou- 
chante mémoire, rapporte qu'alors qu'il commandait l'As- 
trolabe et se trouvant , à la Nouvelle Zélande., privé de 
végétaux frais, il mangea avec plaisir dans la soupe et la 
salade les pousses de cette plante qui y croît, transportée 
peut-être par les Européens. — La percepierre , critkmum 
montanum (Lin.) , le houblon, lupus 3 humulus lupidus 
(Lin.), la breyone ou couleuvrée , vitls alba 3 bryonia 
(Lin.) , dont non-seulement les jeunes pousses peuvent 
être mangées sans danger., mais dont la racine elle- 
même , privée de son suc acre et fortement purgatif, 
contient une fécule très-nourrissante qui fournirait , en 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 



26 



temps de disette , un aliment aussi sain qu'abondant, 
Aux yeux des médecins du XVI e siècle, ces divers végé- 
taux joignaient à leurs propriétés nutritives des qualités 
médicales non moins précieuses. Oh ! l'heureux temps que 
celui où les menthes (mentha a mente) fortifiaient le cer- 
veau, le cœur et l'estomac; où le thymbre était carmina- 
tif, apéritif, hystérique; où la buglosse humectante, 
cordiale , purifiait le sang et excitait la joie ; où le cala- 
ment neutralisait les venins ; où la berle arrêtait la dys- 
senterie et le scorbut, et brisait la pierre dans la vessie ! 
C'était le bon temps de la thérapeutique , le temps des 
merveilles ! Alors les simples avaient des vertus 3 alors les 
simples guérissaient ! Médecins et malades avaient la foi. 
Mais le dix-huitième siècle est venu , mais la fièvre révo- 
lutionnaire s'est allumée, et dans la commune tourmente, 
la pharmacopée a éprouvé le sort des rois et des dieux ; 
ses autels ont été renversés ., son empire détruit., ses ver- 
tus effrontément niées , ses derniers adeptes bafoués , 
livrés aux lanières d'une critique impie, aux risées d'une 
foule incrédule. Il n'y a pas cinq ans encore, on pouvait 
dire : Les drogues s 'en sont allées. 

Aujourd'hui, un mouvement de régénération s'opère, le 
bon grain germe de nouveau dans le sillon médical ; çà 
et là, on voit des plantes,, naguère dédaignées ou proscrites* 



26a notes 

pousser des rejetons timides et faibles encore , il est vrai , 
mais pleins d'avenir, sur des tiges qui semblaient brisées 
et mortes à tout jamais. 

Après le règne de l'irritation suprême et de ses deux 
premiers ministres, les sangsues et l'eau de gomme, voici 
revenir le règne de la polypharmacie. Sangrado avait 
détrôné Galien; Galien à son tour détrônera Sangrado. 
Etranges révolutions d'une science où aucune alliance 
n'est réalisable , où aucun compromis entre les parties ne 
semble possible , où l'éclectisme n'a duré qu'un jour, 
où tout est proscription et usurpation! 

Fidèle à son emblème, la médecine, commele serpent 
qui se mord la queue, tourne invariablement dans un 
cercle. . . . Oh ! quand naîtra-t-elle , l'ère de la vérité? 
Quand verrons-nous, pour hâter ce moment , chaque ou- 
vrier de talent renoncer à l'habitude des démolitions ? 
Quand verrons-nous chacun d'eux, sincèrement empressé 
à relever le temple médical , ajouter sa pierre à celles que 
ses devanciers y ont déjà apportées , et réunissant tous 
ces matériaux par un ciment commun, accroître alors et 
fortifier cet antique et noble édifice? 

Ainsi , pour ce qui regarde l'histoire complète de la 
Syphilis , à l'œuvre des Fracastor, des Fernel, des Swie- 
ten , des Astruc, devront s'adjoindre les travaux des 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 260 

Lagneau , des Baumes , des Ricord, des Gullerier , des 
Cazcnave : médité isolément , chaeun de ces auteurs est 
une unité puissante sans doute ; étudiés ensemble , ils 
doivent encore offrir de l'unité , mais une unité décuple 
en force et en valeur. 



NOTE 12. 

Puisse au moins, de mon cœur justifiant les vœux, 
La couronne de chêne ombrager mes cheveux ! 

Une couronne tressée de branches de chêne avec leurs 
glands était, à Rome, la récompense du citoyen qui, à La 
guerre , avait sauvé la vie à un autre citoyen , en l'arra- 
chant des mains de l'ennemi. 

Le Père Rapin a dit : 

Sacra meo _, quercus , nunquam violabere ferro. 
Decerpant de te ramos , sumantque coronas 
Victores bcllo egrcgii, quos martia virtus , 
Servato pro cive _, caput prœcingere quercu 
Admonuil ; meruit tantos hvc arbor honores. 

( Hortorum liber, nu) 



2 64 NOTES 

La postérité a dépassé les vœux modestes de Fracastor; 
elle a décerné à ce poète-médecin deux couronnes, l'une 
de chêne j l'autre de laurier. 



NOTE 15. 

Quand le mal au printemps éclate, et dans l'automne.. 

La saignée et la purgation sont encore aujourd'hui 
conseillées par les auteurs , au début de la Syphilis ; la 
première , chez les sujets pléthoriques , la seconde , dans 
le cas d'embarras des premières voies, et même , en l'ab- 
sence de cette dernière complication s la purgation aura 
toujours cet avantage qu'elle rendra la voie plus libre à 
l'absorption des médicaments spécifiques. Mais c'était une 
erreur complète de croire que les drastiques entraînaient, 
mêlé aux évacuations alvines , le principe virulent de la 
maladie. Le précepte thérapeutique est bon , l'explication 
de ses effets seule est erronée. La faute en était à la théo- 
rie galénique , humorale., qui régnait à l'époque de Fra- 
castor. 

Dans la lecture des anciens médecins , il faut toujours 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. ^65 

avoir soin de séparer la pratique d'avec la théorie. Alors, 
la vérité se fera jour, et percera à travers le ridicule et 
indigeste fatras des explications et des hypothèses. Dans 
l'exercice de notre art., l'or pur de la bonne médecine 
s'est toujours transmis de praticiens en praticiens célè- 
bres ; mais la gangue qui le couvrait a sans cesse varié en 
épaisseur et en impureté : condition inévitable de l'hu- 
maine faiblesse ! Sydenham lui-même , Sydenham , le 
plus grand peut-être des médecins tant anciens que mo- 
dernes , a payé un large tribut à cette ambition malheu- 
reuse de tout expliquer, à cette irrésistible démangeaison 
de savoir le pourquoi de chaque chose. Quand un précepte 
est bon , ne rions pas trop des motifs dont il s'enveloppe, 
car ceux qu'à notre tour nous avons imaginés aujour- 
, d'hui donneront peut-être prise aux railleries de nos 
neveux. 



266 NOTES 



NOTE 14. 

Je veux donc qu'avec soin d'abord ta main allie. . . 

Au XVI a siècle , la règle était de commencer la cure de 
la Syphilis par l'emploi des incisifs et des altérants. Telle 
est encore la méthode des praticiens de nos jours. Seule- 
ment , ces deux mots ont été remplacés par ceux d'êmol- 
lients et d'antipklogistiques. 

Les agents ne faisaient pas défaut à nos pères. Leur 
matière médicale était bien plus riche que la nôtre. A leurs 
yeux, chaque plante avait non pas une vertu, mais plu- 
sieurs vertus. Que de trésors notre scepticisme superbe a 
dédaignés et jetés au vent ! Sans doute, tout n'était pas dia- 
mant pur ; cependant , qui pourrait dire que, dans cette 
trop générale proscription, nous n'ayons pas mis au rebut 
plus d'un spécifique réel , nous n'ayons pas éteint plus 
d'une royauté légitime ? Aveugles iconoclastes que nous 
sommes ! n'avons-nous pas fait du temple d'Épidaure si 
orné , si plein , si encombré même autrefois , n'avons- 
nous pas fait une église bien nue, bien pauvre , une sorte 



SUtt LE LIVRE DEUXIÈME 267 

de temple presbytérien ? Le dieu peut y être encore pré- 
sent, mais que de saints perdus pour nos malades ! 

Quoiqu'il en soit, il n'y a pas cinquante ans encore, 
l'on regardait le thym , thymum vulgare (Linnée), qu'il 
fût de Crète ou de Pamphylie , comme pénétrant , raré- 
fiant , céphalique , carminatif., anti-hystérique; Tache, 
apium graveolens , sylvestre (Lin.) , comme pectorale , 
vulnéraire, détersive, etc ; le fenouil _, anethwn fœnicidam 
(Lin.)> comme pouvant par ses feuilles déterger les yeux , 
fortifier, éclaircir la vue , exciter le lait aux nourrices , 
adoucir les acretés de la poitrine ; par sa racine, purifier 
le sang; par sa semence, chasser les vents et fortifier 
l'estomac. 

Lafumeterre, capnos, fumaria officinaLis (Lin.), comme 
propre à combattre les maladies de Ja rate, le scorbut et 
la gratelle. 

La capillaire, adianthum capillus veneris (Lin.) , comme 
facilitant l'expectoration, adoucissant les acretés du sang, 
et dissipant les tranchées des femmes en couche ; de plus,, 
le tissu dur et lisse de sa tige ne permettant pas à l'eau 
de le pénétrer, cette disposition physique avait fait sup- 
poser une antipathie entre la capillaire et l'eau : lymphis 
tangi renuens. 

Le céterach , la vraie scolopendre , asplenium scolù- 



2 68 NOTES 

pendrluni (Lin.) , comme bon pour la poitrine et la rate; 
— Ses graines n'étant visibles qu'à l'aide du microscope, 
on l'accusa longtemps de stérilité. — La ûlicule 3 petite 
fougère, filicula fontana , comme pectorale , lithontrip- 
tique, splénique; la langue de cerf, phyllith, scolopendre 
vulgaire, asptenium scolopendrium vulgare (Lin.), comme 
un peu astringente , pectorale , vulnéraire , propre aux 
maladies de la rate et de la poitrine. 

Les antiques vertus de ces diverses plantes , quelque 
problématiques qu'elles soient devenues ,, j'ai cru devoir 
les rappeler sommairement , sans toutefois m'en porter 
garant 3 frappées qu'elles sont de dédain ou ensevelies 
dans l'oubli. Qui sait, au reste 3 si ce n'est pas dans nos 
vieilles pharmacopées que s'est retirée la vérité , et si un 
four elle ne sortira pas, comme d'un puits , de ces pou- 
dreux bouquins ? 

Les substances suivantes préconisées un peu plus 
bas par notre auteur ont survécu au naufrage : la 
scille , bulbe du scilla maritima (Jussieu)j la colo- 
quinte , pulpe du cucumls colocynthis (Linnée), l'ellébore, 
soit YkcUeborus niger , soit le veratrwn album (Lin.)., le 
turbith végétal j convolvulus lur pet /mm (Lin.) , l'encens , 
thus , gomme résine fournie par le bosweUia serrata 3 la 
myrrhe , résine de Yamyris kataf 3 l'opoponax , lacryma 



SUH LE LIVRE DEUXIÈME. 269 

panacea j suc du pastinaca opoponax , la gomme ammo- 
niac , suc épaissi de Yheracleum gummiferwn (Lamarck) , 
le colchique, colckicwn auLwnnale (Lin. 1 ) , le concombre 
sauvage., cucumis anguineas 3 as minus 3 elaterium. 

La plupart de ces substances jouissent encore de la fa- 
veur des médecins. Nul ne se hasarderait à nier leurs 
vertus. Quelques-unes pourtant sont tombées en désué- 
tude, qui le croirait ? à cause de leur énergie trop grande! 
On leur reproche d'agir trop , tandis qu'aux végétaux 
mentionnés dans une des notes précédentes , on fait un 
crime d'agir trop peu. On abandonne les premières, on 
repousse les derniers. Double proscription ! double 
injustice ! 



NOTE 16. 

Cela fait , si ton cœur se glace en ta poitrine. ... 

Nil sub sole novi. La prétention de combattre la Syphilis 
sans employer le mercure , mais parle traitement végétal, 
n'est paSj, comme on pourrait le croire, chose nouvelle. 
On voit, par ce passage du poème , que chez les malades 



NOTES 



pusillanimes ou d'une constitution frêle , lu hardiesse des 
médecins, à 1 époque de Fracastor , n'allait pas jusqu'à 
recourir au suprême, mais violent spécifique, avec d'au- 
tant plus de raison qu'on avait alors à le manier moins 
de prudence et d'habileté qu'aujourd'hui. On s'adressait 
donc aux résineux : à l'encens , à la myrrhe 3 à l'aspalat, 
aspalathus , bois dessicatif, un peu astringent, sudorifi- 
que , au souchet , cyperus longus , cyperus rotundus 
(Lin.) , stomachique , diurétique , emménagogue., anti- 
vénéneux ; à la résine du cèdre, cedrus, digestive, déter- 
sive, etc , aux noix de cyprès, cupressus semper virens 
(Lin.), astringentes, fébrifuges; à 1 ecorce du macer, au 
bois d'aloes , lignum aloes , céphalique ; à l'écorce de 
cannelle , cortex ligni cinnamomi (Lin.) ; à celle du cassia, 
cannelle du Malabar, laurus cassia (Lin.)., douées des 
mêmes vertus que le bois précédent; aux fruits du carda- 
mome , ammonium cardamomum (Lin.) 3 incisifs , di- 
gestifs j stomachiques , corroborants ; au scordium , teu- 
crium scordium (Lin.), inusité de nos jours, lui qui na- 
guère était détersif, vulnéraire , sudorifique , antivéné- 
neux , lui qui atténuait les douleurs de la goutte et pré- 
servait de la pourriture , lui qui joignait à tous ces méri- 
tes celui non moins grand d'inspirer de très-beaux vers à 
Fracastor, et de lui fournir la composition d'un électuaire 
appelé diascordium , du nom de la plante. 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 1~ 1 

Le citronnier, citrus, n'était pas moins digne du tribut 
poétique que lui paie le cygne de Vérone; s'il est vrai que 
ses feuilles soient cordiales , fortifiantes ; l'écorce de ses 
fruits propre à corroborer le cœur, l'estomac et le cer- 
veau , à résister au venin ; leur suc rafraîchissant , pec- 
toral , bon pour calmer les ardeurs du sang, pour préci- 
piter la bile ; ses semences cordiales , anti-putrides, car- 
minatives. 

CirillOj dans un excellent ouvrage sur les maladies Sy- 
philitiques , loue beaucoup l'action des citrons , spéciale- 
ment contre l'état scorbutique de ces affections , alors 
qu'elles sont invétérées , qu'elles n'ont pas été convena- 
blement traitées : J' ai été témoin , dit-il , de mille cures 
opérées par les limons 3 les oranges, etc. Il vaut mieux 
conseiller aux malades l'abus des limons, que de leur en limi- 
ter le nombre 3 si on veut les guérir promptement. Cette mé- 
thode née du hasard (C\y\\\ç> n'avait donc pas lu Fracastor ! ) 
doit être rigoureusement suivie. S'il est vrai qu'il faille au 
moins deux mois à ce médicament pour déployer tous ses 
avantages , il n'en faut pas moins se hâter d'en faille l'é- 
preuve. ( Cirillo , traité complet des maladies Syphiliti- 
ques. Traduction d'Auber., pag. a3i.)". 

On administrait aussi les eaux distillées de quelques 
plantes citées par Fracastor , dans sa charmante descrip- 



212 NOTES 

tions de l'alambic : celles du lierre , kedera , sans doute 
le lierre terrestre , fiedera terrestris ., apéritif, détersif, 
vulnéraire, lithontriptique , anti-scorbutique ; du dictamc 
de Crète , dictamus creticus , espèce d'origan doué de pro- 
priétés apéritives, cordiales, désobstruantes , diaphoni- 
ques ; de nerprum , rhamnus catharticus (Lin.) , aux baies 
fortement purgatives ; de l'aunée , intda campana 3 atté- 
nuante , sudorifique , utile contre l'asthme , contre les 
ulcères du poumon, le venin, et même contre la morsure 
des serpents ! de l'iris , iris illyrica vel florentina , iris de 
Florence , riche des mêmes vertus. 

Mais , disons-le vite, cette armée d'héroïques vertus 3 
cet ensemble d'admirables propriétés , venaient échouer 
contre l'étrange opiniâtreté de la nouvelle contagion. 
A une maladie spécifique il fallait un remède spécifique. 
Le mercure entra dans la lice : alors seulement, le remède 
fut trouvé ; alors seulement , rencontrant un agent plus 
puissant qu'elle , la Syphilis cessa de compter autant de 
morts que de blessés. 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 2rÔ 



NOTE 16. 



Dans les convulsions si le malade en pleurs, etc. 

Le mastic, résina mastiche , est une substance fournie 
par le pistacia lentiscus (Lin.)., douée de propriétés astrin- 
gentes , anodines , fortifiantes. Les femmes grecques 
mâchent continuellement cette substance pour se fortifier 
les gencives et se parfumer l'haleine. 

L'œsipe est un mucilage graisseux et en consistance 
d'onguent , que l'on tire de la laine grasse qui naît à la 
gorge et entre les cuisses des moutons. On s'en servait à 
l'extérieur pour ramollir 3 résoudre , pour apaiser les 
douleurs , pour fortifier. 

Le narcisse , narcissus (Lin.) , employé comme adoucis- 
sant à l'extérieur ; ses bulbes ont une action émétique. 
De nos jours, le docteur Dufresnoy, de Valenciennes, et 
M. Loiseleur Deslongchamps ont découvert dans ses feuil- 
les une propriété sédative et anti-spasmodique, d'accord 
en cela avec Pline et Dioscoride qui en avaient déclaré 
les fleurs narcotiques et stupéfiantes. 

Le safran, crocus sativus (Lin.), possède des vertus 
analogues. ,8 



2~.\ NOTES 



NOTE 17. 

Du nitre et du verdet que la dent corrosive. . . 

Le nitre, salpêtre 3 nitrate de potasse, nitras potassœ , 
nitrum , a une action stimulante et légèrement détersive. 

Quant au verdet, vert degris, acétate de cuivre impur, 
œrugo viridis , il est encore employé de nos jours pour 
réprimer les chairs fongueuses , pour détruire les excrois- 
sances Syphilitiques , pour cautériser certains ulcères 
atoniques et carcinomateux. 

Fracastor conseille l'emploi des caustiques contre les 
érosions de la gorge , les ulcères rebelles , les tumeurs 
calleuses, à titre de modificateurs seulement. 

La cautérisation était destinée à jouer un plus grand 
rôle dans la thérapeutique de la Syphilis. 

Si l'épreuve du temps et le contrôle répété de l'expé- 
rience donnent gain de cause à une doctrine encore con- 
troversée, on pourrait presque toujours arrêter la Syphi- 
lis à son début , couper le mal dans sa racine 3 étouffer 
l'hydre dans son nid. 11 suffira pour cela de cautériser en 



SLR LE LIVRE DELXJEME. 2~i) 

entier, profondément, l'ulcère local, l'ulcère primitif, 
toutes les fois que son apparition ne sera pas séparée de 
plus de cinq jours de l'instant où le germe virulent a été 
reçu. Cette cautérisation doit toujours dépasser en éten- 
due , comme en profondeur , les limites de l'ulcère. 
A défaut de caustiques, on peut, à l'aide de ciseaux , en- 
lever tout le point ulcéré et quelque peu de tissu sain. 

La plaie virulente , spécifique serait , par cette opéra- 
tion, changée en une plaie bénigne, simple, telle que 
celles qui résultent d'une brûlure ou d'une coupure. La 
cicatrisation ne se ferait pas attendre, et le corps entier 
échapperait aux chances de l'infection générale. 

Dans l'opinion des partisans de cette doctrine , la 
Syphilis ,, à son début , est toute locale. L'ulcération pri- 
mitive constitue encore toute la maladie : sublata causa , 
tollitur effectus. 

C'est une étincelle qui peut produire un incendie géné- 
ral. Mettez hardiment les pieds dessus , éteignez-la, vous 
ne verrez se produire plus tard ni flamme, ni fumée. 

Malheureusement cette doctrine compte peut-être plus 
d'adversaires que de partisans. Beaucoup de médecins 
rejettent la cautérisation comme inutile et presque tou- 
jours dangereuse. Ils ne voient dans l'ulcère local que le 
symptôme d'une maladie générale. Dans leur esprit, le 



2y6 NOTES 

virus de là Syphilis, de même que celui de la vaccine , 
aurait une période d'incubation, variable en durée, pen- 
dant laquelle toute l'organisation serait impressionnée, et 
quand la pustule syphilitique apparaît au lieu d'élection ., 
comme la pustule vaccinale apparaît au point piqué par 
la lancette, elle serait le signe manifeste de la maladie, 
son symptôme caractéristique , mais elle ne constituerait 
pas la maladie tout entière. Leurs preuves sont le bubon 
d'emblée, l'apparition souvent tardive de l'ulcère, cer-* 
tains cas de symptômes secondaires , sans symptôme pri- 
mitif préalable. 

De part et d'autre , on cite des faits , on récrimine sur 
leur valeur et leur authenticité. Le procès n'est pas encore 
jugé. 

Un des plus habiles champions de la doctrine de la 
cautérisation ou de l'extirpation est , sans contredit , 
M. Ricord. Si l'on ne peut pas dire qu'il ait triomphé , 
on ne peut pas dire non plus qu'il ait été vaincu. 11 con- 
tinue à combattre, armé qu'il est d'un grand talent et 
d'une intime conviction. 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 2" 7 



NOTE 18. 

Plusieurs pour obtenir des effets plus puissants. . . 

Le minium j plumbi oxidum rubrum 3 oxicle rouge, 
deutoxide de plomb, est employé à l'extérieur comme 
dessieatif et maturatif. 

Le cinabre, vermillon, sulfuretum hydrargyri rubrum f . 
sulfure rouge de mercure.. 

Le storax ou styrax solide, balsamum storax, styrax 
calamité 3 baume provenant du styrax officinale (Lin.)., est 
doué de propriétés stimulantes. 

L'antimoine , stimmi A antimonium *, est diaphoréti- 
que , etc. 

Ce passage fournit une nouvelle preuve du génie émi- 
nemment médical de Fracastor. En praticien prudent et 
consommé, il proscrit du traitement de la Syphilis les fu- 
migations de cinabre , de minium , etc. en tant qu'on les 
emploierait comme méthode générale: la postérité a con- 
firmé cet arrêt. Ni les efforts du docteur Werneck en 
Allemagne , ni ceux du docteur Desruelles en France » 



2~ S NOTES 

ne sont parvenus à tirer du discrédit où elle est juste- 
ment tombée , cette fumigation métallique. Quelques suc- 
cès réels , mais isolés , ne pouvaient prévaloir contre les 
dangers qui l'accompagnaient , contre les accidents for- 
midables, souvent mortels qu'elle déterminait, à l'époque 
surtout où on plaçait le malade sous Y archet , sorte de 
pavillon dressé dans un cabinet soigneusement clos et 
très-échauffé , destiné à servir d etuve. 

Cependant, après avoir interdit ces fumigations comme 
méthode générale, Fracastor, toujours guidé par un tact 
juste et pratique, les recommande comme moyen auxi- 
liaire fort utile , si on se borne à les employer localement 
contre quelque symptôme isolé : 

Ccrtis fartasse erit utile membris 3 

Quœ papulœ informes 3 chironiaque ulcéra pascunt. 

Cette seconde partie de son jugement a également reçu 
force de loi , et, de nos jours, les vapeurs mercurielles sont 
fréquemment dirigées contre certaines plaques dartreuses 
Syphilitiques, contre des fissures , des excroissances du 
podex j, contre quelques parties en proie à des douleurs 
ostéocopes rebelles, contre l'orchite Syphilitique, etc. et 
elles aident puissamment à en triompher. Ainsi , comme 
aux temps primitifs , le poète a été législateur. 



Slill LE LIVRE DEUXIEME. 



NOTE 19. 

Aux yeux du plus grand nombre enfin le vif-argent. 

Le mercure, mercur.ius , hydrargyrum , argentum vivum 
a. Uquidum , a. fusum s a. mobile , aqaa argentea 9 
a. metallorum , a. sicca , protheus s chamœleon miné- 
rale , servus fugitivus , illusor chymicorum , imposlor chy- 
micorum ; azophj zaibar , zabach (Gmelin.J , connu des 
anciens sous le nom d'argent fondu , apyupov X.UT0V 
(Aristote) , d'argent vif (Pline), était proscrit par eus 
comme un poison mortel. 

C'est aux Arabes qu'est due son introduction dans la 
matière médicale. Rliazès, Avicenne, Mésué, etc. l'em- 
ployaient contre les poux., la gale, l'impétigo et autres 
éruptions cutanées. L' unguentum saracenicum fut long- 
temps en grand renom. Le mercure y entrait pour un 
neuvième. 

La forme pustuleuse que la Syphilis revêtit à son ori- 
gine devait conduire à la combattre par un remède déjà 
éprouvé contre les maladies de la peau , le mercure , et 



2 00 NOTES 

y inviter des médecins nourris des auteurs de l'antiquité 
et accoutumés à suivre les lois tracées par ces illustres 
maîtres. Celse avait dit dans sa préface: «Quodsijam 
incidat mali genm aliquod ignotum 3 non ideo tamen fore 
medico de rébus cogitandum obscuris ; sed eum protinus vi- 
surwn, cuimorbo id proxirfium sit 9 tentaturumque remédia 
similia illis 3 quœ vicino malo sœpe sucurrerint , et per ejus 
simiUtudinem opem reperlurum. » 

L'analogie signala le mercure. Le succès justifia les 
essais que l'on hasarda. Son emploi contre la contagion 
nouvelle remonte aux premiers temps de l'apparition de 
celle-ci : on en trouve la preuve dans Widemann , Gilini, 
Torella (1497).» Benevinio , Hock (i5oa), Catanée 
(i5o5)j Angeîo Bolognini (i5o6). 

Fracastor dans son traité en prose des maladies conta- 
gieuses rapporte l'anecdote suivante : Tonsor quidam 3 
amicus noster 3 libellum kabcbat experimenlorum quorum- 
dam antiquum satis 3 inter quœ. unum inter alia scriptum 
erat 3 cui titulus erat : ad scabiem crassam , qvm cum do- 

Ï.OKIBUS JUNCTURARUM ACCIDIT. 

Is ergo 3 quum primum recentissimus esset morbus , me- 
ntor medicaminis consuluit medicos quosdam , num uti eo 
medicamento deberet in nova illa contagione 3 quam per 
scabiem crassam significari existimabat : medici autem 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 20 î 

hispecto medicamine acriter prohibuere _, quod ex argento 
vivo constaret et sulphure. Félix nisi medicos illos consu- 
luisset j incredibili quœstu dives futurus. Patuit autem, née 
ausus est experiri medicamen , quod demum expertus , atque 
optimum agnoscens valde mdoluitj quod sero mus eo fuissetj 
quœstu jam per alios sibi abrepto. 

Parmi ceux qui enlevèrent une si belle occasion de 
fortune au trop pusillanime ami de notre auteur, le plus 
célèbre estBéranger de Garpi : il recueillit , de son vivant, 
tout le profit, et après sa mort, tout l'honneur de la décou- 
verte. Il légua au duc de Ferrare, par son testament, 
4o,ooo écus , outre l'argent non monnoyé. 

On employa d'abord le mercure avec une circonspec- 
tion louable et à très-petites doses. Il n'entrait que pour 
un quarantième dans l'onguent proposé par Torella^ pour 
un quinzième dans ceux de Gilini et d'Aquilanus , pour 
un huitième dans celui de Wendelin Hock. 11 agissait len- 
tement, il agissait trop peu , souvent il échouait. Il eût 
fallu chercher la proportion convenable , graduellement , 
par tâtonnements successifs. Cette sage lenteur ne pouvait 
plaire aux empiriques fort nombreux alors: ils voulurent 
étouffer la maladie sans réserve , ni gradation , de haute 
lutte enfin , et en forçant les doses. Qu'arriva-t-il ? c'est 
que le remède, trop souvent , n'emporta la maladie qu'en 



2&2 NOTES 

emportant le malade; ceux qui ne périssaient pas lais- 
saient tout au moins dans les mains de ees empiriques la 
meilleure part d'eux-mêmes et de leur fortune: leur or, 
leurs cheveux et leurs dents. 

Il faut voir, dans Ulrich deHutten., le tableau des épou- 
vantables ravages de cette méthode de traiter la Syphilis 
parle mercure administré en frictions., ou en fumigations 
à toute vapeur. Les désastres qu'occasionnait le traitement 
égalaient, s'ils ne les surpassaient, ceux de la maladie. 
La plupart des malades préférèrent mourir de la Syphilis 
que courir les chances du remède. 

Dès lors , le mercure compta autant d'implacables dé- 
tracteurs que d'enthousiastes partisans. La lutte entre les 
uns et les autres devint acharnée, incessante. Les plus 
grands médecins y prirent part; elle a continué sans re- 
lâche et n'est point encore terminée. 

Fernel , en i54o , reprochait au vif-argent de ne guérir 
qu'un malade sur cent , ou du moins de laisser les autres 
exposés à des récidives certaines. Mais était-ce bien la 
faute du médicament ? Le mercure avait été donné à 
l'homme pour qu'il trouvât dans cet agent un moyen de 
sauver son existence menacée. Seules , des mains mal- 
habiles en faisaient un instrument de destruction. Il 
n'exista longtemps, dans la pratique , aucun moyen d'en 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. • 2b. > 



apprécier l'action , d'en modérer ou d'en activer les ef- 
fets, soit qu'on l'administrât à l'extérieur: i° en onguent 
ou Uniment (mercure métallique éteint dans des graisses, 
des huiles et des poudres aromatiques) , dont on frottait 
tout le corps à l'exception du ventre , de la poitrine et de 
la tête ; 2 en emplâtre ou cérat , onguent plus liquide 
dans lequel la cire remplaçait une partie des graisse?. 
On s'en servait en frictions comme ci-dessus. Quelques 
médecins l'employaient en ceinture sur les reins , en bra- 
celets , autour des poignets, des coudes et des genoux , et 
en semelles , sous la plante des pieds ; 3° en lavage ( su- 
blimé corrosif dissous dans des eaux distillées) ; 4° eri 
parfums ou fumigations (mercure éteint dans la salive ou 
la térébenthine, mêlé à des huiles grasses et jeté sur des 
charbons ardents). 

Soit que l'on se hasardât à le donner à l'intérieur sous 
forme de précipité rouge , prœcipite per se , oxide rouge, 
deutoxide de mercure (Pierre André Matthiole fut le pre- 
mier qui osa le donner à l'intérieur , en 1 533. ); soit encore 
sous forme de mercure cru 3 base des fameuses pilules 
mercurielles de Barberousse, dont François I er se servit 
un des premiers en France (i5/|o); de mercure doux, 
aquila alba 3 calomélas , protochlorure de mercure ; d'ae- 
thiops minéral, sulfure noir de mercure; de précipité 



2 84 NOTES 

blanc ; nitrate de mercure , etc , etc ; toujours une~ saliva- 
tion abondante , fétide , opiniâtre., devenait la compagne 
funeste de la médication hydrargyrique. Les cris de dou- 
leur et de dégoût poussés par les malheureux patients , 
étaient impuissants à étouffer la voix des préjugés et de 
l'erreur. 

Loin de mettre leurs soins à réprimer la salivation 
médecins , chirurgiens et barbiers y poussaient à qui 
mieux mieux. Elle était à leurs yeux la condition de la 
guérison, le prix du salut, la seule voie d'élimination du 
virus. Plus la bave salivaire affluait ^ plus parfaite était 
l'expulsion des germes contagieux. 

Ce ne fut qu'en 1718, deux cent vingt-quatre ans après 
l'apparition de la Syphilis, que Chicoyneau, chancelier de 
l'Université de Montpellier* s'efforça de démontrer l'inuti- 
lité de la salivation , et de lui substituer, dans la cure 
complète de la maladie , la méthode dite par extinction. 
Cette salutaire réforme ne triompha à Paris que long- 
temps après , et il ne s'est pas écoulé encore soixante ans 
depuis qu'elle est devenue la règle commune. 

Il s'en faut cependant beaucoup que le mercure, dé- 
pouillé de sa violence primitive et devenu plus doux , 
plus bienfaisant sous des mains habiles à le modérer , ait 
ramené à son empire l'universalité des médecins. Grâce 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 203 

aux attaques véhémentes de la doctrine physiologique , 
aux déclamations passionnées mais consciencieuses de 
Broussais et de son école , peut-être aussi aux diatribes 
effrontées et intéressées de nos charlatans à affiches , son 
nom est encore un objet de terreur pour la foule. 

On a été jusqu'à mettre en doute la spécificité de l'ul- 
cère Syphilitique , jusqu'à nier l'existence de son virus , 
jusqu'à le réduire à un mode particulier d'irritation. On a 
rejeté tous les symptômes secondaires de la maladie sur 
le compte du remède. Le mercure a joué le rôle de l'âne 
dans la fable des animaux malades de la peste. Peu s'en est 
fallu qu'il ne devînt lui-même les trois quarts de la Syphilis. 

Récemment encore, un médecin de Munich, fort savant 
mais quelque peu partial et prévenu , G. Ludwig Die- 
terich , a donné une histoire complète de la maladie mer- 
curielle et de ses diverses formes considérées sous les rap- 
ports historique , pathologique, diagnostique et thérapeu- 
tique (Leipsick , îSS^. ). 

Dans cette œuvre, d'ailleurs remarquable, trop sou- 
vent les effets de la Syphilis se mêlent à ceux du vif-ar- 
gent; les symptômes du mal se confondent avec ceux du 
remède; on dirait que l'un et l'autre , créés pour se com- 
battre , ont bien voulu, réconciliés par l'auteur, mettre 
leurs désordres en commun , vivre en famille aux dépens 
de l'humaine espèce. 



2 8G NOTES 

Mais qu'une critique impartiale fasse cesser cette com- 
munauté adultère , qu'elle porte le jour de la vérité dans 
cette confusion ténébreuse , qu'elle passe au crible l'i- 
vraie Syphilitique et la dégage du bon grain hydrargyri- 
que; à coup sûr, lu plus grande partie des maux décrits 
par le docteur Dieterich reviendra à la Syphilis , et une 
très-faible restera au mercure. 

L'application que l'on a faite de cet agent héroïque à une 
foule d'affections sans spécificité , mais non pas sans gra- 
vité, et les merveilleux succès que l'on a dus à son action 
eurative ont servi suffisamment à dissiper d'injustes crain- 
tes et à assurer son triomphe. 

« Sa réputation ( du mercure ) se trouve sanctionnée 
« par trois cents ans d'expériences faites et mille fois ré- 
« pétées dans toutes les régions du globe , tandis qu'il 
« n'est aucun des nombreux remèdes proposés pour le 
« remplacer, qui ait pu soutenir la comparaison pendant 
« un temps égal à la douzième partie de cette longue pé- 
« îiode. » (Lagneau. ) 

Ainsi donc , et pour me servir du langage astrologique 
du XV e siècle , toutes les fois que l'astre sinistre de la Sy- 
philis entrera en conjonction avec l'étoile trompeuse de 
Vénus, appelons à notre aide, pour conjurer leur in- 
fluence délétère ., la bienfaisante planète de Mercure. 



SFR LE El VUE DEUXIÈME. ù8~J 



NOTE 20. 

Soit que sensible au froid , à la chaleur sensible... 

Fracastor se demande quelle est la manière d'agir du 
mercure dans la guérison de la Syphilis. Dépend-elle de 
sa pesanteur spécifique et de sa mobilité qui le rendent 
propre à diviser et à résoudre les humeurs? Les Mécani- 
ciens professèrent cette opinion applicable tout au plus 
au mercure cru et au calomel. Dépend-elle d'une vertu 
putréfiante , dissolvante, évacuante, qui détruit la plas- 
ticité du sang , qui le fluidifie ? les Humoristes ont pré- 
senté cette dernière explication , et des auteurs récents 
l'ont remise en honneur. — Mais les alcalins détruisent 
aussi la plasticité du sang, le fluidifient, et je ne sache pas 
qu'ils aient jamais triomphé de la Syphilis. — Dépend- 
elle de cette sensibilité à la chaleur et au froid qui permet 
au mercure d'absorber le feu de la maladie répandu 
dans nos organes ? Des chimistes ont fait jouer à l'oxi- 
gène , qu'ils disaient se trouver dans les sels mercuriels , 
le principal rôle dans la destruction du virus Syphiliti- 



2 88 NOTES 

que. — Mais (les progrès de la chimie l'ont démontré plus 
tard ) , le sublimé , muriate suroxigéné de mercure des 
anciens , deutochlorure de mercure 3 ne contient pas le 
moindre atome d'oxigène. — Astruc attribuait l'action 
mercurielle à certaine propriété dont elle était pourvue 
de neutraliser le virus supposé acide ; les Vitalistes , 
à l'excitation générale que le mercure détermine , et en 
particulier à la stimulation des vaisseaux absorbants dé- 
montrée par l'amaigrissement et la résorption qu'il pro- 
duit ; les partisans de la doctrine physiologique, à la 
révulsion causée par son action éminemment irritante 
sur le canal intestinal ; les Rasoriens , à la vertu con- 
tro-stimulante , antiphlogistique qu'ils lui ont reconnue , 
surtout quand il est administré à hautes doses ; la 
plupart enfin, à une spécificité indéterminée , inexplicable. 

Sive aliam vim fata illi , et natura dedere. 

(Fracastor. ) 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 289 



NOTE 21. 

Dieux , objets de mon culte, et toi dont la main sûre. . . 

Allusion aux propriétés des eaux minérales sulfureu- 
ses. Callirhoë , dans la fiction du poète , présidait à un 
de ces thermes. On verra , plus bas , que la nymphe 
Lipare conduisait dans la fontaine de Callirhoë les va- 
peurs sulfureuses échappées des fourneaux des nymphe, 
de la terre. 

Illa ego j quœ venas per montis /liantes , 
Callirhoë liaud ignota tuœ 3 fumantia mitto 
Sulphura. 



20)f> NOTES 



NOTE 22. 

Et dis : grande déesse , Ops , mon dernier recours. . . 

Ops , la grande déesse italique des temps primitifs, 
passait pour femme de Saturne , et a été , en conséquence, 
identifiée avec Rhée , Cybèle et la Terre. Son nom veut 
dire terre en vieille langue italique, et est le même que 
opes (richesses ) , comme si cette divinité était la richesse 
par excellence. (Bouillet.) 



NOTE 25. 

Et les tiges du thye et celles du cyprès. . . 

Il y a cinq espèces de thye (thya., thye), une dans 
l'Amérique septentrionale , une en Afrique , et les autres 
en Asie , dans la Chine et dans le Japon. Leur feuillage est 
toujours vert. Des missionnaires français apportèrent de 



SUR LE LIVRE DEUXIÈME. 2QÏ 

la Chine le thuya orientalis. Le thuya du Canada, thuya 
occidentalis , fut introduit en France, sous François I er . 
Desfontaines a apporté de Barbarie en Europe le thuya 
articulé 3 thuya articulata. C'est celui-ci qui produit la 
résine connue sous le nom de sandaraque. 

Fracastor était loin de prévoir, en mentionnant cet ar- 
buste dans son poème , que trois cents ans plus tard , 
Hahnemann préconiserait le suc du thuya occidentalis 
comme médicament spécifique contre des produits végé- 
tatifs de la Syphilis, qu'il fait dépendre d'un virus distinct 
du virus Syphilitique et auxquels il donne le nom de 
sycose. 



NOTE 24. 

Les plus riches métaux , l'airain , l'argent et l'or . . 

Le hasard réunit dans ce passage trois métaux , deux 
desquels ont été aussi employés à la guérison de la Syphi- 
lis , l'or, par Chrèstien , de Montpellier, l'argent par, 
M. le professeur Serre , de Montpellier. 

En 1840^ M. le docteur Ferd. Hoefer a vanté contre la 

] 9- 



202 NOTES 

Syphilis (Gazette médicale, 25 Novembre 18'fO. ) un au- 
tre métal , le platine , placé tout près des précédents dans 
la classification des métaux. Le fer aussi a été employé 
par plusieurs médecins et entre autres par M. Ricord 
contre la chlorose Syphilitique. 



NOTE 25. 

Où la tutie humide illuminant la voûte... 

La tutie, tuthia, spodium Grœcorum> spode en grappes, 
est une suie métallique qui s'attache à des rouleaux de 
de terre qu'on a suspendus exprès au haut des fourneaux 
des fondeurs en bronze , pour y recevoir la vapeur du 
métal. — L'onguent de tutie, employé encore aujour- 
d'hui , se prépare au moyen de l'oxide de zinc , tutie pré- 
parée. 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 2Ç)J 



NOTE 26 

On y joignit plus tard et la térébenthine 

La térébenthine , terebenthina , suc résineux qui dé- 
coule de plusieurs arbres de la famille des conifères ; la 
résine du mélèze, laryx europœa^ pinus larix (Lin.); le 
galbanum., gomme résine tirée du bubon galbanumÇLin.), 
plante d'Afrique; le suc dulentisque, lentiscus ; l'assa- 
fœtida, suc gommo-résineux du lasser, ferida assa-fœtida, 
plante vivace qui croît en Perse ; ces diverses substances 
sont douées de propriétés stimulantes, résolutives et anti- 
spasmodiques. 

Les préparations de soufre renferment toutes des vertus 
médicinales puissantes. L'huile de soufre , oleum sulphura- 
tûrtij est formée d'une partie de soufre et de quatre parties 
d'huile d'olive , de lin ou de noix. 



29 I NOTES 



NOTE 27. 

Enfin , que sous le poids d'épaisses couvertures 
La sueur sur ton front coule en gouttes impures. 

Au temps de Fracastor, on mettait une grande impor- 
tance à provoquer chez les Syphilitiques de longues et 
copieuses sueurs qu'on excitait chez les malades riches , 
en les tenant emprisonnés sous de nombreuses et épais- 
ses couvertures , dans un lieu soigneusement clos et 
chauffé. 

Pour ta plèbe, on imagina une méthode plus économi- 
que etplus expéditive. On plaçait les malades pauvres dans 
des fours. C'était une manière directe d'opérer la coction 
des humeurs; celle du malade s'ensuivit quelquefois; 
mais ce fut chose rare et portant sur gens de peu 9 in ani- 
ma vili Disons , pour être vrai, que sauf quelques rous- 
sis et un fort petit nombre de rôtis , la plèbe, par ou non- 
obstant cet étrange moyen , guérit en général assez bien. 
Le feu ne purifie-t-il pas tout? Pauvre humanité ! Quid- 
quid délirant medici > plectuntur Aclrivi* 



SLR LE LIVRE DEUXIEME. 293 



NOTE 28. 

Dans ta bouche pourtant , alors tu verras naître. . . 

Il s'en faut de beaucoup que les choses se passent d'or- 
dinaire avec cette bénignité ; il est juste qu'après avoir 
soutenu les bons effets du mercure je signale ses incon- 
vénients. Fracastor lui-même les relève très-bien en quel- 
ques mots, dans son traité en prose de morbis contagiosis. 

« Verum non sine suis incommodis et ma lis ^ quorum 
primimi est fœtiditas unguenti illius , mox gravius est quod 
os et palatum exulcerantur > ac sordities tant a per os conci- 
tatur per dies quindecim , et amplius _, ut nihil fœdius 3 nihil 
intolerabilius videatur. Cibus nullus mandi potesi , etiam 
vix sorberi datur , dentés luxantur , somnus adhnitur , et 
breviter per idtempus nihil gravius sentiri potest : multiprœ- 
terea , sublato morbo , tremuli remansere 3 multis revixit 
labes. » 

Loin d'être une condition favorable à la cure de la Sy- 
philis , la salivation y est un obstacle : multis revixit la- 
bes. Assurément les accidents énumérés par l'auteur sont 
déjà fort graves; ils peuvent être plus formidables encore:. 



296 NOTES 

les gencives réduites en putrilage, les dents ébranlées au 
point de tomber, une portion du bord alvéolaire pouvant 
se nécroser, les joues se gangrener. Ces salivations orageu- 
ses se manifestent quelquefois après l'administration d'une 
très-faible quantité de mercure. Aussi , la loi ( selon moi 
très-impérieuse) est de ne commencer que par des doses 
fort minimes cet énergique remède , et d'en interrompre 
l'usage, au moindre signe d'irritation des gencives et de 
la membrane muqueuse de la bouche. 

A mon avis 3 il n'existe pas , dans la pratique de notre 
art , d'accident qui occasionne au malade des douleurs 
plus vives et au médecin une contrariété plus pénible. 

Sydenham le sentait bien lorsqu'il écrivait : « Sane si 
dolor et oris exulceratio arte a lie/ ua protelari potuerit, haud 
mullo esset molcstior morbi kujus curât io s quam et allorum 
aliquot longe minus famigeratorum. » C'est lui qui a appli- 
qué à la salivation ces vers d'un poète moderne : 

Graviora morbis patimur remédia ,* 

Nec vita tanli est , vivere ut possis 3 mori. 

Sydenham mesurait donc toute l'étendue des dangers 
attachés à la méthode de traitement seule usitée de son 
temps ; ils manœuvrait avec beaucoup d'habileté pour les 



SUR LE LIVRE DEUXIEME. 2QJ 

amoindrir. Mais, imbu de théories humorales et mal dé- 
gagé des préjugés régnants ., il croyait que les Syphiliti- 
ques devaient., pour arriver à une bonne guérison , passer 
à travers les écueils de la salivation. Heureusement, dans 
ce champ semé d'épines , la médecine a fait un pas , et 
je regarde comme un de ses plus grands progrès , d'en 
avoir arraché \eptyalisme hydrargyrique comme une plante 
dangereuse. 



NOTE 29. 

Fais bouillir le troène et la grenade en fleurs. 

Les feuilles et la fleur du troène, tigustrum , sont dé- 
tersives, astringentes, incisives, dessicatives ; elles résis- 
tent à la pourriture (LémeryJ. 

Le grenadier, cytlnusj punica granatum (Lin.) , fournit 
à la matière médicale 3 ses fleurs (balaustes) , 1 ecorce de 
ses fruits (inaticorium) , et celle de sa racine , toutes par- 
ties douées de propriétés astringentes fort énergiques. 



298 NOTES 



NOTE 30. 

Dans l'onde où la verveine au romarin s'allie... 

La verveine 3 verbena officinalis (Lin.)., l'origan, mar- 
jolaine, amaracus > origanum majorana (Lin.), le roma- 
rin j rosmarinas officinalis (Lin.) , le staechas,, lavandula 
stœchas (Lin.), l'orvale , toute-bonne, sclarea ., hormium 
des auteurs, appelée par Fracastor ici heraclœa 3 et syde- 
ritis heraclœa , dans son traité en prose. 

Ces plantes , riches d'ailleurs de propriétés médicina- 
les , ne sont conseillées dans ce passage qu'en raison des 
parfums suaves et pénétrants qui s'exhalent de leurs fleur* 
et de leurs tiges. 

J'ai cru devoir , dans les notes de ce deuxième livre, 
relatives aux plantes qui y sont citées , rappeler les 
vertus qu'à tort ou à raison les anciens auteurs leur 
attribuent , vertus tellement ignorées de la génération 
présente que sans une annotation assez longue et peut- 
être quelque peu fastidieuse , il eut été impossible de com- 
prendre les vues qui guidaient Fracastor dans la théra- 



SUR LE LIVBE DEUXIEME. 2Ç)Ç) 

peutique de la Syphilis. J'ai donc , dans le but de mieux 
faire connaître l'esprit de son livre , exhumé les richesses 
médicales de nos vieilles pharmacopées, quelque suran- 
nées et quelque abandonnées qu'elles soient, estimant 
que la vétusté du cadre ferait mieux ressortir la physio- 
nomie d'un médecin du XVI e siècle. 



FIN DES NOTES DU LIVRE DEUXIEME. 



LIVRE TROISIEME. 



SYPHILIDIS 



LIBER TERTIUS 



Sed jam me nemora alterius felicia mundi , 
Externique vocant saltus : longe assonat aequor 
Herculeas ultra metas , et littora longe 
Applaudunt semota. Mihi nunc magna deorum 
Munera , et ignoto devecta ex orbe canenda , 
Sancta arbos, quse sola modum, requiemquedolori, 
Et finem dédit œrumnis. Age diva , beatum , 
Uranie j venerare nemus, crinesque revinctam 



LA SYPHILIS. 



LIVRE TROISIEME. 



Enfin le nouveau monde appelle mon essor 
Vers des forêts où brille un magique trésor, 
Vers les plages où loin des Colonnes d'Hercule 
La mer d'un pôle à l'autre en mugissant circule ; 
Il m'invite à chanter un arbre précieux 1 
Dont le bois vénéré qu'ignoraient nos ayeux , 
Apporté jusqu'à nous de ces lointains rivages, 
Du plus cruel des maux arrête les ravages. 



3o4 SYPHILIS. 

Fronde nova, juvet in medica procedere palla 
Per Latium , et sanctos populis ostendere ramos: 
Et juvet haud unquam nostrorum retate parentum 
Visa prius , nullive unquam memorata referre. 



Unde aliquis forsan novitatis imagine mira 
Captus , et heroas , et grandia dicere facta 
Assuetus , canat auspiciis majoribus ausas 
Oceani intacti tentare pericula puppes. 
Nec non et terras varias , et flumina , et urbes , 
Et varias memoret gentes , et monstra reperta ; 
Dimensasque plagas , altoque orientia cœlo 
Sidéra , et insignem stellis majoribus arcton. 
Nec taceat nova bella , omnemque illata per orbem 
Signa novum , et positas leges, et nomina nostra. 
Et canat ( auditum quod vix venientia credant 
Secula) quodcunque oceani complectitur sequor 
Ingens , omne una obitum mensumque carina. 
Félix cui tantum dederit deus ! At mihi vires 
Arboris unius satis est , usumque referre : 
Et quo inventa modo fuerit , nostrasque sub auras 



LA SYPHILIS. 3o5 

De son feuillage vert couronnant tes cheveux , 
Viens , divine Uranie , et secondant mes vœux , 
Viens , daigne revêtir le manteau d'Épidaure ; 
Montre-nous l'arbre saint qu'un autre peuple adore , 
Rassure notre Europe , et dis-lui quels travaux 
Pour elle ont enfanté des prodiges nouveaux. 

Puisse quelque poète, ému par ces merveilles, 
D'un génie homérique y consacrer les veilles, 
Et chanter sur le luth aux héros réservé , 
Les intrépides nefs dont l'audace a bravé 
D'une mer vierge encor l'écueil et la tempête, 
Et plié l'océan au joug de la conquête ! 
Qu'il dise ces climats naguère découverts , 
Leurs fleuves , leurs cités et leurs peuples divers, 
Et ce ciel du tropique où le feu des étoiles 
Ruisselle et de la nuit illumine les voiles ; 
Qu'il peigne la victoire , après de longs exploits , 
Imposant à ces lieux notre nom et nos lois ; 
Qu'il retrace surtout , dans l'orageuse plaine 
Où l'océan creusa son immense domaine , 
Un navire guidé par quelques matelots 2 
Côtoyant tous les bords , sillonnant tous les flots. 



3oG SYPHILIS. 

Àdvena per tantuni pelagi pervenerit aequ'or. 



Oceano in magno , ardenti sub sidère cancri , 
Sol ubi se nobis média jam nocte recondit , 
Hac ignota tenus, tractu jacet insula longo : 
Hispanam gens inventrix cognomine dixit : 
Auri terra ferax , sed longe ditior una 
Arbore : voee vocant patrii sermonis hyacum. 
Ipsa teres , ingensque ingentem vertiee ab alto 
Diffundit semper viridem , semperque comantem 
Arbuteis sylvam foliis : nux parva , sed acris 
Dependet ramis , et plurima frondibus bseret. 
xMateria indomita est , duro et pêne semula ferro 
Robora, quaè resinam sudant incensa tenacem. 
Disseeta? color haud simplex : in cortice lauri 
Exteriore viret levor , pars altéra pallet 
Buxea : at interior nigro suffusa colore est , . 
Inglandemque , ebenumqueinter, quodsiinderuberet 
Jam poterat variis œquare coloribus irim. 



LA SYPHILIS. 3oy 

Les dieux applaudiront à son œuvre sublime. 
Ma muse cependant qu'un moindre souffle anime , 
Plus humble dans ses vers , dira l'heureux présent 
Qu'offre à notre ancien monde un arbre bienfaisant. 

Dans la mer où Phébus en nous quittant se plonge , 
Sous la zone brûlante où le cancer s'allonge , 
Une île au loin s'étend que l'Espagnol vainqueur 3 
Découvrit et marqua d'un nom cher à son cœur. 
L'or y scintille en vain ; l'arbre qui la décore , 
L'arbre qu'elle nourrit l'enrichit plus encore. 
Le gaiac (c'est le nom qu'il porte en ces climats) 
Y balance, à l'abri de nos rudes frimats ; 
Ainsi qu'une forêt chenue et toujours verte , 
Le feuillage éternel dont sa tête est couverte. 
Grêle et d'une saveur âpre, acide, son fruit 
Par une fleur féconde en grand nombre est produit ; 
Sa tige , par morceaux sur la flamme exposée 
Exhale sa résine en gluante rosée ; 
Aussi dur que le fer , non moins que lui pesant , 
Son bois a du laurier l'aspect vert et luisant ; 
Au delà de l'écorce une couche s'étale 

Qui reflète du buis la teinte jaune et pâle; 

20. 



3o3 



S Y I» M! I.l: S. 



îîanc gens iîîa colit , studioque educere multo 
Nititur : hac late colles campique patentes , 
Hac omnis vestitur ager : nec sanctius illis 
Est quicquam, autpotiore usu : quippe omnis inilla 
Spes jacet banc contra pestem , qusecœlitus illic 
Perpétua est. Validos abjecto cortice ramos 
Multa vi tundunt , aut in segmenta minuta 
Elimant , puroque scobes in fonte reponunt , 
Dura bibulas noctemque diemque emaceret humor. 
Inde coquunt : nec non illos ea cura fatigat , 
Vulcano ne forte furens erumpat aquse vis , 
Et superundantem spumam projectet in ignés. 
Spuma quippe linunt , si quicquam e corpore toto 
Abscedit , si quicquam segros depascitur artus. 
Dimidiaabsumpta, superest quodcunque, reponunt 
Divini laticis. Quin et segmenta relicta 
Rursus, ut ante, coquunt, addentes suave liquens mel . 
Scilicet buncunum mensis accedere potum 



LA SYPHILIS. 3(>.g 

Pour dépeindre le centre il faudrait employer, 
En fondant leurs couleurs , l'éhène et le noyer; 
A des tons si divers que le rouge se mêle 
Et Técharpe d'Iris ne sera pas plus belle. 

Cette île où le deuil règne et qui voit en tout temps 
Les maux que j'ai décrits frapper ses habitants , 
Cultive le gaiac avec un soin extrême ; 
Elle en couvre ses monts, dans tous ses champsle sème, 
Arbre sacré qui seul triomphe de ces maux. 
Aussitôt que la hache a tranché ses rameaux , 
Et que , le dépouillant d'une écorce grossière , 
La lime sous sa dent l'a réduit en poussière , 
Il va , dans un bassin que l'eau pure a rempli , 
Plonger , pour n'en sortir que souple et ramolli, 
Alors , sur des tisons, une main attentive 
Le place, et modérant la flamme trop active 
Veille à ce que jamais le liquide écumant 
Ne jaillisse au dehors sur le brasier fumant ; 
Car il faut, sur le corps si des abcès s'entr'ouvrent , 
D'ulcères sanieux si les membres se couvrent, 
Que la chair purulente et les membres souillés 
Soient avec cette écume à toute heure mouillés,. 



3-1 SYPHILIS. 

Et lex ipsa jubet gentis , mandatque sacerdos. 
Servatum et laticem , et decocti pocula primi 
Bina die quaque assumant , cum surgit ab ortu 
Lucifer , et sero egreditur cum vesper olympo. 
Nec prius absistunt potu , quam menstrua cursum 
Luna suum , et totum peragrans perfecerit orbem 
Fraternasque iterum convenerit aemula bigas. 



Interea csecis sese penetralibus abdunt, 
Quo neque vis venti , non halitus aeris ullus 
Insinuet sese , et gelidis afflatibus obsit. 
Quidmirandum œque memorem super omnia victum 
Quam tenuem , quam magna sibi jejunia poscant ? 
Quippe solet satis esse , ipsum dum corpus alatur: 
Du m superet vita , et tantum ne membra fatiscant. 
Ne tamen , ah ! ne tanta time , sacer ilicet haustus 



LA SYPHILIS. 



3ll 



La moitié du liquide en vapeur se dégage , 

Et l'autre est mise à part comme un divin breuvage. 

Le résidu qu'on mêle au miel adoucissant 

Livre en bouillant encore un principe puissant , 

Seule boisson qui doive aux repas apparaître ; 

Tel est le vœu des lois , tel est l'ordre du prêtre. 

Des énergiques sucs qui furent réservés , 

Les malades seront chaque jour abreuvés, 

Dès que l'aube en naissant fait pâlir les étoiles, 

Et quand le crépuscule étend ses légers voiles. 

La coupe ne doit point s'éloigner de leurs mains 

Tant que l'astre des nuits, par d'obliques chemins 

Des rayons fraternels rapprochant sa lumière , 

N'a d'un mois, tout entier parcouru la carrière. 

Cependant il leur faut s'ensevelir vivants û 
Dans quelque asile sombre impénétrable aux vents , 
Dont le souffle ennemi par le froid qu'il recèle 
Peut glacer sur leur front la sueur qui ruisselle. 
C'est là que du régime affrontant la rigueur 5 
Ils domptent de leur corps l'importune vigueur ; 
A les voir s'amaigrir on dirait que la vie 
Par le jeûne et la faim va leur être ravie ' % 



3l2 SYPHILIS. 

îlle modo ambrosise , vires refîcitque fovetque , 
ïnque occulta gerit jejunis pabula membris. 
Nectare ab epoto binas , non amplius , horas 
Tmponunt sese stratis , medicamen ut intro 
Large eat , et calido sudorem e corpore ducat. 
Interea vacuas pestis vanescit in auras : 
Et (dictu mirum ! ) apparet jam pustula nulla : 
Jamque nomse cessere omnes , jam fortia liquit 
Membra dolor, primoque redit cum flore juventa . 
Et jam luna suum remeans nova circuit orbem. 



Quis deus hos illis populis monstraverit usus : 
Qui demum et nobis casus , aut fata tulere 
Hos ipsos : unde et sacra? data copia silvœ , 
Nunc referam. Missse quaesitum abscondita Nerei 
iEquora , in occasum , solisque cubilia , pinus 
Littoribus longe patriis Calpeque relictis , 
Ibant oceano in magno , pontumque secabant , 
Ignarœque viae , et longis erroribus actae. 
Quas circum innumerse properantes gurgite ab omni 
Ignoti nova monstre; maris Néréides udse 



LA SYPHILIS. >1l3 

Mais le gaiac vainqueur a versé dans leur sein 
Une flamme plus pure , un aliment plus sain ; 
Rival de la liqueur que l'olympe a choisie , 
Pour eux c'est le nectar , c'est pour eux l'ambroisie. 
Chaque fois que leur lèvre a bu les flots sacrés , 
Sous d'épais vêtements les malades serrés , 
Et deux heures captifs en leur couche profonde , 
Provoquent la sueur qui bientôt les inonde. 
C'en est fait , le mal cède et l'ulcère est fermé , 

La pustule a tari Dans le corps ranimé 

Le gaïac de la vie a rappelé les sources , 
Et déjà Phébé vole à de nouvelles courses. 

Le hasard dans ses jeux toujours sans but , sans loi , 
De cet arbre sauveur n'a point réglé l'emploi ; 
Un dieu le fit connaître à des peuples sauvages , 
Un dieu Fa transporté jusques sur nos rivages. 
Du détroit de Calpé vers les mers d'occident 
Où le soleil éteint son flambeau plus ardent , 
Entraînés par la soif de nouvelles conquêtes , 
Des navires erraient battus par les tempêtes. 
Nul signe dans le ciel , nul signe sur les flots 
Qui pût dans la manœuvre aider les matelots, 



3 I 4 SYPHILIS. 

Adnabant , celsas miratae currere puppes , 
Salsa super pictis volitantes œquora velis. 



Nox erat, et puro fulgebat ab aethere luna , 
Lu mina diffundens tremuli per marmora ponti , 
Magnanimus eu m tanta héros ad munera fatis 
Delectus , dux errantis per caerula cl assis : 
Luna, ait , o pelagi cui régna hase humida parent , 
Qiue bis ab aurata curvasti cornua fronte, 
Curva bis explesti , nobis errantibus ex quo 
Non ulla apparet tellus , da littora tandem 
Aspicere , et dudum speratos tan gère port us , 
Noctis honos , eœlique decus, Latonia \irgo, 



Audiit orantem Phœbe, delapsaque ab alto 
/Ëthere , se in faciem mutât , Nereia quali 
Cymothoe , Clothoque natant , juxtaque carinam 
Astitit , et summo pariter nans œquore fatur : 
Ne nostrœ dubitate rates 7 lux crastina terras 



LA SYPHILIS. 3l5 

De l'océan troublé, seules, les Néréides 
Voyaient avec effroi ces vaisseaux intrépides , 
A la poupe dorée , au flottant pavillon, 
Tracer dans leur empire un glorieux sillon. 

C'était pendant la nuit ; sur l'onde étincelante 

La lune répandait une clarté tremblante , 

Quand le héros qui doit, par l'ordre des destins, 

Aborder le premier à ces climats lointains , 

Dirigeant ses regards vers le céleste dôme : 

& Phébé ., toi qui régis tout l'humide royaume , 

« Phébé , dit-il , déjà sur ton front pâlissant 

« Nous avons vu deux fois s'arrondir le croissant ; 

« Toujours la terre fuit; daigne vers quelque plage 

« De nos vaisseaux lassés diriger le sillage ; 

« Daigne enfin nous ouvrir le port , reine descieux , 

« Flambeau des nuits -, déesse au char silencieux. » 

La fille de Latone , exauçant sa prière , 

Aussitôt a quitté son trône de lumière; 

Elle emprunte les traits des nymphes de la mer , 

Et comme elles glissant sur l'élément amer , 

Elle crie au héros : « Demain , dès demain même^ 



3 ! G 



SYPHILIS. 



Ostendet , fi cloque dabit succedere portu. 
Sed vos littoribus primis ne insistite : namque 
Ultra fata vocant. Medio magna insula ponto 
Est Ophyre : hue iter est vobis , hic débita sedes 
lmperiique caput. Simul hsec effata , carinam 
Impulit : illa levi cita dissecat sequora cursu. 
Aspirant faciles aura? , et jam clarus ab undis 
Surgebat Titan , humiles cum surgere colles 
Umbrosi procul , et propior jam terra videri 
ïncipit. Acclamant nautœ, terramque salutant , 
Terram exoptatam. Tum portu et littore amice 
Excepti , dis vota piis in littore solvunt , 
Quassatasque rates ? defessaque corpora curant. 



Inde , ubî quarta dies pelago , crepitansque vocavit 
Vêla notus , remis insurgitur , altaque rursum 
Corripiunt maria , et Iseti fréta cserula sulcant. 
Linquitur incerto fluitans Anthylia ponto , 
Atque Hagia, atque alta Ammerie, execrataquetellus 
Cannibalum, etripaGyane nemorosa virenti. 
Protinus innumerae panduntur turribus altis 



LA SYPHILIS. 3 



7 



La terre apparaîtra. . . De tes vaisseaux que j'aime , 
Tu ne borneras pas la course au premier port ; 
Poursuis , car c'est plus loin que t'appelle le sort. 
Au milieu de ces mers cherche l'île d'Ophyre 6 : 
Là , tu dois t' arrêter, là , fonder ton empire. » 
Elle dit , et sa main pousse alors les vaisseaux, 
Qui d'un vol plus léger fendent le sein des eaux. 
Le vent devient propice , et le soleil à peine 
Paraît à l'horizon, que sur l'humide plaine 
Déjà la terre au loin, sous un voile brumeux, 
Semble naître , grandir et s'avancer vers eux. 
La voix des matelots salue avec ivresse 
La plage désirée ; on y court , on y dresse 
Un autel pour les dieux , pour les nefs un chantier, 
Des tentes de repos pour l'équipage entier. 

La quatrième aurore a chassé les étoiles 

Lorsque le vent du sud souffle enfin dans les voiles. 

Sur l'océan encor les joyeux matelots 

Vont braver des dangers La rame bat les flots. 

Bientôt on a tourné l'île des Cannibales , 
Dépassé l'Anthylie aux rives inégales , 
L'Hagie et la Gyane aux verdoyants contours , 



SYPHILIS 



Insulœ oceano in vasto , quas inter opacis 
Undàntem silvis imam , cursuque sonantem 
Fluminis aspiciunt , magno qui spumeus alveo 
In mare fulgentes auro subvectat arenas. 
Hujus in ora placet prônas appellere puppes. 
Invitant nemora , et dulces e flumine lymphse. 
Jamqae solo viridante alacres , ripaque potiti 
In primis terram ignotam , nymphasque salutant 
Indigenas , geniumque loci , teque , aurifer amnis , 
Quisquis in ora maris nitida perlaberis unda. 
Tu m duram cererem , et patrii carchesia Bacchi 
Aggere in herboso expediunt : dein quaerere , si qui 
Mortales habitent : pars fui va m fluminis undam 
Mirari , mixtamque auro disquirere arenam. 



Forte per umbrosos silvarum plurima ramos 
Assidue volitabat avis , quae picta nitentes 
Caeruleo pennas , rostro variata rubenti , 
Ibat nativo secura per avia luco. 
Has juvenum manus ut silvas videre per altas 



LA SYPHILIS, 3l<) 

Quand soudain à leurs yeux s'offrent de hautes tours , 
Des rochers , des forêts , un vaste groupe d'îles : 
L'une d'elles , ainsi que des vagues mobiles , 
Voit ondoyer dans l'air la cime de ses bois , 
Et vers la haute mer précipite à la fois 
Le fleuve impétueux dont le cours la féconde , 
Et le riche tribut d'un sable où For abonde. 
Là , des sources d'eau douce et des ombrages frais 
Sous un ciel calme et pur unissaient leurs attraits. 
La flotte y jette l'ancre , et déjà l'équipage 
S'élance plein de joie et court , sur le rivage, 
Offrir un sacrifice aux nymphes de ces lieux , 
A cette île nouvelle , à son fleuve , à ses dieux. 
Après un gai repas, les uns vont reconnaître 
Quel peuple sur ces bords les destins ont fait naître ; 
D'autres , revoir le fleuve à leurs vaisseaux ouvert ; 
D'autres, recueillir l'or dont le sable est couvert. 

Sur le rivage , au sein d'une forêt sacrée , 
Des oiseaux au bec rouge , à la plume azurée, 
Près de l'arbre natal heureux de voltiger, 
Avaient toujours vécu sans crainte ni danger. 
De jeunes matelots une troupe imprudente 



320 SYPHILIS. 

Continuo cava terrificis horrentia bombis 

JEra , et flammiferum tormenta imitantia fulmen 

Corripiunt, Vulcane, tuum, dumTheutonas armas, 

Inventum , dum tela Jovis mortalibus affers. 

Nec mora , signantes certain sibi quisque volucrem, 

Inclusam, salicum cineres, sulphurque, nitrnmque, 

Materiam accendunt servata in reste favilla. 

Fomite correpto diffusa repente furit vis 

Ignea circumsepta , simulque cita obice rupto 

Intrusairi impellit gland em : volât illa per auras 

Stridula : et exanimes passim per prata jacebant 

Dejectae volucres. Magno micat ignibus aer 

Cum tonitru , quo silva oninis , ripaeque recurvœ , 

Et percussa imo sonuerunt sequora fundo. 

Pars avium nemus in densum conterrita , et altos 

Se recipit scopulos : quorum de vertice summo 

Horrendum una canit (dictu mirabile !) et aures 

Terrificis implet dictis , ac talibus infit : 



Qui Solis violatis aves , sacrasque volantes , 
Hesperii , nunc vos , quse magnus cantat Apollo , 
Accipite, et nostro vobis quae nuntiat ore. 



LA SYPHILIS. 32 I 

Accourt, les voit, tressaille , et d'une main ardente 7 

Saisit l'arme où la foudre et le feu des éclairs 

Couvent impatients de voler dans les airs : 

Cet agent destructeur que Vulcain fit connaître 

Alors qu'associant le soufre , le salpêtre 

Et le charbon de saule, il apprit au Germain 

A concentrer la mort dans un tube d'airain. 

Chacun fixe des yeux un oiseau ; l'étincelle 

Que dans ses plis tressés une mèche recèle 

Tombe sur le foyer; le feu prend , le coup part, 

Et la balle qui siffle obéit au regard. 

Des victimes sans nombre au loin jonchent la terre. . . 

Mais soudain l'on entend retentir le tonnerre , 

Qui, dans le ciel en feu multipliant ses coups, 

Semble d'un dieu vengeur annoncer le courroux. 

Les oiseaux échappés à l'horrible carnage 

Ont fui dans les taillis de ce sombre bocage. 

O prodige ! l'un d'eux sur les rameaux sanglants 

Reste , et parle en ces mots aux matelots tremblants : 

« Féroces Espagnols , votre main sacrilège 
« A frappé les oiseaux que le Soleil protège ! 
« Apollon dont ce meurtre a souillé la forêt, 

■2 I 



>22 SYPHILIS. 



Vos quanquam ignari , longnm qusesita , secundis 
Tandem parta Ophyrae tetigistis littora ventis. 
Sed non a rite no vas dabitur summitere terras , 
Et longa populos in libertate quietos , 
Molirique urbes , ritusque ac sacra novare , 
Quam vos infandos pelagi terrœque labores 
Perpessi, diversa hominum post praelia, multi 
Mortua in externa tumuletis corpora terra. 
Navibus amissis pauci patria arva petetis. 
Frustra alii socios quaeretis magna remensi 
iEquora : nec nostro deerunt Cyclopes in orbe. 
Ipsa inter sese vestras discordia pnppes 
In rabiem ferrumque trahet : née sera manet vos 
Illa dies , fœdi ignoto cum corpora morbo 
Auxilium silva miseri poscetis ab ista , 
Donec pœniteat scelerum. Nec plura locuta , 
Horrendum stridens densis sese abdidit umbris. 



LA SYPHILIS. 3^3 

« Apollon par nia voix vous dicte cet arrêt : 

« Après mille dangers , après de longs orages , 

« D'Ophyre vous avez abordé les rivages ; 

« Mais avant qu'en ces lieux, par de rudes travaux, 

ce Vous ayez pu fonder des empires nouveaux 

« Et bâtir des cités ; avant que cette terre, 

ce Courbant sa liberté sous le joug de la guerre , 

ce Ait adopté vos mœurs , votre culte , vos lois, 

ce Vous vous épuiserez en stériles exploits ; 

« Nos mers engloutiront les débris de vos flottes , 

« Vos tombes par milliers hérisseront ces côtes ; 

ce Peu d'entre vous iront , pour de lointains combats, 

<«. Dans les champs paternels recruter des soldats. 

ce Sur cette terre aussi , pour vous réduire en poudre , 

ce Des Cyclopes 8 nouveaux sauront forger la foudre ; 

ce La discorde bientôt parmi vous se glissant 

ce Va par vos propres mains répandre votre sang. 

ce Enfin , le jour approche où , trop justes victimes 

ce D'un incurable mal qui châtîra vos crimes , 

ce Vous viendrez, regrettant d'exécrables forfaits, 

ce De cette forêt même implorer les bienfaits. » 

Il dit, et, dans les airs, poussant des cris funèbres, 

Il s'envole et se perd dans l'horreur des ténèbres. 

2 I. 



3^4 SYPHILIS. 

Ollis ossa rigor subitus percurrit , et omnis 

Palluit , ac gelida fùgit formidine sanguis. 

Tum vero sacras volucres , divosque precati , 

In primis Solem , et sanctum servantia lucum 

Numina supplicibus venerantur agrestia votis : 

Pacem orant , rursumqueOphyren , fluviumque salutant. 

Interea e silvis nigrum genus ora comasque i 
Ad naves nova turba viruni concurrit inermis , 
Pectora nudi oranes , evincti frondibus omnes 
Paciferis : tanta qui celsas mole carinas 
Mirati , vestesque virum , fui gentiaque arma, 
Vix satis expleri possunt : et ab sethere missi 
Sive hommes , sive heroes sint , sive deorum 
Numina, adorantum ri tu , precibusque salutant: 
Ante alios ipsum regem , cui mimera laeta , 
E ripis collectum aurum , et cerealia dona , 
Et patrios fructus , et mella liquentia portant. 
Vestibus ipsi etiam nostris , et munere multo 
Donati , exceptique mero nova gaudia miscent. 
Non aliter, quam si mensis, dapibusque deorum 
Mortalis quisquam adscitus, felixque futurus 



LA SYPHILIS. 3i5- 

Des pâles matelots tout le sang s'est glacé ; 

Aux mânes des oiseaux , au Soleil offensé , 

A la terre d'Ophyre , au fleuve , aux dieux rustiques, 

Invisibles gardiens de ces forêts antiques, 

Ils demandent la paix , et par un riche don 

S'efforcent de payer le prix de leur pardon. 

Cependant vers la flotte une race inconnue 
S'avance désarmée et la poitrine nue ,, 
Portant de verts rameaux comme un signe de paix. 
Le corps couleur d'ébène et les cheveux épais. 

Tout en elle est nouveau Nos demeures flottantes , 

Nos costumes guerriers , nos armes éclatantes 
Captivent leur esprit , éblouissent leurs yeux. 
Vers les fiers Espagnols qu'ils prennent pour des dieu x , 
Ces hommes au cœur simple , aux mœurs encor naïves , 
Humblementprosternéstendentleurs mains craintives; 
Puis au chef qui leur semble un envoyé du ciel , 
Ils présentent de l'or , du blé , des fruits, du mieL 
On leur donne en retour des étoffes brillantes 

Et mille autres présents Les coupes pétillantes 

Bientôt d'un vin fumeux leur offrant la liqueur ? 



3aG SYPHILIS. 

Hauriat seternum , cœlestia pocula , nectar. 



Ergo , ubi amicitise securos fœdere utrinque 
Firmavere animos , habita et commercia gentis , 
Ipsi inter sese reges in littore laeti 
Complexu jungunt dextras , et fœdera firniant. 
Alter gossypio tenui pectusque femurque 
Prsecinctus , viridi limbum pingente smaragdo , 
Ora niger : jaculo armatur cui dextera acuto , 
Squamosi spolium sustentât lseva draconis. 
Alter at intexto lsenam circumdatus auro , 
Quamsubter rutila arma micant, capiti serea cassis 
Insidet , et pictœ volitant in vertice cristas : 
Fulgenti ex auro torques cui candida colla 
Cingunt , atque ensis lateri dependet iberus. 
Et jam commixti populi , hospitioque recepti , 
Hi tectis domibusque, altis in navibus illi , 
Laetitia ludisque dies per pocula ducunt. 



LA SYPHILIS. 3^7 

D'une nouvelle joie ont échauffé leur cœur. 
Tel serait l'un de nous au terme de la vie , 
S'il pouvait , au banquet où le ciel le convie , 
Nourri de mets divins , de nectar abreuvé , 
S'enivrer du plaisir aux dieux seuls réservé. 

Les deux peuples bientôt bannissant toute crainte, 

Un heureux abandon succède à la contrainte ; 

Et se pressant la main leurs chefs publiquement 

D'une étroite alliance échangent le serment. 

Du prince noir on voit la poitrine couverte 

D'un voile ou l'or s'unit à Témeraude verte; 

Pour arme à la main droite il porte un large dard , 

La gauche fait flotter , ainsi qu'un étendard , 

De la peau d'un dragon les hideuses écailles. 

L'autre chef est vêtu d'une cotte de mailles ; 

Par un surcot de pourpre et par un collier d'or 

La blancheur de son teint est relevée encor ; 

L'aigrette de son casque étincelle ; une épée 

Pend à son baudrier , à Tolède trempée. 

Tous mêlant à l'envi leurs jeux et leur gaîté 

Se livrent aux douceurs de l'hospitalité , 

Ceux-ci sur leurs vaisseaux, ceux-là dans leurs demeures; 



328 SYPHILIS. 



Forte loco lux festa aderat , Solique parabant 
Ultori facere umbroso sacra annua luco. 
Hesperiseque , Ophyraeque manus convenerat omnis. 
Hic convalle cava , ripse viridantis in berba , 
Selectorum ingens numerus, matresque virique 
Confusi , plebs atque patres , puerique senesque 
Astabant , animis tristes , et corpora fœdi , 
Squallentes crustis omnes , taboque fluentes : 
Quos circumfusos albenti in veste sacerdos 
Pura lustrât aqua , et ramo frondentis hyaci. 
Tum niveum ante aras csedit de more juvencum, 
Et juxta positum pastorem sanguine caesi 
Respergit , pateraque rigat : Solique potenti 
Ad numéros pœana canit : nec caetera turba 
Nonsequitur, mactantque sues , mactantquebidentes, 
Visceribusque veru tostis epulantur in herba. 



Obstupuit gens Europœ ritusque sacrorum , 
Contagemque alio non usquam tempore visam, 



LA SYPHILIS. 3 ■!() 

Et par de longs festins trompent le cours des heures. 

C'était alors l'époque où , dans le bois sacré , 

En l'honneur du Soleil l'autel est préparé. 

Là , non loin de la mer , au fond d'un vallon sombre, 

Accourent, tous les ans, des malades sans nombre 

Au front triste , à l'œil terne, et dont le corps souillé 

Par un ichor fétide est sans cesse mouillé : 

De l'inflexible dieu , là cette foule immense 

Vient par un sacrifice implorer la clémence. 

Le prêtre , sur le peuple autour de lui rangé , 

Agite le gaiac qu'en l'onde il a plongé , 

Et fait pleuvoir trois fois cette eau qui purifie ; 

Alors d'un taureau blanc, que sa main sacrifie , 

Le sang, selon l'usage , est aussitôt versé 

Sur le front d'un berger près de l'autel placé. 

Un hymne solennel vers le Soleil s'élève , 

Le prêtre le commence et la foule l'achève. 

Le porc et la brebis reçoivent le trépas ; 

Leur chair fournit au peuple un champêtre repas. 

Les Espagnols , surpris de ces fêtes sauvages 
Et d'un mal inconnu contemplant les ravages, 



33o SYPHILIS. 

At dux multa animo tacitus secum ipse volutans : 
Hic erat ille , inquit , morbus , (di avertite casum !) 
Ignotum interpres Phœbi quem dira canebat ! 
Tumregem indigenam (ut sermo fandique facultas 
Jam communis erat) , cui sint solemnia divum , 
Scitatur : quid tanta astet convalle sub alta 
Languentum miseranda manus : quid pastor ad aras 
Sacra inter, cœsi respersus sanguine tauri. 



Quem contra , Hesperise o héros fortissime pubis , 
Rex ait , hi gentis ritus, lisec sacra quotannis 
Ultori de more deo celebramus : origo 
Antiqua est , veteresque patrum fecere parentes. 
Quod si externorum mores , hominumque labores 
Audivisse juvat , primseva ab origine causam 
Sacrorum , et pestis miserae primordia pandam. 
Forsitan Atlantis vestras pervenit ad aures 
Nomen , et ex illo generis longo ordine ducti. 
Hac et nos , longa série , de stirpe profecti 
Dicimur , heu ! quondam felix et cara deum gens , 
Du m coelum colère , et superis accepta referre 



LA SYPHILIS. 



53 



S'épouvantent... Lear chef, un instant interdit, 

Leur adresse ces mots : « Voilà le mal prédit ! 

Le mal qui doit sur vous punir le sacrilège 

Du meurtre des oiseaux que le Soleil protège!... » 

Les deux peuples déjà pouvant s'entendre entre eux 

Par la parole unie à des signes nombreux , 

Le chef des Espagnols au roi des insulaires 

Demande alors pourquoi dans ces lieux solitaires 

Ce peuple , cet autel , ce sacrificateur , 

Et ce sang de taureau versé sur un pasteur. 

« Vaillant chef, notre race à souffrir condamnée , 
Dit le roi , renouvelle en ce lieu , chaque année , 
Un culte expiateur fondé par nos ayeux 
Dont l'orgueil offensa le Soleil et les dieux : 
Si les mœurs de mon peuple et sa longue infortune 
N'offrent point à votre âme une image importune , 
Je vous dirai le but de ces solennités 
Et la cause du mal qui frappe nos cités : 
L'antique nom d'Atlas 9 vous est connu , peut-être , 
Atlas qui de nos rois fut le plus noble ancêtre. 
Nos pères détachés de ce tronc immortel 
Longtemps des dieux amis honorèrent l'autel ; 



33i SYPHILIS. 

Majores suevere boni : sed , numina postquam 
Contemni cœptum est luxu fastuque nepottim , 
Ex illo quœ sint miseros , quantseque secutse 
iErumnœ , vix fando unquam comprendere posseni. 
Insula tum prisci régis de nomine dicta 
Ingenti terrae concussa Atlantia motu 
Corruit , absorpta oceano : quem mille carinis 
Sulcavit toties , terrae regina marisque. 
Ex illo et pecudes , et grandia quadrupedantuni 
Corpora , non ullis unquam reparata diebus, 
TEternum periere : extern aque victima sacris 
Cseditur , externus nostras cruor imbuit aras. 
Tumquoqueethsecinfanda lues^ quamnostra videtis 
Corpora depasci , quam nulli aut denique pauci 
Vitamus, divum offensis , et Apollinis ira 
De cœlo demissa omnes grassatur in urbes. 
Unde hsee sacra novo primum solemnia ritu 
Instituere patres , quorum hsec perhibetur origo. 



LA SYPHILIS. 333 

ils vécurent heureux jusques au jour néfaste 

Où leurs fils corrompus par le luxe et le faste 

Des temples renversés dispersant les débris 

Prodiguèrent au ciel l'insulte et le mépris. 

Ah ! ne demandez pas que ma parole exprime 

L'horreur du châtiment qui venge encor ce crime. 

L'Atlantide , cette île aux hardis matelots , 

Qui, reine de la terre, et qui, reine des flots, 

Du premier de ses rois reçut le nom illustre, 

Dont elle-même accrut la grandeur et le lustre : 

L'Atlantide , livrée à la fureur des mers 

S'abîma tout à coup dans leurs gouffres amers. 

En même temps périt la gigantesque race 

De ces troupeaux dont l'homme en vain cherche la trace 

Il nous fallut offrir à la divinité 

La victime étrangère et le sang emprunté. 

Un mal dont peu de nous ignorent la torture 

Et qui fait de nos chairs sa vivante pâture , 

Mal que dans leur colère ont inventé les dieux , 

Sur nos cités en deuil est descendu des cieux. 

Alors fut établi le culte expiatoire 

Dont il me reste encore à dérouler l'histoire. 



334 SYPHILIS. 

Syphilus (ut fama est) ipsa haec ad flumina pastor 
Mille boves , niveas mille haec per pabula régi 
Alcithoo pascebat oves : et forle sub ipsum 
Solstitium urebat sitientes Sirius agros : 
Urebat nemora : et nullas pastoribus umbras 
Prsebebant silvse : nullum dabat aura levamen. 
Ille gregem miseratus , et acri eoncitus œstu , 
Sublimem in Solem vultus et lumina tollens : 
Namquid, Sol, te , inquit, rerumpatremquedeumque 
Dicimus , et sacras vulgus rude ponimus aras , 
Mactatoque bove , et pingui veneramur acerra , 
Si nostri nec cura tibi est , nec regia tangunt 
Armenta ! An potius superos vos arbitrer uri 
Invidia ! Mihi mille nivis candore juvenese , 
Mille mihi pascuntur oves : vix est tibi taurus 
Unus , vix aries cœlo (si vera feruntur) 
Unus, et armenti custos canis arida tanti. 
Démens quin potius régi divina facesso , 
Cui tôt agri , tôt sunt populi , cui lata ministrant 
iEquora , et est superis , ac Sole potentia major ! 
Ille dabit facilesque auras , frigusque virentum 
Dulce feret nemorum armentis, œstumque levabit. 



LA SYPHILIS. 335 

« Au temps d'Alcithoùs , l'un de nos anciens rois , 
On dit que son berger Syphilus , autrefois , 
Conduisait dans les prés qui naissent sur nos rives 
Mille bœufs indomptés, mille brebis craintives. 
Un jour que Sirius , sur le sol dévasté 

r 

Epanchant tous les feux du solstice d'été, 
Ravissait l'ombre aux bois, la fraîcheur à la plaine , 
Et que des vents muets il enchaînait l'haleine , 
Syphilus , à l'aspect du bétail expirant, 
Et lui-même écrasé par un ciel dévorant , 
Tourne vers le Soleil un regard qui le brave , 
Et s'écrie : O Soleil ! trop longtemps en esclave 
L'homme sur tes autels désormais impuissants 
Immola des taureaux et fit fumer l'encens. 
Pourquoi ce nom de père et de maître suprême , 
Si tu brûles nos champs, nos troupeaux et moi-même? 
Sans en être jaloux les dieux n'auront pu voir 
L'innombrable bétail soumis à mon pouvoir ; 
Car dans ton ciel désert à peine si tu comptes , 
(Et par pitié j'admets de ridicules contes) 
Au lieu de mille bœufs , un bélier, un taureau , 
Et pour maigre gardien d'un si mince troupeau 



336 



SYPHILIS, 



Sic fatus , mora nulla , sacras in montibus aras 
Instituit régi Alcithoo , et divina facessit. 
Hoc manus agrestum , hoc pastorum caetera turba 
Exsequitur : dant thura focis incensa, litantque 
Sanguine taurorum , et fumantia viscera torrent. 



Qu.se postquam rex , in solio du m forte sederet 
Subjectos iuter populos , turbamque frequentem , 
Àgnovit , divum exhibito gavisus honore , 
Non ullum tellure coli , se vindice , numen 
Imperat , esse nihil terra se majus in ipsa : 
Cœlohabitaredeos, neceorum hoc esse, quod iufraest. 

Vider at hœc , qui cuncta videt , qui siugula lustrât, 
Sol pater , atque animo secum indignatus , iniquos 



LA SYPHILIS. 33y 

Un chien Vous honorer ! ah ! c'est folie insigne ! 

Seul du culte divin Alcithoùs est digne. 
Lui qui règne sur mer et sur terre , en ces lieux 
Plus fort que le Soleil , plus puissant que les dieux, 
Lui , mieux que vous , saura dans nos verts pâturages 
Ramener les zéphirs et d'éternels ombrages ! 

Il dit , et sur les monts , bravant les immortels , 
Au prince Alcithoùs il dresse des autels. 
Pâtres et laboureurs suivirent son exemple , 
Renièrent les dieux , désertèrent leur temple , 
Et pour le seul monarque osèrent , égarés , 
Réserver et l'encens et les taureaux sacrés. 

Sur son trône , au milieu d'une foule empressée, 
Alcithoùs qu'aveugle une joie insensée , 
Ivre de ces honneurs , veut qu'en tous ses états 
On proscrive des dieux auxquels il ne croit pas ; 
Et reléguant leur troupe au séjour du tonnerre, 
Il usurpe leur culte et s'arroge la terre. 

Mais celui qui, sur nous les yeux toujours ouverts , 
D'un seul de ses regards embrasse l'univers 



1 
11 



338 SYPHILIS. 

Intorsit radios , et lumine fulsit acerbo : 
Aspectu quo terra parens , correptaque ponti 
^Equora , quo tactus viro subcanduit aer. 
Protinus illuvies terris ignota profanis 
Exôritur. Primus , régi qui sanguine fuso 
Instituit divina , sacrasque in montibus aras , 
Syphilus , ostendit turpes per corpus achores : 
Insomnes primus noctes , convulsaque membra 
Sensit , et a primo traxit cognomina morbus , 
Syphilidemque ab eo labem dixere coloni. 
Et mala jam vulgo cunctas diffusa per urbes 
Pestis erat , régi nec sseva pepercerat ipsi. 



Itur ad Ammericen silva in Cartheside nympham ? 
Cultricem nemorum Ammericen, qua? maxima luco 
Interpres divuiri responsa canebat ab alto. 
Scitantur , quae causa mali , quae cura supersit. 
Illa refert : Spreti vos o , vos numina Solis 
Exercent : nulli fas est se sequare deorum 
Mortalem : date thura deo , et sua ducite sacra ? 
Etnumen placate, iras non proferet ultra. 



LA syphilis. 33g 

Le Soleil aperçut le crime , et sur notre île 
Versant d'un mal affreux la semence subtile , 
Dans les airs attristés de ses rayons blafards 
Il répandit soudain , en fétides brouillards , 

Le poison qui germa sur cette terre impie 

Coupable instigateur du forfait qu'elle expie, 

Syphilus, le premier, sent naître sur son corps 

Et se multiplier l'ulcère aux larges bords ; 

Le sommeil fuit sa couche, et d'horribles tortures 

De ses membres brisés déchirent les jointures. 

Par ce mal flétrissant les pâtres avilis 

L'ont parmi nous dès lors nommé la Syphilis. 

Bientôt de nos cités il envahit l'enceinte, 

Et , lui-même , le roi ne put fuir son atteinte. 

Le peuple , en sa terreur , au bois de Carthécis 
Accourt pour consulter la nymphe Américis : 
(Sous des arbres touffus est la sombre retraite 
D' Américis, du ciel infaillible interprète). 
Il demande quel dieu le condamne à périr , 
Ce qui cause ses maux , ce qui doit les guérir. 
L'oracle lui répond : « O race pervertie ! 
Tu bravas le Soleil , le Soleil te châtie ! 

2-2. 



VjO SYPHILIS. 



Quam tulit , œterna est , nec jam revocabilis unquam 
Pestis erit : quicunque solo nascetur in isto , 
Sentiet : ille lacus Stygios , fatumque severum 
Juravit : sed enim , si jam medicamina certa 
Expetitis , niveam magna? mactate juvencam 
Junoni , magnse nigrantem occidite vaccam 
Telluri : illa dabit felicia semina ab alto : 
Hsec viridem educet felici e semine silvam : 
Unde salus. Simul obticuit , specus intus , et omne 
Excussum nemus , et circumstetit horror ubique. 
Illi obeunt mandata : sua ipsi altaria Soli 
Instituunt : niveam Juno tibi magna juvencam , 
Nigrantem Tellus mactant tibi maxima vaccam. 
Mira edam (at divos juro et monumenta parentum). 
Hase sacra, quam nemoreboc toto voscernitis, arbor, 
Ante solo numquam fuerat qua? cognita in isto , 
Protinus e terra virides emittere frondes 
Incipit , et magna campis pubescere silva. 
Annua confestim Soli facienda sacerdos 
Ultori nova sacra canit. Deducitur ipse , 
Sorte data , qui pro cunctis cadat unus ad aram , 
Syphilus : et jam farre sacro , vittisque paratis , 
Purpureo stabat tincturus sanguine cultros : 



LA. SYPHILIS. 34' 

A l'homme offrir l'encens qu'on doit aux immortels ! . . 

Horreur ! . . . Peuple insensé ! retourne à leurs autels y 

Fais-y fumer encor la chair du sacrifice," 

Tâche ainsi d'arrêter la divine justice : 

Quant au mal qui t'accable , éternel châtiment , 

(Apollon par le Styx en a fait le serment) 

Il doit , irrévocable, étendre ses ravages 

A tous ceux qui naîtront sur ces tristes rivages» 

Mais le ciel te réserve un remède puissant : 

Frappe une vache noire , et que par toi son sang 

En l'honnenr deTellus sur le gazon s'épanche ;. 

Sacrifie à Junon une génisse blanche ; 

Des germes que Junon dans les airs sèmera , 

Germes que dans son sein Tellus fécondera , 

Un arbre au vert feuillage , à la cime élargie , 

Naîtra y qui du poison domptera l'énergie. » 

Américis se tait. Sur le sol ébranlé 

A sa voix la forêt et la grotte ont tremblé. 

Le peuple a relevé les autels légitimes ,, 

A Tellus , à Junon immolé des victimes. 

O prodige ! (je puis en attester les dieux 

Et les vieux monuments laissés par nos ayeux) 

Un arbre, jusqu'alors inconnu dans notre île 3 



34^ SYPHILIS. 

Tutatrix vetuit Juno , et jam mitis Apollo , 
Qui meliorem animam miseri pro morte juvencum 
Supposuere , feroque solum lavere cruore. 
Ergo ejus facti seternum ut monumenta manerent , 
Hune morem antiqui primum statuere quotannis 
Sacrorum , ille tuum testatur, Syphile, crimen, 
Victima vana , sacras deductus pastor ad aras. 
Ula omnis , quam cernis , inops miserandaque turba 
Tacta deo est , veterumque luit commissa parentum : 
Cui votis precibusque piis numerisque sacerdos 
Conciliât vates divos , et Apollinis iras. 
Lustrati ingentes ramos , et robora sanctee 
Arboris advectant tectis : libamine cujus 
Vi mira infandœ labis contagia pellunt. 



LA SYPHILIS. 343 

Soudain vint ombrager cette terre fertile ; 

De ses vastes rameaux nos champs furent couverts. 

Aussitôt du Soleil les temples sont rouverts ; 

Le dieu vengeur consent qu'un seul coupable expie 

L'exécrable forfait de tout ce peuple impie. 

Et déjà par le sort Syphilus désigné 

Sous le bandeau sacré courbe un front résigné ; 

Son sang va ruisseler ; déjà le fer se lève , 

Quand Junon accourant a détourné le glaive , 

Et, par elle fléchi , sous la main du bourreau 

Apollon au berger substitue un taureau. 

Nos pères ont fondé ces fêtes solennelles , 

Voulant qu'à l'avenir des preuves éternelles, 

Attestent et leur crime et la bonté des dieux. 

Ce culte tous les ans nous rassemble en ces lieux ; 

Et le jeune berger , victime emblématique , 

Est là pour rappeler le sacrifice antique. 

Ainsi , de race en race et sans s'être lassé 

Le châtiment du crime a jusqu'à nous passé , 

Et le prêtre aujourd'hui sur cette foule immense 

Fait encor d'Apollon descendre la clémence ; 

Car tous purifiés retournent sous leurs toits ; 

Ils y font infuser des rameaux du saint bois ,, 



344 SYPHILIS. 



Talibus , atque aliis tempus per multa trahebant 
Diversis populi commixti e partibus orbis. 
Interea , Europae fuerant quse ad cara remissœ 
Littora, jam rursus puppes fréta lata remensae 
Mira ferunt : late (proh ! fata occulta deorum ï) 
Contagem Europse cœlo crebrescere eamdem , 
Attonitasque urbes nullis agitare medelis.. 



Quin etiam gravior naves it runior in omnes , 
Tllo eodem classem morbo , juvenumque teneri 
Haudnumerumexiguum , et totistabesceremembris. 
Ergo haud immemores , diras cecinisse volucres 
Affore , cum silva auxilium poscatur ab illa , 
Continuo faciles nymphas , Solemque precati , 
Intacti nemoris ramos , et robora ab alto 
Convectare parant luco , medicataque sumunt 
Pocula , pro ritu gentis : quo munere tandem 



LA SYPHILIS. 345 

Et ce divin breuvage étouffe l'incendie 
Qu'alluma dans leurs flancs l'horrible maladie. 

Tandis que par des jeux et par de tels discours 10 
Les deux peuples amis du temps trompaient le cours, 
Quelques-uns des vaisseaux qui déjà d'Ibérie 
Ont revu le doux ciel et la terre chérie , 
De l'océan encore affrontant les dangers , 
Aux matelots restés sur les bords étrangers 
Annoncent que l'Europe elle-même est livrée 
Au fléau qui d'Ophyre infecte la contrée. 
Sous l'aiguillon d'un mal précurseur du trépas , 
L'Europe invoque l'art , mais l'art ne répond pas. 

Voici que dans la flotte il court des bruits sinistres : 

On dit que, du destin implacables ministres, 

Les germes du fléau s'y sont développés , 

Et que des Espagnols la plupart sont frappés... 

Eux aussi sont contraints en ce péril extrême 

D'implorer la pitié de cette forêt même 

Où fume encor le sang qui vient d'être vengé. 

Aux nymphes de ce bois , au Soleil outragé , 

Ils font un sacrifice , et dans l'auguste enceinte 



346 SYPHILIS. 

Contagem pepulere feram. Quin dona deorum , 
Haud patriae obliti , et felicem ad littora silvam 
Nostra jubent ferri , cœlo si forsitan isto 
Assimilem pellant labem : nec fata secundos 
Ipsa negant zephyros , facilisque aspirât Apollo. 



Munera vos divum primi accepistis, Iberi , 
Praesens mirati auxilium : nunc cognita Gallis , 
Germanisque , Scythisque , orbe etgavisa Latino, 
Jam nunc Europara vecta est huyacus in omnem. 



Salve magna deum manibus sata semine sacro , 
Pulehra comis , spectata novis virtutibus arbos 



LA SYPHILIS. 3^7 

/ 

Jls vont tous du gaïac cueillir la tige sainte. 
Ainsi fut accompli l'oracle désastreux 
Que l'oiseau du Soleil avait lancé sur eux. 
Des peuplades d'Ophyre imitant la coutume , 
Et buvant dans la coupe où pétille l'écume 
Le suc extrait par eux des célestes rameaux , 
Ils y trouvent le terme et l'oubli de leurs maux. 
Mais ils veulent aussi porter à leur patrie 
Ces rameaux qui du mal conjurent la furie. 
Ils partent , espérant que ce bois précieux 
Des horreurs du fléau délivrera nos cieux ; 
Un vent heureux les pousse , et calmant sa colère 
De ses plus purs rayons Apollon les éclaire. 

C'est à vous la première , à vous que le destin 

Révéla le trésor de ce climat lointain , 

INoble Espagne ! Aujourd'hui l'Italie et la France, 

Le Scythe , le Germain ont contre leur souffrance 

Imploré du gaïac les merveilleux effets ; 

Et dans l'Europe entière il sème ses bienfaits. 

Salut ! toi dont le front jusques aux cieux s'élève , 
O toi que vivifie une magique sève , 



34$ SYPHILIS. 

Spes hominunv, externi decus , et nova gloriamundi ! 
Fortunata nimis , natam si numina tantum 
Orbe sub hoc , hommes inter gentemque deorum 
Perpétua sacram voluissent crescere silva ! 
Ipsa tamen , si qua nostro te carminé Musse 
Ferre per ora virum poterunt , hac tu quoque parte 
Nosceris , cœloque etiam cantabere nostro. 
Si non te Bactra , et tellus extrema sub arcto , 
Non Meroe , Libycisque Ammon combustus arenis , 
At Latium , at viridis Benaci ad flumina ripa 
Audiet , et molles Athesi labente recessus. 
Et sat erit , si te Tiberini ad fluminis undam 
Interdum leget , et referet tua nomina Bembus. 



FINIS L1BR1 TEBT1I. 



LA. SYPHILIS. 349 

Arbre qu'un dieu pour nous a planté de sa main , 
Gloire du nouveau monde , espoir du genre humain , 
Salut ! . . . Ah ! mille fois heureuses nos contrées 
Si leur sol se couvrait de tes forêts sacrées , 
Et si leLatium, sous ton feuillage épais, 
De ses longues douleurs se reposait en paix ! 
Je ne puis , secondant la Muse qui m'inspire 
Jusques au pôle arctique étendre ton empire , 
Et de la Bactriane n aux ruines d'Ammon 
Répandre en les chantant tes vertus et ton nom. 
Mais que du moins ma voix aux échos de l'Adige 
Apprenne à répéter par quel divin prodige 
Tu prêtes ton secours à l'antique univers ; 
Et que Bembo , mêlant et ton nom et mes vers , 
Acquitte , en propageant le bruit de tes merveilles , 
Le prix de tes bienfaits et le prix de mes veilles ! 



FIN DU LIVRE TROISIEME. 



NOTES 



SUR LE LIVRE TROISIÈME. 



NOTES 

SUR LE LIVRE TROISIÈME. 



NOTE 1. 

Il m'invite à chanter un arbre précieux... 

L'arbre dont la découverte fait le sujet de ce troisième 

livre , le gaïac , a été quelque temps l'heureux rival , le 

rival préféré des agents curateurs de la Syphilis les plus 

renommés. On a pu croire un instant qu'il détrônerait le 

mercure lui-même. 

^3 



0J4 NOTES 

Le gaïac, guaiacum officinale (Lin.) , gualaci tignum, 
lignum sanctunij lignum indicum, hyacus , huyacus (Frac), 
bois-saint, est un arbre de l'Amérique méridionale ; il croît 
à Saint-Domingue , à la Jamaïque , aux Barbades , au 
Brésil , etc ; le nom qu'il porte en Europe est à peu près 
celui que lui donnent les naturels de ces contrées : lûa- 
can 3 huiacan 3 hoaxacan. 

L'Histoire, je devrais peut-être dire la Fable, rapporte 
de la manière suivante l'origine de sa célébrité : Une femme 
indienne avait communiqué la Syphilis à un gentilhomme 
espagnol ; il souffrait de cruelles douleurs , lorsque , parle 
conseil d'un Indien, son domestique, il but de la décoction 
de gaïac , et se trouva débarrassé non-seulement de ses 
douleurs, mais de toute la maladie. A son exemple , d'au- 
tres Espagnols eurent recours au même remède, et en ob- 
tinrent un semblable succès.C'est par eux que la renommée 
et l'usage du gaïac parvinrent en Espagne , et de là dans 
tous les lieux où avait pénétré la Syphilis, c'est-à-dire, 
dans le monde presqu 'entier. 

Si l'on en croit Delgado , déjà , en 1 5o8 , le gaïac aurait 
été employé en Espagne ; néanmoins, il ne parvint en Ita- 
lie , en France et en Allemagne que vers l'année 1 5 1 7 ou 
1 5 1 8 , au témoignage de Nicolas Poil et de Léonard Sch- 
mai. Mais celui qui , sans conteste > fit le plus pour la 



SUR LE LIVRE TROISIEME. ^33 

réputation et la propagation de ce remède , fut le fameux 
chevalier allemand Ulrich de Hutten. Guéri radicale- 
ment, par son usage, d'une Syphilis qui avait résisté à onze 
ptyalismes , il sut, mettant de côté toute fausse honte, 
faire éclater sa reconnaissance au grand jour, et publier 
dans toute l'Europe sa guérison et les merveilleux effets 
du gaïac auquel il la devait. 

On aurait plus de vergogne aujourd'hui , et si , par cas 
fortuit , quelque Syphilitique du XIX 8 siècle constatait , 
en les expérimentant sur lui-même 3 les vertus infaillibles 
d'un nouveau spécifique anti-vénérien, il n'aurait garde de 
se citer ainsi en exemple ; mais il en prendrait occasion 
de composer un remède secret et de faire fortune. 

Erasme , avec non moins de franchise qu'Ulrich de 
Hutten , déclaré que le gaïac l'a délivré d'une Syphilis in- 
vétérée , datant de neuf ans , accompagnée d'exostoses , 
d'ulcères , de carie des os , d'amaigrissement extrême , 
etc. j traitée onze fois sans succès par les frictions mer- 
curielles. Nicolas Poil, médecin de Charles-Quint, raconté 
que trois mille malades désespérés durent leur salut au 
bois-saint. Le célèbre empereur n'est pas compris parmi 
les trois mille. Ce ne fut pas le gaïac , mais la squine qui, 
sans le guérir complètement 3 améliora beaucoup l'état de 
ce futur moine du monastère de Saint-Just. 

2J. 



556 NOTES 

Le règne du gâïaç fut brillant, mais il fut court. Déjà 
ù lepoque où Fracastor écrivait son traité en prose sur les 
maladies contagieuses (1546),, il en fallait donner la dé- 
coction à plus fortes doses, et pendant un plus grand nom- 
bre de jours que dans les premiers temps où il fut em- 
ployé : soit , dit notre auteur , que la matière de la mala- 
die fût devenue plus épaisse et plus terrestre (ce qui est 
une erreur ) , soit que l'on ne se servît plus du vieux bois 
( ce qui n'est qu'une hypothèse) 3 soit que l'on se fût relâ- 
ché de la rigueur du régime ( dernière supposition qui, à 
mon avis , pourra donner la clé des insuccès du gaïac, 
comme aussi peut-être de ses succès eux-mêmes). Je me 
réserve de développer, plus bas, ce point , dans une note 
relative au régime à observer durant la cure de la Syphilis. 

Je n'ai nui besoin de donner ici la description botani- 
que du gaïac , ni un aperçu pharmacologique des diverses 
manières de le préparer en décoction ; les vers du poème 
disent à ce sujet tout ce que pourrait dire la prose la plus 
détaillée. Fracastor a triomphé , dans ce passage, de dif- 
ficultés qui paraissaient insurmontables. Sa poésie rivalise 
de précision technique avec le chapitre le plus minutieux 
des anciens traités de matière médicale , et cependant 
elle n'en conserve pas moins un éclat tout virgilieri. 

Ce troisième livre eût été digne de rester comme un 



SUR LE LIVRE TROISIÈME. 55" 

monument à la fois littéraire et médical , élevé pour indi- 
quer aux victimes futures de la nouvelle lèpre l'arbre de 
salut, la source de leur guérison. Le discrédit où est tombé 
le gaïac a réduit aujourd'hui à l'état de simple fiction poé- 
tique cette belle page de Fracastor. 

Déplorable retour des choses d'ici-bas ! Les révolutions 
qu'amènent le temps , la mobilité et le besoin de change- 
ment dans notre science , la plus quinteuse de toutes les 
sciences, n'ont pas épargné le gaïac. En vain, Boërhaave 
a-t-il tenté d'en faire revivre les antiques vertus; en vain le 
procureur royal Émerigon l'a-t-il préconisé, dissous dans 
le tafïia , comme un spécifique contre la goutte ; vaine- 
ment , à défaut de la Syphilis , i'a-t-on appliqué au rhu- 
matisme et à quelques dermatoses ; inutiles efforts ! rien 
n'a pu lui rendre le rang qu'il a perdu , et c'est à peine si 
sa râpure est encore mêlée , ainsi que la poudre du sas- 
safras et de la squine , en petite quantité, pour mémoire 
et comme par dérision, à la racine, aujourd'hui puissante, 
aujourd'hui guérissante^ à la racine du smllax salsaparilla L 

Oui , le bois-saint , le bienfaiteur du chevalier Ulrich 
de Hutten et du philosophe Erasme, le sauveur de plus 
de trois mille malades désespérés ,. le roi jadis des bois su- 
dorifiques , actuellement puissance déchue ,. ravalé à la 
{•lus abjecte condition 3 n'est presque entièrement employé 



358 NOTES 

qu'à la confection d'objets d ebénisterie , à la fabrication 
de roulettes de lit — quelle chute ! c'est, en matière mé- 
dicale, l'histoire de Denys l'Ancien. 

Il restera toujours au héros de ce troisième livre , au 
gaïac, l'honneur d'avoir été chanté par Fracastor, et ce qui 
survit à toute disgrâce , à toute proscription , l'espérance 
d'un avenir meilleur, les chances d'un de ces revirements 
soudains , d'un de ces retours de fortune que la mode ou 
le hasard ramène si souvent sur la scène médicale. 



NOTE 2, 

Un navire guidé par quelques matelots... 

En rappelant la découverte du Nouveau-Monde , Fra- 
castor n'a pas cité le nom de Christophe Colomb. Loin 
d'être injurieux à ce héros, un pareil silence, preuve 
d'un tact parfait , était commandé au poète par la néces- 
sité où il se trouvait de continuer à mêler la fable à ce 
troisième livre , ainsi qu'il l'avait fait dans les deux précé- 
dents : il ne devait donc pas désigner nominativement 
Christophe Colomb; mais l'indiquer sous la qualification 
générale de chef des Espagnols, 



SLR LE LIVKE TROISIEME. ÔOg 

Tout le monde sait que ce célèbre Génois, après avoir 
été refusé par le roi de Portugal et par la république de 
Gênes 3 et traité de visionnaire, s'adressa à l'Espagne où 
régnaient Ferdinand et Isabelle ; mais ce ne fut qu'après 
huit ans de sollicitations qu'il obtint d'eux les trois vais- 
seaux avec lesquels il partit de Palos en Andalousie, le 
3 Août 1492. Au bout de soixante-cinq jours de naviga- 
tion , il découvrit ( 8 Octobre i49 2 « ) la terre que ses pro- 
fondes connaissances non moins que son génie lui avaient 
révélée. Il était né en i435 ou i44 l : il mourut dans la 
disgrâce, accablé d'infirmités et de chagrins , en i5o6> 
vingt-quatre ans seulement avant la publication du poème 
sur la Syphilis. Christophe Colomb était fils d'un ouvrier 
tisserand. 



NOTE 3. 

Une île au loin s'étend que l'Espagnol vainqueur 
Découvrit et marqua d'un nom cher à son cœur. 

Cette île, dans la mer des Antilles , fut découverte par 
Colomb , le 6 Décembre i49 2 ' et devint le siège des pie- 



56o NOTES 

miers établissements européens en Amérique. Les Es- 
pagnols , en mémoire de leur mère patrie , la nomroè- 
mèrent Hispaniola ou Espanola : ils y fondèrent Santo- 
Domingo en 1497? et soumirent bientôt les indigènes qui 
étaient de race caraïbe. Les mauvais traitements dont ils les 
accablèrent ne tardèrent pas à faire décroître cette popu- 
lation indienne , au point de la réduire à i5o habitants à 
peine, vers le milieu du XVI e siècle. Les Français et les 
Anglais donnèrent à l'île le nom de Saint-Domingue. Elle 
s'appelle aujourd'hui Haïti , c'est-à-dire , le pays mon- 
tagneux. 



NOTE 4. 
Cependant il leur faut s'ensevelir vivants... 

Cette thérapeutique de la Syphilis est celle de tous les 
peuples sauvages. Il semble que l'instinct leur indique la 
sueur et le jeûne > comme les deux moyens les plus puis- 
sants de vaincre la maladie. Je pourrais, à cet égard , 
multiplier les citations. Je me borne à extraire le passage 
suivant du voyage de MM. Combes et Tamisier en Abys- 
sinie : 



SUR LE LIVRE TROISIÈME. 36 E 

« Les maladies Syphilitiques sont généralement répan- 
« dues en Abyssinie, mais elles sont loin d'y présenter 
« d'aussi graves dangers que parmi nous. Les Abyssiniens 
« gardent leur mal pendant toute leur vie et ils s'en in- 
« quiètent peu ; ils connaissent l'usage de la salsepa- 
« reille , et ceux qui font le voyage de Massaouali ont 
« ordinairement soin de s'en pourvoir. » 

« Lorsqu'un grand d'Abyssinie est atteint de maladie 
« Syphilitique j il se rase les cheveux , se renferme durant 
« quarante jours dans un appartement bien fermé, ob- 
« serve une diète sévère et prend beaucoup de sudorifi- 
« c/ues ; au bout de ce terme il sort presque toujours 
« guéri. » 

« Quant aux individus qui ne peuvent se procurer les 
« médicaments nécessaires , ils sont obligés de prendre 
« eu patience leur maladie qui disparaît à certaines épo- 
« ques , pour revenir dans d'autres. Comme les Àbyssi- 
« niens tiennent beaucoup à leur chevelure , ils sont tous 
« dans l'habitude de se raser la tête dès les premiers symp- 
« tomes du mal. Si les habitants de Goa se font une gloire 
« d'avoir plusieurs fois la Syphilis , les Éthiopiens n'en 
« rougissent pas : ils n'en sont pas plus honteux que de 
« toute autre affection. ( Tom. i , pag. 279.) » 



562 NOTES 



NOTE 3. 

C'est là que du régime affrontant la rigueur. 

Lorsque les médecins commencèrent à tenter la cure 
de la Syphilis par des décoctions de bois sudorifiques , 
l'excessive rigueur du régime auquel ils soumirent les ma- 
lades était regardée de part et d'autre comme une condi- 
tion impérieuse , sans laquelle point de succès à espérer. 
Cette loi, quelque dure qu'elle fût, était strictement main- 
tenue par les uns, et subie sans murmure par les autres. 
Nul ne la violait ; car il y allait de la vie , la Syphilis étant, 
à cetteépoque., une maladie souvent mortelle. L'abstinence 
des aliments était donc poussée à l'extrême. Les malades 
ne prenaient de nourriture que tout juste ce qu'il en fallait 
pour ne pas mourir de faim. Plus cette règle était rigide- 
ment observée, plus prompte et plus sûre était la gué- 
rison. 

Chez les Indiens 3 dit Gonzalez Fernandez d'Oviedo, 
le mal n offre ni autant de gravité 3 ni autant de danger 
([tien Espagne. Les naturels [de file Haïti) s'en débarras- 



SUR LE LIVRE TROISIEME. 36") 

smt sans trop de peine au moyen du gaïac. La cure exige 
que l'on observe une grande abstinence de nourriture et 
que l'on boive , en grande quantité, la décoction du bois de 
cet arbre : car, sa?is l' abstinence _, le gaïac, loin d'être utile, 
devient nuisible. 

« Dans les premières années ( je traduis Fracastor) , 
« on défendait au malade de quitter le lit durant un mois 
« entier; aujourd'hui on s'est un peu relâché de cette ri- 
« gueur. Alors aussi on ne lui accordait de nourriture 
« que juste ce qu'il fallait pour entretenir la vie ( trois 
« onces ou au plus quatre onces de pain , deux onces de 
« chair de poulet , une once de raisins secs). Il devait 
« s'abstenir de vin et user^ pour unique boisson, de la se- 
« conde décoction de gaïac , seule ou additionnée de 
« miel. Aujourd'hui on est moins sévère: on permet au 
« malade de sortir et de se nourrir plus copieusement. 
« Toutefois celui qui s'astreint aux prescriptions les plus 
« rigoureuses, guérit d'une manière plus sûre et plus radi- 
« cale. ( Traité des maladies contagieuses. ) » 

Fallope a écrit : Ego vidi aliquos curatos ligno fagi , 
qui 3 conjecti in trirèmes > atque institut a victus ratione 
tenuissima 3 laborantes , ex toto Uberantur. Sed iste non est 
tisus medicus. 

Qu'il fut accompagné d'un repos absolu ou d'un tra- 



564 NOTES 

vail de forçat, le jeûne, poussé à sa plus extrême rigueur, 
était la condition principale de la guérison : 

J'emprunte ma dernière citation à l'illustre Van Swie- 
ten , et je ne crois pouvoir mieux faire que de copier ici 
le texte latin si clair et si correct de cet auteur : 

« Vidi ipse memorabilem casum, qui me docuit , quid 
constans œgri animas, cum victu penitus macilento, ac 
vatidorum laborum talerantia , efficere possit in lue venerea 
inveterata , et vix non desperata. 

Nobilis juvenis petebat a me consilium , qui in calamilo- 
sissimo statu versabatur. Quater sativationem mercurialem 
subiverat 3 semper postea repullulante lue venerea 3 quœ sa- 
nata credebatur. Ter tentata fuerat cura per decoctum gua- 
jaci , nec meliori successu. Gerebat in sterno 3 ac claviculis 
tumoreSj in fronte similem unicum; cutis invariis locisma- 
culis fœda erat 3 et dolores noctumos ossium pâlie batur. Om- 
nium rerum inops cum esset^ ncmo illum recipere volebat 3 
aut curam ejus gerere ; universa familia detestabatur mise- 
rum : fatebatur , se non semel cogitasse 3 ut molenta morte 
miseriarum finem quœreret. 

Mœrentem animum erexi 3 lenimen malorum promittens , 
t/um integram curam spondere non audebam in morbo adeo 
inveterato. Fidem dabat 3 se omnia tenlarc relie et passe , 
etiam durissima 3 modo aliqua sanaiionis spes affulgcrrt. 



SLR LE LIVRE TROISIEME. 365 

Cum satis robusta essei naliva corporls compages , et ades- 
set œtalis vigor, rustica veste indutum Iwminem elocavl 
agricoles, ut, absc/uc ulla duri laboris mer 'cède 3 famulum 
ageret , solo victu contentus 3 et vili quidem. Prœter panem 
enim 3 alebatur dauci et pastinacœ radicibm 3 solanl escu- 
lenti tuberibus 3 pomis 3 pyris 3 hordeo 3 avena 3 in sola ac/ua 
coctis 3 et simillbus. Potus erat lactis ebutyrati sérum aci- 
dulum 3 tenuissimum. Mensis Aprills initio incepit hoc vitœ 
genus , et duros rurls labores constantissime tullt usque ad 
mensis Oclobris initium, quando me accessit s anus. Toto 
hoc tempore 3 a carnibus 3 piscibus 3 ovis 3 lacté 3 butyro 3 
caseo , abstinuit severissime. Vidi illum post aliquos annos 3 
in fecundo conjugio viventem 3 et formosa sanaque proie 
beatum. (Coin, in Boerh. tom. v.) » 

De nos jours les liens qui astreignaient à cette austère 
mais indispensable discipline se sont relâchés et rompus ; 
le souvenir même s'en était effacé , lorsque naguère 
M. Vidal ( de Cassis) et M. Payan ont appelé l'attention 
de leurs confrères sur les succès obtenus contre des cas 
désespérés 3 soit dans les hôpitaux de Marseille , soit dans 
ceux d'Aix, par la diète sèche , par le traitement arabique, 
que de vieux médecins appliquent encore à des formes 
delà Syphilis rebelles au mercure, aux préparations d'or, 
aux sudorifiques : traitement qui bien que soumettant 



366 



NOTES 



de nouveau les malades à l'action du mercure et des su- 
dorifiques , leur impose la condition formelle, principale, 
de ne se nourrir que de galettes , de raisins secs 3 de figues 
sèches et d'amandes torréfiées. Diète sèche s'il en fut, mais 
hors d'elle point de salut. 

On le nomme traitement arabique , c'est indien qu'il 
faudrait dire ; car il rappelle littéralement celui usité chez 
les naturels de Saint-Domingue 3 et dont Oviedo nous a 
transmis les règles : « Mger carnibus abstinet et piscibus; 
sed passulis vescitur et siccis eduliis 3 iisque paucis ( quœ 
scilicet ad sustinendum totum corpus sufficiunt) et aliquo 
panisassi{ biscoctum vulgus vocat. — C'est bien là évidem- 
ment du biscuit , des galettes ! ) frustulo. ( Apud Van 
Swieten.)» 

Quel danger éminent » quelle impérieuse nécessité ne 
faudrait-il pas aujourd'hui pour qu'un de nos malades 
consentît à passer sous le joug de pareilles privations , à 
chasser ainsi l'ennemi en le réduisant par famine ! Les 
temps sont bien changés ! 

Un adoucissement , plus apparent peut-être que réel , 
étant survenu, avec le temps, dans les symptômes du mai, 
les malades se sont insensiblement habitués à traiter la 
Syphilis avec une légèreté et une négligence incroyables. 

Autrefois tout galant homme, dès que le trait empoi- 



SDR LE LIVRE TROISIÈME. 067 

sonné l'avait blessé , gagnait en toute hâte la maison de 
quelque honnête chirurgien et se livrait avec confiance 
et docilité aux sévères exigences de l'art. Il y laissait 
bien quelques dents, quelque peu de chevelure ; baga- 
telle! le corps entier en sortait d'ordinaire sain et sauf. 
Voici ce que je tiens de la bouche d'un de mes amis , 
M. le docteur D — Son père , pendant quarante ans d'une 
honorable pratique, ne cessa de recevoir chez lui des 
pensionnaires de ce genre. Il était si sûr de les guérir ra- 
dicalement, en les mettant à l'abri des intempéries de l'air, 
en veillant à ce qu'aucune négligence n'eût lieu dans l'em- 
ploi des remèdes prescrits, et surtout, en ne tolérant nul 
écart de régime , qu'il leur garantissait guérison parfaite 
et s'engagait , en cas d'insuccès , à rembourser tous les 
frais de traitement. Si, peut-être 3 il leur administrait le 
mercure avec quelque prodigalité , du moins se faisait-il 
une loi inexorable de leur tailler le vivre au plus menu. 
En quarante ans, il n'eut qu'une seule fois à subir les con- 
séquences de la clause pécuniaire résolutoire qu'il s'était 
imposée. Un seul de ses pensionnaires vit reparaître les 
accidents consécutifs de la maladie. Encore M. D — as- 
surait-il à son fils que le cas n'était pas fort clair. Mais 
le réclamant étant très-chicanier et quelque peu frotté de 
procureur , M. D aima mieux payer que disputer. 



368 NOTES 

Aujourd'hui que se passe-t-il fréquemment sous nos 
yeux ? La Syphilis semble à la plupart chose de si mince 
importance qu'ils ne consultent même plus le médecin; 
ils entrent,, en passant , chez l'apothicaire , se font déli- 
vrer une boite de pilules de Dupuytren , quelques flacons 
de la problématique essence de salsepareille , et tandis 
que la Syphilis et le mercure se livreront dans leur corps 
une bataille suprême dont leur santé est le vivant enjeu , 
ils courront, comme d'habitude 3 à leurs plaisirs, à la 
bourse, à la promenade, aux spectacles, aux bals, aux 
festins. Bientôt ils s'estiment guéris., parce que le symp- 
tôme a disparu. Le sont-ils en réalité ? nullement. La plu- 
part du temps ils ne sont que blanchis , ainsi que Je dit le 
vulgaire en parlant de cette méthode cxpéditive mais 
très-chanceuse. C'est à eux aussi qu'on peut appliquer l'an- 
cienne métaphore aussi juste que hardie : similes estis 
sepulcris dealbatis 3 quœ a foris parent hominibus speciosa 3 
intus vero plena sunt ossibus mortuorum et omnl spurcitia. 
La maladie devient constitutionnelle , elle passe dans 
le sang. Bientôt les vers du sépulcre remuent , le mal re- 
naît , la peau se couvre d'éruptions ulcéreuses , les os 
s'enflent et se carient. Heureux les cas où le coupable est 
la seule victime et où , durant ce sommeil passager de la 
Syphilis , une union imprudente ne s'est pas formée , une 



SUR LE LIVRE TROISIÈME. 36g 

femme, un enfant n'ont pas reçu le germe empoisonné! 

Le régime , le régime ! c'était la chaîne qui reliait tou- 
tes les parties du traitement , la sauve-garde , l'auxiliaire 
indispensable des remèdes , la condition de toute bonne 
cure ; dans la majorité des cas , à lui seul , peut-être , la 
guérison tout entière de la maladie. 

En abandonnant le régime, on a ouvert la porte à tous 
les maux secondaires , tertiaires. C'est aux funestes con- 
séquences de cet abandon que pourraient surtout s'appli- 
quer ces beaux vers de notre poète Barthélémy , l'heureux 
émule de Fracastor: 

« De là vient cette race informe , abâtardie, 
Ce peuple d'avortons qu'attend l'orthopédie ; 
De là ces jeunes gens déjà cadavéreux , 
A la poitrine étroite, au front pâle, à l'œil creux ; 

De là ces jeunes fleurs, ces vierges de seize ans , 
Précoces réservoirs de mille maux cuisans, 
Qu'on voit avec langueur se pencher sur leurs tiges , 
En proie aux pâmoisons , aux vapeurs , aux vertiges ; 
Complices innocents que l'hymen doit unir 
Pour léguer des douleurs à la race à venir ! » 



2d 



ÙJO NOTES 

C'est le régime qu'il faut se hâter deprêcher aux malheu- 
reux atteints de Syphilis , c'est à son joug inflexible qu'il 
faut plier les fronts stigmatisés de la corona vcneris , c'est 
dans ses liens de fer que l'hydre sans cesse renaissante 
doit être garrottée , brisée , anéantie. 

Nous avons aujourd'hui banni du traitement de la Sy- 
philis les dégoûtantes, dangereuses et inutiles rigueurs 
de la salivation mercurielle ; c'est un progrès immense. 
Appliquons-nous à y ramener les dures , mais salutaires 
rigueurs du jeûne et de l'abstinence , cura famis , et le 
progrès ne sera pas moins grand. Ce n'est pas rétrograder 
que de revenir sur ses pas quand on a fait fausse route, 
c'est avancer. 



NOTE 7. 

Au milieu de ces mers cherche l'île d'Ophyre. 

Fracastor après avoir indiqué d'une manière claire et 
précise l'île Hispaniola , au début de ce chant , lui donne 
ici le nom imaginaire d'Ophyre, afin d'isoler, autant qu'il 
est en lui, les fictions poétiques des réalités de l'histoire. 



SUR LE LIVRE TROISIEME. .)" 1 



Les noms d'Anthylie, d'Hagie, de Gyane , d'ile des 
Cannibales qui se trouvent plus bas , sont évidemment 
créés par le poète dans le même but. 



NOTE 8. 

Et d'une main ardente 

Saisit l'arme. ................... 

Cette description de l'arquebuse est à la fois très-poé- 
tique et très-exacte. On se rappellera qu'avant l'invention 
des arquebuses à rouet , on se servait pour mettre le feu 
à la poudre , d'une longue mèche ou corde souffrée qu'on 
portait tout allumée , lorsqu'on allait au combat ou à la 
chasse* 

Fracastor attribue l'invention de la poudre à canon et 
des armes à feu, aux Teutons, Teutones (le même nom 
que Deutschen, nom actuel des Allemands), peuple Ger- 
main originaire des bords de la Baltique , ou plutôt nom 
commun à plusieurs peuples de la Germanie. C'était sans 
doute l'opinion de son temps. 

Il l'ait entrer dans la composition de la poudre, les ccu- 



0J2 NOTES 

cires de saule, salicum cineres 3 mêlées au soufre et au 
salpêtre. Il me semble raisonnable d'entendre, par ce mot 
cendres , du charbon de saule réduit en poussière j car 
déjà au XIII e siècle , Bacon , dans son traité de utilitate 
magiœ s parle de charbon et non de cendres de bois , et 
indique comment, mélangé à du soufre et à du salpêtre et 
renfermé dans un tube de fer, il imite, lorsqu'on l'en- 
flamme, le bruit du tonnerre et le feu des éclairs. 

Bien qu'on ignore l'époque exacte où fut découverte la 
poudre à canon, on croit assez généralement que les Chi- 
nois furent les premiers à faire usage de cette composi- 
tion dans leurs feux d'artifice et qu'ils essayèrent aussi » 
les premiers ., à s'en servir dans la guerre. 

Il est à présumer que la connaissance de la poudre à 
canon, et de la machine dans laquelle on l'employait, se 
sera répandue de la Chine chez d'autres nations , soit par 
la Tartarie, soit par les Arabes qui trafiquaient dans la mer 
des Indes, ou enfin par les Portugais et les Hollandais 
que la navigation amena dans ces contrées lointaines. 

On en fit usage en France, pour la première fois , sous 
le règne de Philippe de Valois (i34o). 



SUR LE LIVRE TROISIEME- Ô'JO 



NOTE 9. 

Sur cette terre enfin pour vous réduire en poudre 
Des Cyclopes nouveaux sauront forger la foudre. 

Ces géants, fils du Ciel et delaTerre, travaillaient, comme 
forgerons, sous les ordres de Yulcain , à forger la foudre 
pour Jupiter. 



NOTE 10. 

L/ antique nom d'Atlas vous est connu peut-être? 

L'Atlantide , île ou vaste continent , était , selon les 
traditions antiques conservées par Platon ( dans le Timèe 
et le Critias) , située dans l'océan Atlantique., en face des 
Colonnes d'Hercule. Les peuples de l'Atlantide avaient 
conquis une grande partie de l'Afrique et de l'Europe occi- 
dentale , lorsque leur pays fut anéanti par des tremble- 



5^4 ÏSOTES 

ments de terre suivis d'un déluge. Du reste , l'Atlantide 
n'est peut-être qu'une île imaginaire. 

On a voulu voir dans l'Atlantide le continent Améri- 
cain. 

Fracastor a émis, dans son poème, cette idée toute 
hypothétique , la rattachant d'une manière fort ingénieuse 
à la fiction de son troisième livre. 

Selon d'autres auteurs, tout ce que Platon raconte de 
l'Atlantide, d'Atlas et de ses frères s'appliquerait à Jacob 
et à ses fils. L'histoire des enfants d'Israël serait facile- 
ment reconnue dans celle de l'Atlantide à travers les 
transparentes altérations qu'elle aurait subie en passant 
des Hébreux aux Egyptiens et de ceux-ci aux Grecs. 

Les preuves fournies à l'appui de cette explication , si 
elles n'en font pas une chose parfaitement démontrée , 
l'étayent du moins de tant de probabilités qu'elles doivent 
la faire admettre comme la plus vraisemblable. 

Ceci n'ayant nullement trait à la médecine, je renvoie 
aux mémoires sur l'Atlantide publiés en 1727 par Olivier 
de Marseille, en 1754 par Jean Eurétiius et en 1762 par 
Baer. — L'essai de ce dernier a été réimprimé en 1 855 
par Seguin aîné, à Avignon. 



SUR LE LIVRE TROISIÈME. 7)^5 



NOTE il. 

Tandis que par des jeux et par de tels discours. . . 

Fracastor ne croyait pas que la Syphilis fût d'origine 
américaine. Conséquent dans cette opinion , il suppose 
ici que les navires espagnols qui , après la découverte de 
l'Amérique j retournèrent en Espagne, trouvèrent la ma- 
ladie déjà née d'elle-même et propagée en Europe. 

C'est seulement à l'époque de leur retour à Hispaniola, 
que le poète fait éclater la contagion parmi les Espagnols 
restés sur cette île. 

Dans son hypothèse , le Nouveau-Monde, loin d'avoir 
infecté l'ancien , lui aurait au contraire fourni le remède 
qui devait arrêter les ravages de cette terrible maladie. 

Au lieu d'imprécations , l'Europe aurait dû à l'Améri- 
que des actions de grâce. Les choses se sont passées bien 
autrement , et si l'Amérique a été calomniée , il a fallu 
plusieurs siècles pour que., la nuit des temps et les dispu- 
tes des doctes aidant, une accusation formelle se réduisît 
à une simple probabilité. 



5^6 NOTES SUR LE LIVRE TROISIÈME. 



NOTE 12. 



Et de la Bactriane aux ruines d'Ammon. 



Bactriane , contrée d'Asie , qui répond aujourd'hui au 
Kanat de Balk dans le Turkestan indépendant. La Bac- 
triane formait autrefois une des plus grandes satrapies de 
la monarchie persane. Elle est prise ici pour l'Asie , 
comme les ruines d'Ammon pour l'Afrique. 



FIN DES NOTES DU LIVRE TROISIEME. 



ERRATUM. 
Page 239 , ligne 8. ne crains pas lisez : ne crois pas 



COUNTWAY LIBRARY OF MEDICINE 

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